27 novembre.

Comme Mme Morgane triompherait, si elle savait que je me suis conduite

aujourd’hui en personne peu civilisée! Ce qui me rend léger le souvenir

de mon aventure, c’est qu’elle n’en saura rien... Écoutez l’histoire,

père.

Après-demain a donc lieu le mariage de Charlotte. Aussi ma tante, de

plus en plus affairée, nous avait envoyées, Madeleine, miss Ashton et

moi, faire une course avenue de l’Opéra. Quand nous sortons du magasin,

plus de voiture! Sans doute, le cocher avait mal compris les ordres.

J’étais ravie à la seule perspective de revenir à pied, mais je me

gardais bien de manifester toute ma satisfaction, à cause de la mine

malheureuse de Madeleine, qui m’a répliqué d’un ton d’effroi, quand j’ai

insinué la possibilité de marcher:

--Retourner à pied! Ce serait beaucoup trop loin. Nous allons prendre un

fiacre quelconque...

J’ai continué mes insinuations, mais dans un autre sens.

--Ah! Madeleine, puisque tu ne veux pas marcher, montons dans un

omnibus. Ce sera bien plus gai qu’un fiacre!

--Je ne sais si cela plairait à maman..., a fait Madeleine sans

enthousiasme.

--Est-ce que ce n’est pas convenable de monter en omnibus?

--Oh! si... Mais...

--Je t’en prie, Madeleine, ne trouve pas de «mais...» Miss Ashton, vous

voulez bien?

Vaguement, miss Ashton a fait un signe quelconque, et Madeleine,

résignée, a fini par me dire:

--Allons en omnibus, puisque ce genre de véhicule te plaît autant.

Elle-même a pris les numéros, et elle, l’aristocratique Madeleine, a,

ainsi qu’une simple mortelle, attendu qu’il y eût des places pour nous.

Elle a eu l’air encore moins charmée quand elle s’est trouvée assise à

côté d’un gros monsieur soufflant à la façon d’un phoque, et en face de

deux jeunes gens très pimpants qui nous ont tout de suite fait les

honneurs--intempestifs--de leur attention.

... Tout à coup sur la plate-forme est montée une femme maigre, jaune,

chétive, avec un poupon gros et laid dans les bras, et elle est restée

debout, ballottée par tous les mouvements de l’omnibus. Je pensais

qu’elle devait être très mal, ainsi chargée de son enfant, et j’ai

glissé à l’oreille de Madeleine, toujours digne:

--Est-ce qu’elle ne va pas s’asseoir?

--Tu vois bien qu’il n’y a plus de place.

C’était vrai. Beaucoup de vieilles dames dans la voiture et quelques

messieurs: un lisant, un autre plongé dans ses réflexions, et les deux

jeunes gens, toujours absorbés dans leur contemplation qui agaçait

Madeleine. Je le voyais au rose plus vif de ses joues et au pli

révélateur de ses sourcils. Sans doute ils étaient très fatigués,

puisqu’ils n’offraient pas leur place à la pauvre femme chargée de son

bébé! A ce moment même, une secousse manqua de la faire tomber. C’était

trop fort! Je ne réfléchis pas si je suis correcte ou non, je me lève et

je crie à la femme:

--Madame, voulez-vous prendre ma place?

Je n’avais pas fini ma phrase que trois exclamations résonnaient:

Madeleine me lançait un rapide:

--Arlette, tu ne peux pas être seule sur la plate-forme. Reste

tranquille.

Miss Ashton s’exclamait:

--Oh! miss Arlette, _vô_ pas bouger! _Moa_ aller...

Et les deux beaux jeunes gens, comme un seul homme, s’écriaient:

--Mademoiselle, veuillez accepter ma place...

Certainement non, je ne voulais pas l’accepter. Et je leur ai dit sans

hésiter:

--Je vous remercie... Mais, puisque vous êtes fatigués, je ne veux pas

vous obliger à rester debout pour moi!

L’un est devenu presque cramoisi, l’autre vert. Tout l’omnibus

regardait... Une vieille dame a murmuré:

--Très bien, une bonne leçon cela...

