16 novembre.

A partir d’aujourd’hui, j’aime Paris! Pour moi, ce n’est plus seulement

un immense assemblage de maisons à travers lequel sont, par-ci par-là,

jetés quelques arbres dont les pauvres racines s’écrasent sous

l’asphalte. J’ai compris qu’il avait ses beautés à lui; j’étais tout à

fait dans mon tort en ne les apercevant pas, parce qu’elles différaient

des beautés que j’aime par-dessus tout: celles que le bon Dieu a faites

et dans lesquelles les hommes ne sont pour rien, comme la mer, les

soleils couchants, les fleurs...

Ce qui m’a réconciliée avec Paris, c’est ma visite de tantôt à

Notre-Dame; et cette visite, je la dois à Guy. Hier, comme il

interrogeait Madeleine sur le programme de notre journée d’aujourd’hui,

elle lui a répondu par une liste de courses qui l’a fait reculer:

--Comment! tant d’occupations pour un seul après-midi! Mais vous allez

tuer cette pauvre Arlette! Sans compter qu’elle doit s’ennuyer à périr,

promenée ainsi sans cesse de magasin en magasin.

Pour ça, Guy se trompait absolument! Mais je n’ai pas songé à protester,

quand je l’ai entendu continuer:

--Il vaudrait bien mieux qu’elle visitât un peu Paris. Louise, envoie-la

donc «pérégriner» sous l’aile de miss Ashton, si tu n’as pas le loisir

de la chaperonner.

--Ce serait très bien, a fait ma tante, si miss Ashton parlait français.

Mais elle bredouille autant que si elle venait de débarquer

d’Angleterre. Elle et Arlette ne se comprendraient pas et se perdraient

dans Paris, pour peu que je les envoie seules.

--Mais tu pourrais les envoyer sous mon escorte. Voyons, Arlette,

voulez-vous venir, vous et votre garde du corps, visiter Notre-Dame, par

exemple, puisque vous affectionnez tant les églises, en m’acceptant pour

cavalier?

J’accueillais la proposition avec transport. Mais ma tante, je me

demande pourquoi, se montrait hésitante. Elle a marmotté à Guy quelques

mots parmi lesquels j’ai attrapé au vol le cher «convenable» de

Madeleine. Enfin Guy, par bonheur, a fait triompher son idée, et

aujourd’hui, tous les trois, nous sommes partis pour Notre-Dame dans une

_écraseuse_, selon mon désir. J’aime toujours beaucoup mieux les

_écraseuses_, où l’on a de l’air et de la lumière, que les fiacres, qui

sont de véritables petites boîtes à roues dans lesquelles on ne respire

pas...

Oh! Notre-Dame! Comme Guy avait raison de m’y conduire... D’abord à

cause du _marché aux fleurs_ qui l’avoisine et sentait bon au passage le

lilas et les roses du Midi; puis parce que l’église est elle-même d’une

beauté qui m’a conquise toute... J’étais pleine de respect, en y

pénétrant, à la seule idée du nombre d’années dont elle porte le poids.

Elle me faisait l’effet d’une vieille dame très noble, très majestueuse

et très bienveillante qui vous inspirerait tout de suite le désir de

vous prosterner...

Guy, qui adore Notre-Dame,--pour de bon,--tout en étant Parisien, a

déclaré que nous devions nous comporter en touristes et tout voir. Aussi

nous avons tout vu, y compris le _trésor_ et les tours!

Quand nous sommes arrivés en haut des tours, après avoir grimpé marche

sur marche, j’ai cru être transportée en plein ciel. Au sortir des

interminables escaliers qu’il nous avait fallu escalader, j’apercevais

du bleu, du bleu encore, un bleu infini, délicat, doux, que ne voilait

aucun nuage; et puis une clarté de soleil, limpide et transparente, dont

je me sentais enveloppée comme par le vent d’hiver qui nous mordait le

visage. Autour de nous, rien que l’espace plein de lumière. Et puis à

nos pieds, très bas, tout écrasée, la masse des maisons qui s’étendaient

si loin qu’elles se confondaient avec le brouillard de l’horizon.

