Comme Mme Morgane triompherait, si elle savait que je me suis conduite
aujourd’hui en personne peu civilisée! Ce qui me rend léger le souvenir
de mon aventure, c’est qu’elle n’en saura rien... Écoutez l’histoire,
père.
Après-demain a donc lieu le mariage de Charlotte. Aussi ma tante, de
plus en plus affairée, nous avait envoyées, Madeleine, miss Ashton et
moi, faire une course avenue de l’Opéra. Quand nous sortons du magasin,
plus de voiture! Sans doute, le cocher avait mal compris les ordres.
J’étais ravie à la seule perspective de revenir à pied, mais je me
gardais bien de manifester toute ma satisfaction, à cause de la mine
malheureuse de Madeleine, qui m’a répliqué d’un ton d’effroi, quand j’ai
insinué la possibilité de marcher:
--Retourner à pied! Ce serait beaucoup trop loin. Nous allons prendre un
fiacre quelconque...
J’ai continué mes insinuations, mais dans un autre sens.
--Ah! Madeleine, puisque tu ne veux pas marcher, montons dans un
omnibus. Ce sera bien plus gai qu’un fiacre!
--Je ne sais si cela plairait à maman..., a fait Madeleine sans
enthousiasme.
--Est-ce que ce n’est pas convenable de monter en omnibus?
--Oh! si... Mais...
--Je t’en prie, Madeleine, ne trouve pas de «mais...» Miss Ashton, vous
voulez bien?
Vaguement, miss Ashton a fait un signe quelconque, et Madeleine,
résignée, a fini par me dire:
--Allons en omnibus, puisque ce genre de véhicule te plaît autant.
Elle-même a pris les numéros, et elle, l’aristocratique Madeleine, a,
ainsi qu’une simple mortelle, attendu qu’il y eût des places pour nous.
Elle a eu l’air encore moins charmée quand elle s’est trouvée assise à
côté d’un gros monsieur soufflant à la façon d’un phoque, et en face de
deux jeunes gens très pimpants qui nous ont tout de suite fait les
honneurs--intempestifs--de leur attention.
... Tout à coup sur la plate-forme est montée une femme maigre, jaune,
chétive, avec un poupon gros et laid dans les bras, et elle est restée
debout, ballottée par tous les mouvements de l’omnibus. Je pensais
qu’elle devait être très mal, ainsi chargée de son enfant, et j’ai
glissé à l’oreille de Madeleine, toujours digne:
--Est-ce qu’elle ne va pas s’asseoir?
--Tu vois bien qu’il n’y a plus de place.
C’était vrai. Beaucoup de vieilles dames dans la voiture et quelques
messieurs: un lisant, un autre plongé dans ses réflexions, et les deux
jeunes gens, toujours absorbés dans leur contemplation qui agaçait
Madeleine. Je le voyais au rose plus vif de ses joues et au pli
révélateur de ses sourcils. Sans doute ils étaient très fatigués,
puisqu’ils n’offraient pas leur place à la pauvre femme chargée de son
bébé! A ce moment même, une secousse manqua de la faire tomber. C’était
trop fort! Je ne réfléchis pas si je suis correcte ou non, je me lève et
je crie à la femme:
--Madame, voulez-vous prendre ma place?
Je n’avais pas fini ma phrase que trois exclamations résonnaient:
Madeleine me lançait un rapide:
--Arlette, tu ne peux pas être seule sur la plate-forme. Reste
tranquille.
Miss Ashton s’exclamait:
--Oh! miss Arlette, _vô_ pas bouger! _Moa_ aller...
Et les deux beaux jeunes gens, comme un seul homme, s’écriaient:
--Mademoiselle, veuillez accepter ma place...
Certainement non, je ne voulais pas l’accepter. Et je leur ai dit sans
hésiter:
--Je vous remercie... Mais, puisque vous êtes fatigués, je ne veux pas
vous obliger à rester debout pour moi!
L’un est devenu presque cramoisi, l’autre vert. Tout l’omnibus
regardait... Une vieille dame a murmuré:
--Très bien, une bonne leçon cela...
