24 novembre.

Père, êtes-vous jamais allé au bal? Si oui, comment ne m’avez-vous pas

dit que c’était une délicieuse invention? Comme je comprends maintenant

Cendrillon et ses larmes, quand ses méchantes sœurs la laissaient à la

maison pour y aller sans elle! Surtout, comme je comprends qu’elle ait

oublié l’heure et les recommandations de sa marraine, quand elle s’est

vue au bal! Saviez-vous aussi, papa, que c’est une autre chose

délicieuse de tourner en rond longtemps, les yeux perdus et la tête

aussi, au son d’un orchestre qui vous chante des airs de valse?... Ceux

qui disent la vie maussade n’ont jamais été au bal, bien sûr.

Même les préparatifs en étaient amusants. Tout l’appartement était en

remue-ménage. Il venait des tapissiers, des fleuristes, des pâtissiers,

etc., etc. Et tous avaient des conférences avec ma tante, affairée comme

un général doit l’être un jour de bataille. Elle donnait des ordres;

elle était partout; elle s’impatientait ou félicitait, selon les cas,

surveillait l’installation des accessoires du cotillon--une danse plus

charmante encore que les autres, car elle dure bien plus longtemps: deux

ou trois heures! une danse pendant laquelle on ne cesse de recevoir des

cadeaux de son danseur et de lui en faire, et chaque fois, comme

remerciement, on valse l’un avec l’autre.

Charlotte était presque aussi agitée que ma tante; elle en oubliait un

peu son Pierre. Madeleine, seule, restait toujours la même, utile

partout avec son adresse de fée. Et si calme! me disant de-ci de-là,

avec une mine étonnée: «Comme tu t’agites, Arlette!» Elle en parlait

bien à son aise, Madeleine: ce n’était pas son premier bal! Moi, il me

semblait que le soir n’arriverait jamais! Pour m’occuper, j’allais, de

temps en temps, jeter un coup d’œil sur ma robe de feuille de rose, sur

mon bout de corsage, sur mes gants très longs qui, au moins, allaient un

peu me couvrir les bras, sur mes souliers de satin, roses aussi, de

vrais amours!

Un peu avant le dîner, comme je me trouvais seule dans le petit salon,

je n’ai pas pu résister à la tentation de danser un peu, pour voir si je

me souvenais bien des leçons de Guy. Et je tourbillonnais de mon mieux,

vite, vite, vite, quand une voix m’a crié:

--Très bien, très bien, mademoiselle! Quelle bonne élève! Repasser ainsi

sa leçon!

Je me suis arrêtée court. C’était Guy.

--Vrai, c’est bien? Les jeunes gens voudront bien m’inviter?

--Mais... je crois que oui!

--Ne croyez pas, je vous en supplie, soyez sûr!

--Je suis sûr que vous ne manquerez pas de danseurs.

--Vous m’amènerez tous vos amis, n’est-ce pas? Et vous ne leur direz pas

que j’ai pris une seule leçon de danse, sans quoi ils auraient de la

méfiance... ils me fuiraient. Et je désire tant voir le carnet que m’a

donné Charlotte se couvrir de noms, et encore de noms! Je le rapporterai

tel quel à Douarnenez, et Mme Morgane pourra constater qu’à Paris on ne

me trouvait pas un misérable avorton. Voilà!

--Voilà!... Mme Morgane sera punie ainsi qu’elle le mérite et que le lui

souhaite Mlle Arlette. Et, maintenant, voulez-vous permettre à votre

grand ami d’écrire le premier son nom sur votre carnet? Je commencerai

la précieuse série qui aura pour effet d’empêcher désormais la plus

terrible des belles-mères de vous calomnier.

Je me suis écriée, ravie:

--Oh! oui, mettez votre nom. Mettez-le autant de fois qu’il est

possible. Avec vous, au moins, si je fais ou dis des choses pas

convenables, ce n’est pas trop grave.

--Vous dites donc des choses «pas convenables»?

--Madeleine trouve que oui. Je m’en aperçois bien!

--Mais nullement. Vous vous trompez. Croyez-en votre grand ami. Et

restez vous-même, surtout!

C’était si gentil à lui de me rassurer ainsi, que je lui aurais

volontiers sauté au cou pour le remercier; mais je ne l’ai pas fait,

père, soyez tranquille. Je lui ai seulement dit:

--Vous êtes excellent, Guy. Pendant le cotillon, placez-vous près de moi

pour m’indiquer ce qu’il faudra faire.

