Père, êtes-vous jamais allé au bal? Si oui, comment ne m’avez-vous pas
dit que c’était une délicieuse invention? Comme je comprends maintenant
Cendrillon et ses larmes, quand ses méchantes sœurs la laissaient à la
maison pour y aller sans elle! Surtout, comme je comprends qu’elle ait
oublié l’heure et les recommandations de sa marraine, quand elle s’est
vue au bal! Saviez-vous aussi, papa, que c’est une autre chose
délicieuse de tourner en rond longtemps, les yeux perdus et la tête
aussi, au son d’un orchestre qui vous chante des airs de valse?... Ceux
qui disent la vie maussade n’ont jamais été au bal, bien sûr.
Même les préparatifs en étaient amusants. Tout l’appartement était en
remue-ménage. Il venait des tapissiers, des fleuristes, des pâtissiers,
etc., etc. Et tous avaient des conférences avec ma tante, affairée comme
un général doit l’être un jour de bataille. Elle donnait des ordres;
elle était partout; elle s’impatientait ou félicitait, selon les cas,
surveillait l’installation des accessoires du cotillon--une danse plus
charmante encore que les autres, car elle dure bien plus longtemps: deux
ou trois heures! une danse pendant laquelle on ne cesse de recevoir des
cadeaux de son danseur et de lui en faire, et chaque fois, comme
remerciement, on valse l’un avec l’autre.
Charlotte était presque aussi agitée que ma tante; elle en oubliait un
peu son Pierre. Madeleine, seule, restait toujours la même, utile
partout avec son adresse de fée. Et si calme! me disant de-ci de-là,
avec une mine étonnée: «Comme tu t’agites, Arlette!» Elle en parlait
bien à son aise, Madeleine: ce n’était pas son premier bal! Moi, il me
semblait que le soir n’arriverait jamais! Pour m’occuper, j’allais, de
temps en temps, jeter un coup d’œil sur ma robe de feuille de rose, sur
mon bout de corsage, sur mes gants très longs qui, au moins, allaient un
peu me couvrir les bras, sur mes souliers de satin, roses aussi, de
vrais amours!
Un peu avant le dîner, comme je me trouvais seule dans le petit salon,
je n’ai pas pu résister à la tentation de danser un peu, pour voir si je
me souvenais bien des leçons de Guy. Et je tourbillonnais de mon mieux,
vite, vite, vite, quand une voix m’a crié:
--Très bien, très bien, mademoiselle! Quelle bonne élève! Repasser ainsi
sa leçon!
Je me suis arrêtée court. C’était Guy.
--Vrai, c’est bien? Les jeunes gens voudront bien m’inviter?
--Mais... je crois que oui!
--Ne croyez pas, je vous en supplie, soyez sûr!
--Je suis sûr que vous ne manquerez pas de danseurs.
--Vous m’amènerez tous vos amis, n’est-ce pas? Et vous ne leur direz pas
que j’ai pris une seule leçon de danse, sans quoi ils auraient de la
méfiance... ils me fuiraient. Et je désire tant voir le carnet que m’a
donné Charlotte se couvrir de noms, et encore de noms! Je le rapporterai
tel quel à Douarnenez, et Mme Morgane pourra constater qu’à Paris on ne
me trouvait pas un misérable avorton. Voilà!
--Voilà!... Mme Morgane sera punie ainsi qu’elle le mérite et que le lui
souhaite Mlle Arlette. Et, maintenant, voulez-vous permettre à votre
grand ami d’écrire le premier son nom sur votre carnet? Je commencerai
la précieuse série qui aura pour effet d’empêcher désormais la plus
terrible des belles-mères de vous calomnier.
Je me suis écriée, ravie:
--Oh! oui, mettez votre nom. Mettez-le autant de fois qu’il est
possible. Avec vous, au moins, si je fais ou dis des choses pas
convenables, ce n’est pas trop grave.
--Vous dites donc des choses «pas convenables»?
--Madeleine trouve que oui. Je m’en aperçois bien!
--Mais nullement. Vous vous trompez. Croyez-en votre grand ami. Et
restez vous-même, surtout!
C’était si gentil à lui de me rassurer ainsi, que je lui aurais
volontiers sauté au cou pour le remercier; mais je ne l’ai pas fait,
père, soyez tranquille. Je lui ai seulement dit:
--Vous êtes excellent, Guy. Pendant le cotillon, placez-vous près de moi
pour m’indiquer ce qu’il faudra faire.
