Alors, Pierre reprenait ses allées et venues et ripostait à Guy, qui lui
recommandait le calme, avec un drôle de sourire dans sa moustache:
--Je voudrais bien t’y voir! Je suis certain que tu ne brillerais pas
par la patience.
Enfin, cette fameuse porte s’est ouverte; ma tante a annoncé: «Pierre,
votre femme!» Et, dans le salon plein de monde et de fleurs, Charlotte
est entrée, pareille à une apparition dans les blancheurs de son voile,
de son satin, de ses dentelles, de ses fleurs d’oranger... Mais je n’ai
pu l’admirer bien à mon aise, car Guy est venu me dire:
--Partons, c’est notre tour; il est temps.
Nous sommes montés dans son coupé, que j’aurais reconnu à la petite
odeur très fine de cigare qui y flottait et se mêlait au parfum
délicieux de mon bouquet,--celui qu’il m’a donné. Je le trouvais
tellement joli, ce bouquet, que je n’ai pu y tenir et je l’ai embrassé à
pleines lèvres, en faisant semblant de le sentir. Mais Guy remarque
tout, et il m’a dit, souriant, sans se moquer de moi:
--Pourquoi embrassez-vous vos fleurs?
--Pour les remercier d’être aussi belles! Je voudrais plonger toute ma
figure au milieu d’elles, comme je me glissais, moi, tout entière, dans
les corbeilles d’héliotropes du pauvre capitaine, quand j’étais très
petite fille. C’était un tel plaisir pour moi, que j’ai cessé de me le
donner seulement quand j’ai compris qu’ainsi je faisais mal à mes chères
fleurs!
--Ce qui est tout à fait digne de vous, petite reine. Descendons vite,
nous sommes à destination!
Beaucoup de membres de la famille étaient déjà là, et aussi des
officiers, amis de Pierre.
Enfin, au bout de quelques minutes, Charlotte, à son tour, est arrivée.
Elle a monté les marches de l’église au bras d’un vieux monsieur
chamarré de décorations, un oncle d’importance. Elle est entrée dans
l’église, nous tous à sa suite, en troupeau; mais un troupeau valant la
peine d’être contemplé, si j’en juge par la quantité des regards qui
tombaient sur nous, à mesure que nous avancions, au chant d’une marche
triomphale, vers l’autel éblouissant et fleuri autant qu’un reposoir.
La cérémonie a commencé. Au moindre mouvement de Charlotte, le suisse et
ma tante se précipitaient pour arranger son voile. Ma tante n’avait plus
sa physionomie riante d’habitude, mais une nouvelle, toute grave, et,
par instants, elle tamponnait son mouchoir, très vite, sur ses yeux. Si
Charlotte n’avait pas continué à paraître rayonnante, j’aurais fini par
croire que le mariage est une terrible aventure. L’évêque qui donnait la
bénédiction semblait dire, lui aussi, que ce n’est pas toujours une
chose gaie... Par bonheur, depuis que je vois combien Mme Morgane m’a
attrapée sur ce point, je ne m’en rapporte plus sur cette question à
l’avis des personnes mûres et même vieilles!... Je pense, avec
Charlotte, que c’est charmant d’avoir toujours auprès de soi quelqu’un
qui vous adore, qui trouve parfait tout ce que vous dites ou
faites,--Pierre est ainsi avec Charlotte,--avec qui on cause, on se
promène, on fait de la musique, on danse...
C’est très mal, et j’en garde un gros poids sur la conscience, mais le
sermon de Mgr Deronis m’avait plongée dans toute sorte de réflexions
très profanes... Et puis ces fleurs, ces toilettes, cette foule
m’empêchaient de bien me sentir dans une église, et mon esprit trottait,
galopait dans je ne sais quel pays enchanteur... Je pensais que, quand
je serais mariée, moi aussi, je ne serais plus grondée, je pourrais
faire tout ce que je voudrais. Papa, mon cher papa, serait toujours avec
moi. Nous laisserions Mme Morgane où bon lui semblerait, pourvu que ce
ne fût pas dans notre proche voisinage. Et nous serions tout à fait
heureux, avec Yves et Corentin... J’entrevoyais déjà un beau jeune
homme,--dans le genre de Guy,--venant me dire qu’il serait enchanté de
m’avoir pour femme. Il me parlait... Je faisais, pour la forme, des
cérémonies... C’était charmant!...
Quelqu’un est venu se placer devant moi. Ce n’était pas un beau jeune
homme, mais bien le suisse, qui se tenait devant mon prie-Dieu, me
faisant un grand salut.