--Bien entendu, si je puis. Mais, ce soir, je ne m’appartiendrai pas. Je

serai une manière de maître de maison et je devrai m’occuper de toutes

les dames présentes, pour donner le bon exemple.

--Je vous plains, Guy, ai-je répliqué de tout cœur; ça doit être bien

ennuyeux de donner le bon exemple!

Ici, notre conversation a été interrompue par l’annonce que le dîner

était servi.

Trois heures plus tard, mon rêve était accompli: j’étais dans ma robe de

nuage, et je ressemblais si peu à l’Arlette de tous les jours que je ne

me lassais pas de me contempler. Heureusement, j’étais toute seule dans

ma chambre, et je pouvais bien à mon aise examiner cette petite personne

rose qui me semblait trop jolie pour être moi pour de bon.

Tout à coup, Madeleine m’a appelée. Il fallait passer dans les salons,

parce que les premiers invités allaient arriver. Elle était toute prête,

Madeleine, et si charmante que je n’ai plus pensé à m’admirer, tant

j’étais occupée à la regarder, ainsi que Charlotte et ma tante,

majestueuse autant qu’une reine. Guy entrait justement; il m’a

enveloppée toute, d’un coup d’œil, et comme je le sais très difficile,

je lui ai demandé, prise d’une vive inquiétude:

--Est-ce que je ne suis pas bien?

--C’est-à-dire que vous êtes beaucoup trop bien pour le repos de nos

danseurs... Ne soyez pas coquette, petite Arlette. Ayez pitié d’eux.

Je n’ai pas très bien compris ce qu’il voulait dire, d’autant qu’il

s’est détourné et a chuchoté à ma tante quelque chose comme: «Elle est

adorable ainsi...» Mais je ne sais pas si c’est de moi qu’il parlait,

parce que, vraiment, je ne peux pas espérer que j’étais «adorable».

Il arrivait déjà du monde. Ma tante, Charlotte et Pierre sont allés se

placer à l’entrée du grand salon, et ils ont commencé une dépense

effrayante de sourires, de saluts, de paroles aimables, de poignées de

main. A chaque minute, je voyais surgir des dames, des messieurs, des

jeunes gens, des jeunes filles qui avaient comme moi des moitiés de

corsage. Il en arrivait tant, que je me demandais où ils se mettraient

tous. Eh bien, tous se casaient. Par exemple, les chaises

disparaissaient de plus en plus, même dans le petit salon, où les

curieuses se succédaient pour admirer les trésors que Pierre donne à

Charlotte. Les messieurs étaient plus discrets et se tassaient dans les

embrasures. Pour mon goût, ils étaient, en général, trop petits. Guy,

lui, était dans les grands, les seuls qui me plaisent. Il était si

occupé à faire des quantités de politesses, que j’ai eu peur qu’il

n’oubliât de me présenter les danseurs promis. A ce moment même,

l’orchestre, qui jusqu’alors n’avait joué que des airs quelconques, a

commencé une valse. Aussitôt, toute la collection des habits noirs s’est

mise en branle et s’est dirigée vers la collection des nuages roses,

bleus, mauves, verts qui représentaient les jeunes filles. Et vers moi,

allaient-ils venir? Ça ne se voyait pas que je dansais très mal!

Oh! Guy, cher Guy! Il ne m’avait pas oubliée. Il arrivait avec un jeune

homme très gentil qui m’a dit la charmante phrase, que j’entendais pour

la première fois:

--Voulez-vous, mademoiselle, me faire l’honneur de m’accorder cette

valse?

Je me suis retenue pour ne pas lui crier: «Mais je ne demande que

ça!...» J’ai posé ma main sur son bras bien correctement, comme je le

voyais faire à toutes les jeunes filles, et nous avons commencé à

tourner, tourner!... C’était amusant!!!

Aussi, je me souviens très bien de ce premier danseur, un grand blond,

très souriant, mais les autres sont tous brouillés dans mon souvenir.