J’étais saisie d’en voir tant, de penser aussi à la quantité de

personnes qui vivaient sous ces toits innombrables, luisant au soleil,

des personnes que je ne connaissais pas, que je ne connaîtrais jamais,

qui étaient, les unes très heureuses et les autres, mon Dieu!

malheureuses, puisqu’il paraît qu’il y en a beaucoup aussi de

celles-là...

--A quoi rêvez-vous, Arlette, avec cette mine grave? a questionné Guy.

--Je me demandais si, dans toutes ces maisons, il y a _sûrement_ plus de

gens heureux que de gens malheureux. Il y a plus des premiers, n’est-ce

pas?

--Souhaitons-le, en effet.

--Vous ne le croyez pas, Guy? Vous parlez sans conviction.

--C’est que vous agitez là une grosse question, petite reine, qui a fait

méditer des collections de philosophes, sans être bien éclaircie. Et moi

qui ne suis pas précisément un docte philosophe, je n’oserais me mêler

de la résoudre. Espérons ensemble que la somme des mortels satisfaits de

leur sort l’emporte sur la somme de ceux qui ne le sont pas; et nous

nous comporterons ainsi en parfaits optimistes!

En cette minute, au regard, à l’accent de Guy, je devinais qu’il parlait

inspiré par son expérience de vieil homme, et j’aurais voulu pouvoir

entrer dans sa pensée pour démêler ce qui s’y passait. Nos yeux se sont

croisés, et, changeant de ton, il a fini gaiement:

--Je suppose, d’ailleurs, que je prêche une convertie. Je n’ai pas

besoin de vous recommander l’indulgence envers la pauvre vie, trop

souvent calomniée, même par ceux qui lui doivent le plus. Contentez-vous

longtemps de vous la figurer aussi séduisante que les palais habités par

vos amies les fées.

--Eh bien, ce n’est pas du tout ainsi que je me la représente. Pour moi,

elle ressemble à l’un de mes sentiers préférés, là-bas, près de

Douarnenez, longeant la mer... Il n’est pas beau dans toute sa longueur,

mon favori; en certains endroits, les bruyères, les ajoncs, toute sorte

de jolies petites plantes lui font cortège; puis, ailleurs, elles

disparaissent; il ne reste que l’herbe maigre et rousse en été. Mais,

sans se préoccuper de son entourage, mon sentier s’allonge toujours

jusqu’au moment où il s’arrête court devant une énorme déchirure de la

falaise... Alors, c’est le vide... C’est la fin...

J’avais un tel plaisir à reparler de mon cher sentier, d’où la vue sur

la mer est sans pareille, que j’en oubliais le lieu où je me trouvais;

et j’ai été presque étonnée d’entendre résonner la voix de Guy:

--Petite Arlette, vous parlez comme un vieux sage. Mais les vieux sages

sont des gens fragiles, ne l’oubliez pas, et sur cette tour, il fait un

froid sibérien; descendons vite, vous allez vous enrhumer.

Comme l’accent de Guy ne ressemblait pas du tout à celui de Mme Morgane

quand elle me commande la moindre chose, je lui ai obéi tout de suite;

et alors a commencé notre visite de l’église, une visite qui

m’intéressait tellement, surtout quand le jour tombant a fait la

cathédrale plus intime, plus recueillie, que la nuit était presque venue

déjà quand nous en sommes sortis enfin, toujours fidèlement suivis par

miss Ashton. Paris était tout gris, maintenant, et, à mesure que les

réverbères s’allumaient, il avait l’air de se remplir de grandes étoiles

fauves. Aussi, comme il me plaisait ainsi, j’ai demandé à Guy de revenir

à pied. Il m’a dit:

--Mais c’est trop loin! Vous serez épuisée en arrivant, Louise me

grondera.

Je lui ai tout de suite assuré et répété que j’avais l’habitude des très

longues courses; que, durant les vacances, Yves, Corentin et moi nous

trottions pendant des heures, car nous sommes tous les trois

infatigables.

--Et vous êtes alerte à l’avenant, vous, petite fille. Je me souviens de

la jeune personne en rose qui montait en courant un chemin de falaise à

Douarnenez... Allons, marchons, puisque cela vous amuse. Vous m’avez

fait la grâce de m’accepter pour cavalier, je dois vous obéir, n’est-il

pas vrai? Si vous avez eu plus de vaillance que de force, nous

trouverons toujours bien un véhicule quelconque pour nous recueillir.