J’ai murmuré à Guy:
--Qu’est-ce qu’il me veut?
--Il veut que vous quêtiez sous mon escorte.
J’ai eu un battement de cœur à l’idée qu’il allait falloir circuler,
sans commettre la moindre gaucherie, sous tous ces regards de
connaisseurs et de curieux. Guy, ne se doutant pas de ma subite anxiété,
ajoutait avec un imperceptible sourire sous sa moustache:
--Ne contemplez pas trop au passage les belles chrétiennes réunies dans
cette église, sans quoi vous oublierez que vous quêtez... et Dieu sait
ce que deviendront votre bourse et son contenu!
Je lui ai chuchoté à mon tour:
--Oh! Guy, je ferai bien attention. Mais que j’ai donc peur de commettre
une maladresse!
--N’ayez aucune crainte... Tout marchera très bien.
Son assurance m’a réconfortée. Le suisse m’attendait, discrètement
impatienté de mon immobilité. J’ai entrevu la robe couleur de ciel de
Madeleine qui ondoyait déjà, et, à mon tour, je me suis mise en route,
ma main dans celle de Guy...
Eh bien, notre quête s’est passée avec une correction qui aurait
transporté d’aise Madeleine. Sous son voile, Charlotte m’a souri; mais
Pierre m’a donné son aumône sans quitter son air pénétré. Les assistants
étaient loin d’avoir le même sérieux; les dames même n’avaient pas l’air
de faire beaucoup de prières pour les mariés. Peut-être, après tout, les
faisaient-elles dans leur cœur, tout à fait en dedans. J’ai reconnu
plusieurs de mes danseurs du bal. Ils m’adressaient au passage des
saluts bien discrets, et j’en ai entendu un qui glissait à Guy:
--Mes compliments, mon vieux.
Des compliments de quoi?... Ce n’était pourtant pas Guy qui se mariait.
A la sacristie, ils ont recommencé des salutations plus accentuées, en
défilant avec le flot des amis de ma tante et de Pierre qui, tous les
deux, ainsi que Charlotte, se répandaient en sourires. Madeleine, de son
côté, faisait de même. Guy, debout près de moi qui étais atteinte par la
contagion, se montrait d’une pareille générosité; cette générosité s’est
même particulièrement manifestée à l’égard de Jeanne d’Estève, que
j’aime de moins en moins, décidément, tout en l’admirant pour ses
cheveux,--une vraie neige d’or,--son teint couleur d’ivoire, ses lèvres
très rouges, sa taille ronde et mince ensemble, son usage du monde, que
Madeleine me verrait posséder avec délices!!!... Au lunch, elle a été
très ennuyeuse: elle accaparait Guy, elle se faisait servir par lui,
elle bavardait avec lui et lui souriait de ses belles dents...
Enfin, par bonheur, comme peu à peu les invités tiraient leur révérence
à ma tante, elle a bien été obligée de suivre le mouvement général. Nous
nous retrouvions dans l’intimité, quand tout à coup Charlotte, disparue
depuis un moment, est rentrée; mais elle n’était plus en blanc; elle
avait son costume de voyage, son chapeau, son voile même. Pierre, non
plus, n’était plus en tenue... A leur vue, voilà la sage Madeleine qui,
subitement, éclate en sanglots. Je regarde ma tante avec inquiétude, et
il me semble qu’elle est toute prête à faire comme Madeleine.
--Madeleine, ma petite sœur, je t’en prie, ne te fais pas ainsi de
chagrin! répétait Charlotte.
Et elle embrassait Madeleine, elle embrassait ma tante, elle
m’embrassait, moi aussi, me les recommandant toutes les deux; Pierre
avait l’air de ne plus savoir où se mettre devant cette désolation.
C’était une scène bien plus attendrissante que le matin, au moment des
tartines!
Au beau milieu a surgi Guy. Il ne se doutait de rien et venait annoncer
que la voiture était avancée; il fallait partir pour ne pas manquer le
train. La figure de Pierre s’est épanouie à cette nouvelle. Il a dit un
«Allons, Charlotte!» tout à fait engageant.
Ma tante a répété: «Allons, Charlotte!» d’un ton résigné. Il y a eu
encore un instant de bousculade, d’effusions, d’adieux, de larmes, et
quand cet instant a été écoulé, Charlotte était partie. Nous nous
regardions tous, étonnés de nous retrouver sans elle, en face les uns
des autres, avec la sensation que quelque chose était fini...