Je sais maintenant pourquoi il n’est pas question de mon retour à
Douarnenez... C’est pour une raison qui m’a jeté au cœur un grand
frisson d’inquiétude... Tantôt, comme je parlais justement de ce retour,
je ne sais à quel propos, ma tante m’a demandé:
--Est-ce que tu t’ennuies déjà auprès de nous?
J’ai répondu un: «Oh! non!» bien sincère.
--Alors tu veux bien nous rester encore, passer l’hiver avec nous?
--Mais papa!... Je ne puis le laisser seul si longtemps... Oh! pourquoi
n’est-il pas ici!...
Ma tante n’a pas répondu tout de suite. On aurait dit qu’elle
réfléchissait. Enfin, elle a repris:
--Tu as eu une lettre de lui ce matin. Est-ce qu’il te réclamait?
--Non; il me dit, au contraire, que je ne me tourmente pas à son sujet,
car il supporte très bien notre séparation, étant très occupé par
beaucoup de malades à visiter.
--C’est ce qu’il m’écrit... Il y a en ce moment quelques mauvaises
fièvres parmi les pêcheurs, une sorte d’épidémie. Aussi désire-t-il que
tu ne reviennes pas tout de suite à Douarnenez.
J’ai senti que je devenais toute blanche.
--Oh! ma tante, s’il allait gagner ces fièvres! Comment peut-il croire
que je resterai tranquillement ici à l’abri de cette maladie le sachant
exposé? Et cela quand Mme Morgane et Blanche sont auprès de lui!
--Elles sont à Châteaulin... Il les a sans doute fait partir par
prudence.
J’ai murmuré un: «Mon Dieu!» où était toute mon inquiétude; les sanglots
me montaient à la gorge. Ma tante s’en est aperçue; elle m’a attirée sur
ses genoux et s’est mise à me rassurer bien tendrement, me donnant tant
de bonnes raisons pour calmer mon tourment, que j’ai fini par me
tranquilliser un peu... Guy, à son tour, en venant le soir, a achevé de
mettre un léger baume sur mon anxiété en m’affirmant que l’épidémie de
Douarnenez n’était pas bien grave, et comme jamais il ne m’a trompée, je
l’ai cru.
Quelle chose délicieuse d’avoir ainsi un grand ami qui vous comprend
toujours, est toujours prêt à vous écouter! Quelquefois, il me prend des
peurs subites de l’ennuyer en bavardant de la sorte avec lui! Mais, bien
vite, il exige que je continue, me rappelant que, le soir de mon
arrivée, je lui ai promis de le prendre pour confident et qu’il n’a pas
démérité... Alors, je repars de plus belle, je lui dis pêle-mêle toutes
mes idées sur Paris et les gens que je vois, sans me troubler maintenant
quand apparaît dans ses yeux cette flamme qui, à Douarnenez, me faisait
croire qu’il se moquait de moi. Quand je trouve, d’ailleurs, qu’il a
trop l’air de se croire au spectacle en m’écoutant, je me fâche,--pas
pour de bon!... Nous nous disputons un brin, et puis nous signons la
paix...
Par bonheur pour moi! Car c’est à lui que je recours dans mes embarras
sur ce que je dois faire, quand j’ai peur de commettre une de ces
sottises qui agissent sur les sourcils de Madeleine, désolée de me voir
si mal profiter de ses leçons sur les usages du monde. Lui ne me gronde
jamais; et, dès que je tourne les yeux de son côté avec «ma mine de
prière», comme il dit, il vient tout de suite à mon secours. Il me
demande simplement: «Qu’y a-t-il?» Je lui explique mon affaire, et tout
s’arrange très bien... Les fins sourcils de Madeleine n’ont aucune
évolution à accomplir...
Certes, je m’amuse beaucoup dans le monde, mais les meilleures soirées
encore sont celles que nous passons, de temps en temps, à la maison, à
faire de la musique, Guy et moi. Il l’aime autant que moi, et il en fait
d’excellente, bien qu’il traite dédaigneusement son talent d’amateur.
Mais Madeleine, qui s’y connaît, m’a dit qu’il jouait du violon en
artiste et qu’il était un vrai musicien. Quand nous sommes tous les deux
au piano, moi chantant, lui m’accompagnant, les minutes peuvent
s’écouler comme elles veulent; je ne me doute pas de leur durée, pas
plus que de l’existence de Madeleine, qui brode, patiente comme Pénélope
elle-même, à la lumière de la lampe. Non seulement je dis tous mes
chants bretons, mais encore certains autres que j’ai appris depuis que
je suis ici, surtout l’_Anneau d’argent_, que Guy et moi nous aimons
autant l’un que l’autre. Lui ne chante pas, ou du moins il prétend
chanter trop mal pour se faire écouter. Je ne le crois qu’à moitié; il
disait être un piètre exécutant, et, quand il joue, il semble que le
piano devienne une personne vivante qui s’émeut, chante, se réjouit, ou
pleure et sanglote même... Alors, pendant que j’écoute, fermant les yeux
pour que cette harmonie reste bien en moi, tout mon Douarnenez
m’apparaît dans le petit coin de mon cœur, où vit ce que j’aime le plus.
Et c’est délicieux, un peu triste aussi, parce qu’alors je sens bien
plus notre séparation, père...