Quand je veux me les rappeler, je ne vois que des habits noirs et,

surmontant les habits, des têtes brunes, blondes, rousses, des

moustaches, des barbes... mais je ne sais plus à qui elles

appartiennent. Je trouve qu’au bal, plus encore que partout ailleurs,

les hommes se ressemblent... Et leurs conversations aussi! Tous,

invariablement, ils commençaient par faire les mêmes réflexions ou les

mêmes questions. Sans doute, il y a un catéchisme mondain qu’ils

apprennent au moment où ils font leur entrée dans le monde et qu’ils

n’oublient jamais. Aucun n’a manqué de me dire d’abord:

--Un bien beau bal, celui de ce soir. Et puis, la température est fort

agréable, grâce à l’électricité. Êtes-vous sortie beaucoup cet hiver,

mademoiselle?

Au premier qui m’a fait cette question, j’ai répondu vivement:

--Mais non, c’est la première fois. Et j’aimerais avoir beaucoup

d’autres bals encore en perspective. C’est tellement délicieux de

danser!

Il m’a dit, d’un air désabusé que j’ai trouvé stupide:

--C’est par malheur un plaisir sur lequel vous vous blaserez.

--Quand je serai vieille, peut-être, je ne dis pas... Mais je n’en suis

pas là... et il n’y a que les vieilles personnes qui puissent être

blasées.

--Pas seulement, hélas!

Probablement, il parlait pour lui. Pourtant, il n’était plus bien jeune;

il avait au moins trente ans, presque pas de cheveux et pas du tout

l’air frais. Il paraissait disposé à continuer la conversation; mais

j’aimais mieux valser. Et nous avons recommencé à tourbillonner.

Moi qui avais peur de manquer de cavaliers!... J’en ai eu plus qu’il ne

fallait, parce que, quand ils avaient dansé une fois avec moi, ils

revenaient me demander une autre danse, ils amenaient leurs amis. Dans

les intervalles, ils restaient pour causer ou m’emmenaient au buffet,

dont ils connaissaient tous très bien le chemin. Mais je crains de leur

avoir dit des choses un peu extraordinaires. Ils riaient en écoutant mes

impressions sur Paris, sur le monde, et pourtant je m’appliquais à être

aussi correcte que Madeleine.

Pour mon goût, le cotillon est venu trop vite, car je savais qu’il

annoncerait la fin du bal. Charlotte et Pierre le conduisaient. Tout le

temps, Charlotte voltigeait d’un bout à l’autre du salon. Elle

choisissait, par-ci par-là, une jeune fille, lui faisait faire tout

sorte d’exercices très gracieux, et toujours l’exercice se terminait par

des tours de valse. J’ai dansé plusieurs fois avec Guy. Il était le

cavalier d’une très belle jeune fille, Jeanne d’Estève, que j’ai déjà

vue une fois en visite chez ma tante, et qui ne me plaît pas, je ne

comprends pas pourquoi, puisque j’ai toujours de la sympathie pour les

belles personnes! Et celle-là a des épaules pareilles à du marbre rose;

ses mouvements sont souples, presque caressants... Mais elle a trop

l’air d’une dame déjà. Il y a trop de choses dans ses yeux... Et puis,

elle a une manière de laisser son regard glisser entre les cils qui me

déplaisait encore plus quand elle s’en servait pour Guy, lequel causait

beaucoup avec elle. Heureusement, je n’avais pas le temps de les

examiner.

Enfin, après une marche triomphale que tous les danseurs ont accomplie

dans le salon pour aller saluer ma tante, majestueusement assise dans

son grand fauteuil, les petites tables du souper sont apparues. J’étais

à celle de Guy. Il m’a demandé:

--Êtes-vous contente de votre soirée?

J’ai fait un: «Oh! oui!» si convaincu que tout le monde autour de moi

s’est mis à rire.

Si j’étais contente!... Tellement, qu’une fois couchée, j’ai tâché de ne

pas laisser le sommeil me prendre pour recommencer toute la soirée dans

mon esprit... Et c’était très facile, tant j’avais encore dans les yeux

les images des messieurs et des dames que j’avais trouvés les mieux! Je

les voyais aller et venir, se sourire, se parler pendant que l’orchestre

jouait toujours. Mais la musique me semblait de plus en plus douce et

lointaine, et, de même, les voix des cavaliers et des danseuses; leurs

mouvements devenaient incertains, leurs silhouettes vagues...,

vagues..., vagues... Enfin, je n’ai plus rien vu du tout, ni plus rien

entendu... Je m’étais endormie.

Mon cousin Guy · 第 17 / 36 题