Et ainsi nous sommes partis tous trois, après avoir fait nos

adieux,--moi, du moins,--à la cathédrale, qui me paraissait plus

imposante encore, sa grande silhouette de pierre tout habillée

d’ombre... Nous avons d’abord suivi la Seine, criblée de flammes rouges

aussi fuyantes que des feux follets; des bateaux-mouches, m’a expliqué

Guy, comme je lui confiais mon impression.

Là-dessus, il s’est mis à me questionner, non pas du tout en curieux,

mais avec un intérêt qui ouvrait mon cœur autant que mes lèvres, sur ma

vie à Douarnenez, sur ce que je faisais, je lisais, j’aimais, etc.

J’étais tellement contente de parler de mon pays, que j’ai commencé à

bavarder comme je le fais avec le capitaine. A la façon dont Guy

m’interrogeait, me répondait, j’étais sûre que je ne l’ennuyais pas;

mais, au son de sa voix, je devinais bien qu’en m’écoutant il avait dans

les yeux cette lueur de curiosité et d’amusement que je commence à

connaître, mais qui ne me fâche plus, maintenant qu’il est mon grand

ami. La nuit était complète, et si pure, que j’ai pu lui montrer

l’étoile qui est mon habituelle confidente, celle à qui je raconte mes

idées folles, mes désirs, mes espérances, quand je ne les dis pas à mon

autre fidèle amie, la mer. Ces confidentes-là, au moins, m’écoutent

toujours, sans me répondre au nom de la morale.

--Et vous n’aimez pas la morale?

--Oh! non! Pas plus que je n’aimerais une vieille personne grognon,

sévère, grondeuse, qui jetterait toujours des obstacles entre moi et les

choses qui me tentent.

--Peut-être les choses défendues vous tentent-elles plus que les autres?

--Mais, bien sûr!... Aussi, quelles tempêtes se sont élevées entre Mme

Morgane et moi! Surtout quand ses défenses étaient injustes... Mais,

pour éviter d’être arrêtés par elle dans nos intentions, nous faisions

toujours bien vite, les garçons et moi, ce que nous avions en tête.

Après, on voyait...

--Qu’est-ce qu’on voyait?

--Les yeux foudroyants de Mme Morgane, et on l’entendait fulminer un peu

contre les garçons et beaucoup contre ma pauvre personne, qui recevait

tous les noms. Un jour, elle m’a appelée «suppôt de Satan». Je ne savais

pas trop ce que ce drôle de nom pouvait dire... J’ai cherché dans mes

livres de contes, de légendes, etc. Je n’ai pas trouvé d’explication.

Qu’est-ce qu’il signifiait?

--Rien du tout! C’est une expression sans tête ni queue, m’a vertement

répliqué Guy.

Si Mme Morgane avait entendu!...

Je n’étais pas plus renseignée. Comme il me demandait ce qui m’avait

valu un pareil qualificatif, je lui ai raconté mon escapade de jadis

avec Yves, que j’avais entraîné un soir dans le jardin pour voir si, à

minuit sonnant, des fées sortiraient des corolles de toutes les fleurs

et viendraient danser, en compagnie des _poulpiquets_, comme je l’avais

lu dans un très beau conte. Yves n’avait que sept ans à peine et mourait

de peur. Il se cachait les yeux sous ses poings, dans l’attente des

_poulpiquets_. Moi, le cœur me battait à grands coups, mais je regardais

de tous mes yeux. Minuit a sonné. La lune n’a éclairé aucune des

apparitions que j’espérais. Ni korriganes, ni _poulpiquets_ ne se sont

montrés. Les fleurs sont restées des fleurs... De cette nuit-là, j’ai

fini de croire vraies les belles légendes merveilleuses. J’en étais

triste, triste! Et, dans mon découragement de voir qu’elles n’étaient

que mensonges, j’ai secoué Yves, qui ne bougeait pas, pour le faire

rentrer. Mais il s’était endormi et, se sentant touché, il a cru qu’un

_poulpiquet_ voulait l’emporter. Il s’est mis à pousser des hurlements

tels que toute la maison en a été réveillée et est accourue. Mme

Morgane, en bonnet de nuit, m’a appelée «suppôt de Satan», criant que je

voulais la mort de son fils, que j’étais une vraie sorcière, etc. Enfin,

elle m’a malmenée à son aise, car papa était à Quimper et ne pouvait me

défendre... Et les _poulpiquets_ non plus ne sont pas venus à mon

secours... Il est vrai que je ne croyais plus en eux!

