Tout bas, j’avais toujours pensé qu’après le mariage de Charlotte, je
reprendrais la route de Douarnenez. Mais personne ici n’a l’air de
songer à rien de pareil... Et vous non plus, papa... vous ne paraissez
pas attendre «votre petite». Pourquoi? Est-ce donc qu’elle ne vous
manque pas du tout; ou bien la traitez-vous en ingrate, parce qu’elle se
plaît à Paris quand vous n’y êtes pas?...
Père chéri, le cœur de votre Arlette est à vous tout entier... Vous le
savez bien, n’est-ce pas?... Seulement, c’est pour elle si délicieux et
si nouveau d’être gâtée par d’autres que par vous, par le capitaine ou
Mlle Catherine, et c’est si amusant de mener une vie toute pleine de
surprises, d’apprendre ainsi une masse de choses, aperçues aux quatre
coins de l’horizon!
Je fais, depuis mon arrivée à Paris, une prodigieuse dépense de regards.
Tous ces regards se métamorphosent ensuite en idées qui, ensemble,
prétendent s’installer dans mon esprit, où je ne demande pas mieux que
de les accueillir. Elles s’y précipitent, s’y pressent, les unes ne
faisant qu’y passer,--celles-là ne méritent pas d’attention,--les autres
y élisant domicile,--soit avec discrétion, soit en souveraines
maîtresses,--sûres de leur importance. De celles-là, père, nous
causerons tous les deux quand votre Arlette sera de nouveau blottie à
vos pieds, entendant votre chère voix. Rien que de penser à ce
moment-là, mon cœur bondit de joie!
Seulement, quand je vous retrouverai, je retrouverai aussi Mme
Morgane... Hum! hum!... Pour l’instant, je tâche d’oublier le plus
possible son existence, car, dès que je pense à elle, j’ai l’impression
qu’une averse de reproches va tomber sur moi.
Si vous étiez ici, père, votre enfant serait dans un ravissement
complet. Mais loin de vous, ce ne peut être ça, même avec vos lettres...
N’est-ce pas que, vous aussi, vous regrettez un peu votre Arlette qui
vous adore?