--Bien entendu, si je puis. Mais, ce soir, je ne m’appartiendrai pas. Je
serai une manière de maître de maison et je devrai m’occuper de toutes
les dames présentes, pour donner le bon exemple.
--Je vous plains, Guy, ai-je répliqué de tout cœur; ça doit être bien
ennuyeux de donner le bon exemple!
Ici, notre conversation a été interrompue par l’annonce que le dîner
était servi.
Trois heures plus tard, mon rêve était accompli: j’étais dans ma robe de
nuage, et je ressemblais si peu à l’Arlette de tous les jours que je ne
me lassais pas de me contempler. Heureusement, j’étais toute seule dans
ma chambre, et je pouvais bien à mon aise examiner cette petite personne
rose qui me semblait trop jolie pour être moi pour de bon.
Tout à coup, Madeleine m’a appelée. Il fallait passer dans les salons,
parce que les premiers invités allaient arriver. Elle était toute prête,
Madeleine, et si charmante que je n’ai plus pensé à m’admirer, tant
j’étais occupée à la regarder, ainsi que Charlotte et ma tante,
majestueuse autant qu’une reine. Guy entrait justement; il m’a
enveloppée toute, d’un coup d’œil, et comme je le sais très difficile,
je lui ai demandé, prise d’une vive inquiétude:
--Est-ce que je ne suis pas bien?
--C’est-à-dire que vous êtes beaucoup trop bien pour le repos de nos
danseurs... Ne soyez pas coquette, petite Arlette. Ayez pitié d’eux.
Je n’ai pas très bien compris ce qu’il voulait dire, d’autant qu’il
s’est détourné et a chuchoté à ma tante quelque chose comme: «Elle est
adorable ainsi...» Mais je ne sais pas si c’est de moi qu’il parlait,
parce que, vraiment, je ne peux pas espérer que j’étais «adorable».
Il arrivait déjà du monde. Ma tante, Charlotte et Pierre sont allés se
placer à l’entrée du grand salon, et ils ont commencé une dépense
effrayante de sourires, de saluts, de paroles aimables, de poignées de
main. A chaque minute, je voyais surgir des dames, des messieurs, des
jeunes gens, des jeunes filles qui avaient comme moi des moitiés de
corsage. Il en arrivait tant, que je me demandais où ils se mettraient
tous. Eh bien, tous se casaient. Par exemple, les chaises
disparaissaient de plus en plus, même dans le petit salon, où les
curieuses se succédaient pour admirer les trésors que Pierre donne à
Charlotte. Les messieurs étaient plus discrets et se tassaient dans les
embrasures. Pour mon goût, ils étaient, en général, trop petits. Guy,
lui, était dans les grands, les seuls qui me plaisent. Il était si
occupé à faire des quantités de politesses, que j’ai eu peur qu’il
n’oubliât de me présenter les danseurs promis. A ce moment même,
l’orchestre, qui jusqu’alors n’avait joué que des airs quelconques, a
commencé une valse. Aussitôt, toute la collection des habits noirs s’est
mise en branle et s’est dirigée vers la collection des nuages roses,
bleus, mauves, verts qui représentaient les jeunes filles. Et vers moi,
allaient-ils venir? Ça ne se voyait pas que je dansais très mal!
Oh! Guy, cher Guy! Il ne m’avait pas oubliée. Il arrivait avec un jeune
homme très gentil qui m’a dit la charmante phrase, que j’entendais pour
la première fois:
--Voulez-vous, mademoiselle, me faire l’honneur de m’accorder cette
valse?
Je me suis retenue pour ne pas lui crier: «Mais je ne demande que
ça!...» J’ai posé ma main sur son bras bien correctement, comme je le
voyais faire à toutes les jeunes filles, et nous avons commencé à
tourner, tourner!... C’était amusant!!!
Aussi, je me souviens très bien de ce premier danseur, un grand blond,
très souriant, mais les autres sont tous brouillés dans mon souvenir.