--D’où leur droit de vous abandonner, à supposer même qu’ils eussent

existé... Petite Arlette, vous avez des mots bien profonds.

Parlait-il sérieusement, ou se moquait-il de moi? Nous avons fait

quelques pas en silence. A quoi pouvait-il bien penser? Pour l’obliger à

continuer la conversation, je lui ai demandé, ayant envie d’entendre, à

mon tour, ses récits:

--Et vous, Guy, est-ce que vous étiez insupportable quand vous étiez

petit?

--Mais je l’étais, je crois, très suffisamment, si je m’en rapporte à

l’opinion de Louise.

--Oh! Guy, racontez-moi des histoires de «quand vous étiez petit», des

sottises que vous faisiez. Ce sera drôle de vous les entendre dire

maintenant que vous êtes sage!

Guy s’est mis à rire.

--Je vous remercie, Arlette, d’être à ce point certaine de ma sagesse.

Je ne mérite pas tant d’honneur. «Des histoires de quand j’étais petit?»

Mais je ne m’en rappelle aucune qui vaille la peine d’être exhumée de

l’oubli où elle dort. J’imagine que j’étais un garçonnet pareil aux

autres...

--Pas pareil, j’en suis certaine, à Corentin et à Yves! Vous deviez,

d’abord, faire des projets pour quand vous seriez un homme. Papa dit que

tous les garçons en font, et il s’impatiente lorsque Yves déclare que ça

lui est égal d’être n’importe quoi.

--Mais, certainement, j’avais de très hautes ambitions. Dans ma prime

jeunesse, parce que je portais aux chevaux une tendresse extrême, j’ai

rêvé d’être écuyer dans un cirque. Ensuite, vers la région de mes

dix-sept ans, je me suis cru un prodige, une espèce de grand homme,

parce qu’une revue de vingt-cinquième ordre, pour le moins, acceptait

quelques-unes de mes élucubrations d’écolier. Puis une légère dose de

sagesse m’étant venue avec les années, j’ai humblement renoncé à la

gloire littéraire, je me suis borné à faire de la musique en profane,

mais avec amour, à peinturlurer de même. J’ai enfoui ensemble mes rêves

ambitieux et mes premières illusions, et, ne pouvant espérer davantage,

je me suis résigné à n’être qu’un pauvre homme du monde, c’est-à-dire

une élégante inutilité, pour ne pas dire plus.

Guy s’est tu brusquement. J’étais un peu interdite de son accent devenu

ironique et presque triste; oui, triste! et amer aussi! L’idée m’a

traversé l’esprit qu’il venait de parler bien plus pour lui que pour

moi. Mais, au bout de quelques secondes de silence, j’ai de nouveau

entendu sa voix, qui avait retrouvé ses sonorités habituelles; et il m’a

dit gaiement:

--Petite Arlette, à quelles confidences m’entraînez-vous là! Oubliez

bien vite mes fantaisistes opinions sur moi-même, et entrez goûter chez

un pâtissier. Puisque vous êtes Parisienne, il vous faut prendre des

habitudes parisiennes.

Nous avons donc goûté. Miss Ashton et moi, tout en croquant nos gâteaux,

nous nous faisions des sourires, puisque nous ne pouvons guère nous

parler, ne nous comprenant pas. Guy servait d’interprète. En sortant de

la pâtisserie, il m’a offert un gros bouquet de violettes dont il a tenu

bien aimablement à se charger, pour que je pusse laisser mes mains dans

mon manchon, et je suis rentrée ravie de mon après-midi. Ma tante a dit

que c’était de la pure folie d’être revenue à pied de Notre-Dame,--je

comprends son effroi, à elle qui ne marche jamais!--qu’elle ne me

confierait plus à Guy, car il me tuerait vite, etc. Je l’ai rassurée de

mon mieux... et j’espère bien, au contraire, qu’elle m’enverra encore me

promener sous l’escorte de Guy... C’est si amusant, et nous continuons à

nous entendre si bien, mon grand ami et moi!

Mon cousin Guy · 第 15 / 36 题