A partir d’aujourd’hui, j’aime Paris! Pour moi, ce n’est plus seulement
un immense assemblage de maisons à travers lequel sont, par-ci par-là,
jetés quelques arbres dont les pauvres racines s’écrasent sous
l’asphalte. J’ai compris qu’il avait ses beautés à lui; j’étais tout à
fait dans mon tort en ne les apercevant pas, parce qu’elles différaient
des beautés que j’aime par-dessus tout: celles que le bon Dieu a faites
et dans lesquelles les hommes ne sont pour rien, comme la mer, les
soleils couchants, les fleurs...
Ce qui m’a réconciliée avec Paris, c’est ma visite de tantôt à
Notre-Dame; et cette visite, je la dois à Guy. Hier, comme il
interrogeait Madeleine sur le programme de notre journée d’aujourd’hui,
elle lui a répondu par une liste de courses qui l’a fait reculer:
--Comment! tant d’occupations pour un seul après-midi! Mais vous allez
tuer cette pauvre Arlette! Sans compter qu’elle doit s’ennuyer à périr,
promenée ainsi sans cesse de magasin en magasin.
Pour ça, Guy se trompait absolument! Mais je n’ai pas songé à protester,
quand je l’ai entendu continuer:
--Il vaudrait bien mieux qu’elle visitât un peu Paris. Louise, envoie-la
donc «pérégriner» sous l’aile de miss Ashton, si tu n’as pas le loisir
de la chaperonner.
--Ce serait très bien, a fait ma tante, si miss Ashton parlait français.
Mais elle bredouille autant que si elle venait de débarquer
d’Angleterre. Elle et Arlette ne se comprendraient pas et se perdraient
dans Paris, pour peu que je les envoie seules.
--Mais tu pourrais les envoyer sous mon escorte. Voyons, Arlette,
voulez-vous venir, vous et votre garde du corps, visiter Notre-Dame, par
exemple, puisque vous affectionnez tant les églises, en m’acceptant pour
cavalier?
J’accueillais la proposition avec transport. Mais ma tante, je me
demande pourquoi, se montrait hésitante. Elle a marmotté à Guy quelques
mots parmi lesquels j’ai attrapé au vol le cher «convenable» de
Madeleine. Enfin Guy, par bonheur, a fait triompher son idée, et
aujourd’hui, tous les trois, nous sommes partis pour Notre-Dame dans une
_écraseuse_, selon mon désir. J’aime toujours beaucoup mieux les
_écraseuses_, où l’on a de l’air et de la lumière, que les fiacres, qui
sont de véritables petites boîtes à roues dans lesquelles on ne respire
pas...
Oh! Notre-Dame! Comme Guy avait raison de m’y conduire... D’abord à
cause du _marché aux fleurs_ qui l’avoisine et sentait bon au passage le
lilas et les roses du Midi; puis parce que l’église est elle-même d’une
beauté qui m’a conquise toute... J’étais pleine de respect, en y
pénétrant, à la seule idée du nombre d’années dont elle porte le poids.
Elle me faisait l’effet d’une vieille dame très noble, très majestueuse
et très bienveillante qui vous inspirerait tout de suite le désir de
vous prosterner...
Guy, qui adore Notre-Dame,--pour de bon,--tout en étant Parisien, a
déclaré que nous devions nous comporter en touristes et tout voir. Aussi
nous avons tout vu, y compris le _trésor_ et les tours!
Quand nous sommes arrivés en haut des tours, après avoir grimpé marche
sur marche, j’ai cru être transportée en plein ciel. Au sortir des
interminables escaliers qu’il nous avait fallu escalader, j’apercevais
du bleu, du bleu encore, un bleu infini, délicat, doux, que ne voilait
aucun nuage; et puis une clarté de soleil, limpide et transparente, dont
je me sentais enveloppée comme par le vent d’hiver qui nous mordait le
visage. Autour de nous, rien que l’espace plein de lumière. Et puis à
nos pieds, très bas, tout écrasée, la masse des maisons qui s’étendaient
si loin qu’elles se confondaient avec le brouillard de l’horizon.
J’étais saisie d’en voir tant, de penser aussi à la quantité de
personnes qui vivaient sous ces toits innombrables, luisant au soleil,
des personnes que je ne connaissais pas, que je ne connaîtrais jamais,
qui étaient, les unes très heureuses et les autres, mon Dieu!
malheureuses, puisqu’il paraît qu’il y en a beaucoup aussi de
celles-là...
