16 décembre.

Eh bien, nous aussi nous y sommes allées, au Conservatoire, et j’y ai

passé l’un de ces après-midi qu’on n’oublie pas! Après le déjeuner, ma

tante ayant à écrire à Charlotte, qui est toujours à Florence, dans le

bleu, avec son Pierre, nous a offert, à Madeleine et à moi, d’assister à

ce bienheureux concert sous la très respectable protection de miss

Ashton. Et sur le coup de deux heures, nous avons surgi à nos places, au

grand étonnement de Guy. Madeleine s’est comportée comme un amour. Elle

m’a fait asseoir près de lui pour que je pusse, à mon aise, lui confier

mes impressions musicales, a-t-elle déclaré. Et je n’y ai pas manqué...

Une chose m’a étonnée de lui tout d’abord: c’est qu’il suivait sur la

musique le _concerto_ de Grieg, joué par l’orchestre, au lieu d’écouter

seulement!... Cela m’aurait gâté mon plaisir, à moi, de penser même que

ces sons délicieux jaillissaient de tous ces petits signes noirs... Je

le lui ai dit. Il a ri un peu et m’a répliqué:

--Que vous êtes donc faite pour avoir des ailes, Arlette!

Mais il n’a pas ouvert sa partition quand est venu le tour de l’opéra de

Wagner; et je ne m’en étonne pas... La chanteuse avait une voix

tellement belle, que l’on ne pouvait songer à rien d’autre qu’à

l’écouter avec tout son être...

Quand l’orchestre et le chant se sont tus, ç’a été dans la salle une

véritable explosion d’enthousiasme; fait très rare, paraît-il, au

Conservatoire, où ne viennent que les personnes qui savent admirer _en

dedans_. Moi, je ne songeais pas à applaudir, tant j’étais peu revenue

encore du monde exquis où cette musique m’avait transportée. J’ai

seulement murmuré, le cœur battant d’émotion:

--Oh! Guy, que c’était beau!

Il m’a fait: «Oui!»; et j’ai vu dans ses yeux qu’il sentait comme moi.

Alors j’ai ajouté, remplie d’humilité:

--Comment pouvez-vous me demander de chanter, vous qui êtes habitué à

entendre des artistes comme celle-là? Maintenant, je vois bien que je

n’ai plus qu’à me taire.

Mais il m’a tout de suite arrêtée:

--Ne dites pas de mal de votre chant, Arlette. Lui aussi a une âme, et

c’est pourquoi j’éprouve à l’écouter la même jouissance qu’à entendre

celui de cette cantatrice.

Mes joues sont devenues rouges de plaisir, car Guy parlait très

simplement, sans vouloir me faire de compliment. Alors, je n’ai plus

autant envié la chanteuse.

Cet après-midi a passé mille fois trop vite. Quand Madeleine m’a dit:

«Eh bien, Arlette, c’est fini; viens-tu?» je n’ai pu retenir un: «Déjà!»

qui n’exprimait pas assez tout mon regret.

Dans le vestibule, une foule de personnes sortaient, se saluaient, se

souriaient, se répandaient en exclamations sur l’excellence du concert,

que je n’avais pas été seule à trouver superbe... Tout à coup, j’ai

aperçu Jeanne d’Estève qui causait près de sa mère, par

extraordinaire,--et avec des messieurs, naturellement! J’ai eu au cœur

une petite secousse, à cette idée: «Guy va nous quitter pour elle!»

Justement, Madeleine remarquait tout haut sa présence.

Et à ma grande surprise, moins grande que mon plaisir, Guy a répliqué

sans cérémonie:

--Partons avant qu’elle nous voie. Je crains ses réflexions sur le

concert d’aujourd’hui.

--Pourquoi? ai-je demandé étonnée.

--C’est une profane en musique... et j’ai aussi peur des appréciations

fausses que des notes discordantes.

--Si elle n’aime pas la musique, pourquoi vient-elle au Conservatoire?

--Bah! que ne font pas les femmes, par chic!

Guy plaisantait, bien sûr, car autrement il n’aurait pas parlé de la

belle Jeanne avec cette désinvolture. Mais une chose certaine, c’est

qu’il n’est pas allé auprès d’elle; il est resté avec nous. J’aurais

bien voulu revenir à pied à ses côtés, comme le jour de notre promenade

à Notre-Dame; mais avec Madeleine, il n’y fallait pas songer, et j’ai dû

me contenter d’être mise en voiture par lui.

Mon cousin Guy · 第 24 / 36 题