Madeleine paraissait tellement suffoquée que je me suis sentie prise

d’une grande confusion quand j’ai aperçu la femme installée à côté

d’elle à ma place, tandis que je revenais, moi, prendre celle de miss

Ashton, pour obéir à l’ordre péremptoire de ma cousine.

Le gros monsieur, durant nos allées et venues, a grogné sourdement:

--Que les femmes sont donc remuantes! On ne monte pas en omnibus quand

on n’est pas capable d’y demeurer en paix.

Ma protégée s’est tournée vers lui, furibonde:

--C’est une pitié de voir des gens qui ne sont pas obligeants se

plaindre quand les autres le sont!

Tout l’omnibus a eu un petit ronronnement d’approbation qui a augmenté

la mauvaise humeur du gros monsieur, et il a commencé à se disputer avec

la femme, sans écouter le conducteur, qui voulait les faire taire.

J’étais tout à fait honteuse d’être la cause de tant de trouble.

Heureusement, nous arrivions devant Saint-Philippe du Roule. Madeleine a

sauté hors de la maudite _écraseuse_ plutôt qu’elle n’en est descendue.

Je l’ai suivie. Je devinais bien à sa figure qu’un sermon se préparait,

dans son cerveau, à mon adresse, et je m’apprêtais bravement à le

recevoir. J’en ai été tant de fois gratifiée par Mme Morgane qu’un de

plus ne pouvait me faire très peur! Mais elle m’a dit seulement, d’un

ton révélateur sur l’état de son esprit:

--Jamais plus, Arlette, je n’irai avec toi en omnibus, puisque tu ne

sais pas t’y tenir!

--Je ne sais pas m’y tenir?

--Non, tu ne sais pas t’y tenir convenablement. Tu t’y donnes en

représentation... Tu es cause de disputes.

--Alors, j’aurais dû laisser la femme debout, embarrassée de son enfant?

--Oui, puisqu’il n’en pouvait être autrement... Une jeune fille ne doit

jamais se mettre en évidence!

--Je n’ai pas pensé une seconde que j’allais m’y mettre! ai-je dit,

fâchée d’être grondée à cause des maudites convenances. Sois sans

crainte; maintenant, je n’oublierai pas qu’à Paris il ne faut penser

qu’à soi!

Silencieusement, nous avons remonté notre rue. Je ne sais quelles

étaient les réflexions de Madeleine, mais les miennes n’étaient pas

gaies. Je pensais que ma tante allait me trouver bien mal élevée,

regretter de m’avoir à Paris, que Guy serait mécontent et ne voudrait

peut-être plus être mon ami, me jugeant une stupide petite créature,

bonne à renvoyer dans sa Bretagne... Enfin j’avais la mort dans l’âme,

quand je suis entrée dans le salon, escortée par mes deux gardes du

corps, pareille à un prisonnier entre deux gendarmes. Ma tante, Guy,

Charlotte et Pierre bavardaient au coin du feu. En nous entendant, ils

ont tourné la tête, et Guy s’est exclamé:

--Ah! mon Dieu! Que vous est-il arrivé? Vous avez l’air lugubres!

Généreusement, Madeleine s’est tue. Alors, pour ne pas me montrer lâche,

j’ai déclaré:

--C’est que j’ai fait une bêtise!

--Laquelle? Raconte-nous ça! ont-ils interrogé tous ensemble, avec des

mines de gens qui vont s’amuser.

--N’ayez pas l’air aussi enchantés! Dans deux minutes, vous penserez

comme Madeleine, et vous me gronderez.

J’ai entrepris mon récit; mais, à mesure que je l’avançais, ils riaient

de si bon cœur que leur rire m’a gagnée peu à peu. Ils n’étaient pas

fâchés contre moi, et, dans la joie d’être délivrée de mes craintes,

j’ai demandé à Madeleine, en me jetant à son cou:

--Madeleine, ne sois plus mécontente de moi. Maintenant, je laisserai

toujours les femmes debout, même si elles ont des enfants dans les

bras... puisqu’il le faut!

Pour toute réponse, elle m’a embrassée de bon cœur, et la paix a été

faite.

Mon cousin Guy · 第 18 / 36 题