Quand je veux me les rappeler, je ne vois que des habits noirs et,
surmontant les habits, des têtes brunes, blondes, rousses, des
moustaches, des barbes... mais je ne sais plus à qui elles
appartiennent. Je trouve qu’au bal, plus encore que partout ailleurs,
les hommes se ressemblent... Et leurs conversations aussi! Tous,
invariablement, ils commençaient par faire les mêmes réflexions ou les
mêmes questions. Sans doute, il y a un catéchisme mondain qu’ils
apprennent au moment où ils font leur entrée dans le monde et qu’ils
n’oublient jamais. Aucun n’a manqué de me dire d’abord:
--Un bien beau bal, celui de ce soir. Et puis, la température est fort
agréable, grâce à l’électricité. Êtes-vous sortie beaucoup cet hiver,
mademoiselle?
Au premier qui m’a fait cette question, j’ai répondu vivement:
--Mais non, c’est la première fois. Et j’aimerais avoir beaucoup
d’autres bals encore en perspective. C’est tellement délicieux de
danser!
Il m’a dit, d’un air désabusé que j’ai trouvé stupide:
--C’est par malheur un plaisir sur lequel vous vous blaserez.
--Quand je serai vieille, peut-être, je ne dis pas... Mais je n’en suis
pas là... et il n’y a que les vieilles personnes qui puissent être
blasées.
--Pas seulement, hélas!
Probablement, il parlait pour lui. Pourtant, il n’était plus bien jeune;
il avait au moins trente ans, presque pas de cheveux et pas du tout
l’air frais. Il paraissait disposé à continuer la conversation; mais
j’aimais mieux valser. Et nous avons recommencé à tourbillonner.
Moi qui avais peur de manquer de cavaliers!... J’en ai eu plus qu’il ne
fallait, parce que, quand ils avaient dansé une fois avec moi, ils
revenaient me demander une autre danse, ils amenaient leurs amis. Dans
les intervalles, ils restaient pour causer ou m’emmenaient au buffet,
dont ils connaissaient tous très bien le chemin. Mais je crains de leur
avoir dit des choses un peu extraordinaires. Ils riaient en écoutant mes
impressions sur Paris, sur le monde, et pourtant je m’appliquais à être
aussi correcte que Madeleine.
Pour mon goût, le cotillon est venu trop vite, car je savais qu’il
annoncerait la fin du bal. Charlotte et Pierre le conduisaient. Tout le
temps, Charlotte voltigeait d’un bout à l’autre du salon. Elle
choisissait, par-ci par-là, une jeune fille, lui faisait faire tout
sorte d’exercices très gracieux, et toujours l’exercice se terminait par
des tours de valse. J’ai dansé plusieurs fois avec Guy. Il était le
cavalier d’une très belle jeune fille, Jeanne d’Estève, que j’ai déjà
vue une fois en visite chez ma tante, et qui ne me plaît pas, je ne
comprends pas pourquoi, puisque j’ai toujours de la sympathie pour les
belles personnes! Et celle-là a des épaules pareilles à du marbre rose;
ses mouvements sont souples, presque caressants... Mais elle a trop
l’air d’une dame déjà. Il y a trop de choses dans ses yeux... Et puis,
elle a une manière de laisser son regard glisser entre les cils qui me
déplaisait encore plus quand elle s’en servait pour Guy, lequel causait
beaucoup avec elle. Heureusement, je n’avais pas le temps de les
examiner.
Enfin, après une marche triomphale que tous les danseurs ont accomplie
dans le salon pour aller saluer ma tante, majestueusement assise dans
son grand fauteuil, les petites tables du souper sont apparues. J’étais
à celle de Guy. Il m’a demandé:
--Êtes-vous contente de votre soirée?
J’ai fait un: «Oh! oui!» si convaincu que tout le monde autour de moi
s’est mis à rire.
Si j’étais contente!... Tellement, qu’une fois couchée, j’ai tâché de ne
pas laisser le sommeil me prendre pour recommencer toute la soirée dans
mon esprit... Et c’était très facile, tant j’avais encore dans les yeux
les images des messieurs et des dames que j’avais trouvés les mieux! Je
les voyais aller et venir, se sourire, se parler pendant que l’orchestre
jouait toujours. Mais la musique me semblait de plus en plus douce et
lointaine, et, de même, les voix des cavaliers et des danseuses; leurs
mouvements devenaient incertains, leurs silhouettes vagues...,
vagues..., vagues... Enfin, je n’ai plus rien vu du tout, ni plus rien
entendu... Je m’étais endormie.