Madeleine paraissait tellement suffoquée que je me suis sentie prise
d’une grande confusion quand j’ai aperçu la femme installée à côté
d’elle à ma place, tandis que je revenais, moi, prendre celle de miss
Ashton, pour obéir à l’ordre péremptoire de ma cousine.
Le gros monsieur, durant nos allées et venues, a grogné sourdement:
--Que les femmes sont donc remuantes! On ne monte pas en omnibus quand
on n’est pas capable d’y demeurer en paix.
Ma protégée s’est tournée vers lui, furibonde:
--C’est une pitié de voir des gens qui ne sont pas obligeants se
plaindre quand les autres le sont!
Tout l’omnibus a eu un petit ronronnement d’approbation qui a augmenté
la mauvaise humeur du gros monsieur, et il a commencé à se disputer avec
la femme, sans écouter le conducteur, qui voulait les faire taire.
J’étais tout à fait honteuse d’être la cause de tant de trouble.
Heureusement, nous arrivions devant Saint-Philippe du Roule. Madeleine a
sauté hors de la maudite _écraseuse_ plutôt qu’elle n’en est descendue.
Je l’ai suivie. Je devinais bien à sa figure qu’un sermon se préparait,
dans son cerveau, à mon adresse, et je m’apprêtais bravement à le
recevoir. J’en ai été tant de fois gratifiée par Mme Morgane qu’un de
plus ne pouvait me faire très peur! Mais elle m’a dit seulement, d’un
ton révélateur sur l’état de son esprit:
--Jamais plus, Arlette, je n’irai avec toi en omnibus, puisque tu ne
sais pas t’y tenir!
--Je ne sais pas m’y tenir?
--Non, tu ne sais pas t’y tenir convenablement. Tu t’y donnes en
représentation... Tu es cause de disputes.
--Alors, j’aurais dû laisser la femme debout, embarrassée de son enfant?
--Oui, puisqu’il n’en pouvait être autrement... Une jeune fille ne doit
jamais se mettre en évidence!
--Je n’ai pas pensé une seconde que j’allais m’y mettre! ai-je dit,
fâchée d’être grondée à cause des maudites convenances. Sois sans
crainte; maintenant, je n’oublierai pas qu’à Paris il ne faut penser
qu’à soi!
Silencieusement, nous avons remonté notre rue. Je ne sais quelles
étaient les réflexions de Madeleine, mais les miennes n’étaient pas
gaies. Je pensais que ma tante allait me trouver bien mal élevée,
regretter de m’avoir à Paris, que Guy serait mécontent et ne voudrait
peut-être plus être mon ami, me jugeant une stupide petite créature,
bonne à renvoyer dans sa Bretagne... Enfin j’avais la mort dans l’âme,
quand je suis entrée dans le salon, escortée par mes deux gardes du
corps, pareille à un prisonnier entre deux gendarmes. Ma tante, Guy,
Charlotte et Pierre bavardaient au coin du feu. En nous entendant, ils
ont tourné la tête, et Guy s’est exclamé:
--Ah! mon Dieu! Que vous est-il arrivé? Vous avez l’air lugubres!
Généreusement, Madeleine s’est tue. Alors, pour ne pas me montrer lâche,
j’ai déclaré:
--C’est que j’ai fait une bêtise!
--Laquelle? Raconte-nous ça! ont-ils interrogé tous ensemble, avec des
mines de gens qui vont s’amuser.
--N’ayez pas l’air aussi enchantés! Dans deux minutes, vous penserez
comme Madeleine, et vous me gronderez.
J’ai entrepris mon récit; mais, à mesure que je l’avançais, ils riaient
de si bon cœur que leur rire m’a gagnée peu à peu. Ils n’étaient pas
fâchés contre moi, et, dans la joie d’être délivrée de mes craintes,
j’ai demandé à Madeleine, en me jetant à son cou:
--Madeleine, ne sois plus mécontente de moi. Maintenant, je laisserai
toujours les femmes debout, même si elles ont des enfants dans les
bras... puisqu’il le faut!
Pour toute réponse, elle m’a embrassée de bon cœur, et la paix a été
faite.