Un, deux, trois jours encore, et le quatrième aura lieu le bal que ma
tante donne pour le mariage de Charlotte, et qui sera le premier de mon
existence! Aussi, je ne peux pas m’empêcher d’y penser à toute minute,
en cherchant à m’imaginer ce plaisir inconnu qui, pour l’instant, me
vaut de discrètes exhortations au calme de la part de Madeleine,
détachée des vanités de ce monde,--en sa qualité de savante, je suppose.
Quant à ma tante, il lui procure plus de courses encore. Et cependant,
comme elle continue à être pour moi une vraie marraine de Cendrillon, au
milieu de ses occupations, elle a pensé à me commander, sans m’en rien
dire, une robe de bal... Oui, père chéri, vous avez bien entendu, une
robe de bal, une _vraie_, pour moi, votre Arlette! Une robe exquise! une
robe vaporeuse! un rêve!
Quand j’ai vu ce rêve entrer dans le petit salon où nous étions, chez la
couturière, j’ai cru, naturellement, qu’il s’agissait encore de quelque
toilette pour Charlotte, qui passe son temps à essayer des robes, ces
jours-ci.
J’ai dit seulement, avec admiration:
--Quelle jolie toilette! Elle est pareille à une feuille de rose.
--Elle te plaît? Tant mieux... car c’est toi, chérie, qui es destinée à
t’habiller de cette feuille de rose...
--Moi! vraiment, moi?
Cela me semblait impossible. Eh bien, j’avais tort! Le ravissant nuage
rose est devenu une jupe, ravissante aussi, et qui me donnait un air de
jeune fille tout à fait! Je me regardais enchantée, quand mes yeux se
sont arrêtés sur le corsage que m’attachait l’essayeuse, et une
exclamation m’a échappé:
--Oh! quel malheur! Il manque un grand morceau au corsage!
Ma tante, Charlotte, Madeleine, l’essayeuse, ont, d’un commun accord,
fixé les yeux sur le corsage.
--Il manque un morceau? Où donc?
--Mais, dans le haut... On voit toutes mes épaules, tous mes bras!
Qu’est-ce que l’on va faire?
J’étais désolée. Au lieu de consolations, qu’est-ce que j’entends? Un
rire général, et Charlotte me dit, au milieu de cet accès de gaieté
extraordinaire:
--On ne fera rien du tout à ton corsage. Il ne lui manque pas de
morceau... C’est un corsage décolleté... il est bien ainsi!
J’étais stupéfaite et scandalisée.
--Comment! il faudra que j’aille au bal ainsi déshabillée? Madeleine,
entends-tu? pour le coup, ce n’est pas convenable de se comporter de la
sorte!
Madeleine, la sage Madeleine, riait, elle aussi! Et elle n’était pas de
mon avis! Est-ce qu’elle ne m’a pas répondu:
--C’est l’usage, Arlette. Tu n’as qu’à te résigner... Tout le monde est
décolleté au bal!
--Alors, c’est convenable, parce que c’est l’usage?... Quelle drôle de
raison!
--Tu auras bien moins chaud de cette manière, m’a glissé Charlotte, en
manière d’encouragement. D’ailleurs, demande à ton ami Guy... Lui-même
te dira que toutes les femmes sont ainsi habillées pour aller au bal.
--Oh! Charlotte, tu ferais mieux de dire ainsi «déshabillées»!
Malgré les assurances répétées de ma tante et de mes savantes cousines,
j’ai questionné Guy le jour même, et il leur a donné raison. Je n’ai
plus maintenant qu’à prendre mon parti en brave!
Mon grand ami est arrivé bien à propos hier soir. Sur ma prière,
Madeleine était en train de m’apprendre la valse; mais elle le faisait
d’une façon si savante, en m’obligeant à compter tant de pas, que je
m’embrouillais tout à fait. Ma patience s’en allait, je commençais à
trouver la valse une danse beaucoup trop compliquée pour mes moyens,
quand Guy est entré... Cher Guy! Il m’a vue dépitée et m’a demandé
pourquoi. Je me suis écriée avec véhémence que la valse était un
véritable casse-tête. Il s’est mis à rire et m’a répondu:
--Venez, vous allez apprendre sans peine. Charlotte, joue-nous quelque
chose de bien enlevant. Et vous, petite reine, élancez-vous en suivant
la musique.
Je me suis élancée. Et cela a été à merveille. Étais-je sotte de trouver
la valse difficile!