--A quoi rêvez-vous, Arlette, avec cette mine grave? a questionné Guy.
--Je me demandais si, dans toutes ces maisons, il y a _sûrement_ plus de
gens heureux que de gens malheureux. Il y a plus des premiers, n’est-ce
pas?
--Souhaitons-le, en effet.
--Vous ne le croyez pas, Guy? Vous parlez sans conviction.
--C’est que vous agitez là une grosse question, petite reine, qui a fait
méditer des collections de philosophes, sans être bien éclaircie. Et moi
qui ne suis pas précisément un docte philosophe, je n’oserais me mêler
de la résoudre. Espérons ensemble que la somme des mortels satisfaits de
leur sort l’emporte sur la somme de ceux qui ne le sont pas; et nous
nous comporterons ainsi en parfaits optimistes!
En cette minute, au regard, à l’accent de Guy, je devinais qu’il parlait
inspiré par son expérience de vieil homme, et j’aurais voulu pouvoir
entrer dans sa pensée pour démêler ce qui s’y passait. Nos yeux se sont
croisés, et, changeant de ton, il a fini gaiement:
--Je suppose, d’ailleurs, que je prêche une convertie. Je n’ai pas
besoin de vous recommander l’indulgence envers la pauvre vie, trop
souvent calomniée, même par ceux qui lui doivent le plus. Contentez-vous
longtemps de vous la figurer aussi séduisante que les palais habités par
vos amies les fées.
--Eh bien, ce n’est pas du tout ainsi que je me la représente. Pour moi,
elle ressemble à l’un de mes sentiers préférés, là-bas, près de
Douarnenez, longeant la mer... Il n’est pas beau dans toute sa longueur,
mon favori; en certains endroits, les bruyères, les ajoncs, toute sorte
de jolies petites plantes lui font cortège; puis, ailleurs, elles
disparaissent; il ne reste que l’herbe maigre et rousse en été. Mais,
sans se préoccuper de son entourage, mon sentier s’allonge toujours
jusqu’au moment où il s’arrête court devant une énorme déchirure de la
falaise... Alors, c’est le vide... C’est la fin...
J’avais un tel plaisir à reparler de mon cher sentier, d’où la vue sur
la mer est sans pareille, que j’en oubliais le lieu où je me trouvais;
et j’ai été presque étonnée d’entendre résonner la voix de Guy:
--Petite Arlette, vous parlez comme un vieux sage. Mais les vieux sages
sont des gens fragiles, ne l’oubliez pas, et sur cette tour, il fait un
froid sibérien; descendons vite, vous allez vous enrhumer.
Comme l’accent de Guy ne ressemblait pas du tout à celui de Mme Morgane
quand elle me commande la moindre chose, je lui ai obéi tout de suite;
et alors a commencé notre visite de l’église, une visite qui
m’intéressait tellement, surtout quand le jour tombant a fait la
cathédrale plus intime, plus recueillie, que la nuit était presque venue
déjà quand nous en sommes sortis enfin, toujours fidèlement suivis par
miss Ashton. Paris était tout gris, maintenant, et, à mesure que les
réverbères s’allumaient, il avait l’air de se remplir de grandes étoiles
fauves. Aussi, comme il me plaisait ainsi, j’ai demandé à Guy de revenir
à pied. Il m’a dit:
--Mais c’est trop loin! Vous serez épuisée en arrivant, Louise me
grondera.
Je lui ai tout de suite assuré et répété que j’avais l’habitude des très
longues courses; que, durant les vacances, Yves, Corentin et moi nous
trottions pendant des heures, car nous sommes tous les trois
infatigables.
--Et vous êtes alerte à l’avenant, vous, petite fille. Je me souviens de
la jeune personne en rose qui montait en courant un chemin de falaise à
Douarnenez... Allons, marchons, puisque cela vous amuse. Vous m’avez
fait la grâce de m’accepter pour cavalier, je dois vous obéir, n’est-il
pas vrai? Si vous avez eu plus de vaillance que de force, nous
trouverons toujours bien un véhicule quelconque pour nous recueillir.
Et ainsi nous sommes partis tous trois, après avoir fait nos
adieux,--moi, du moins,--à la cathédrale, qui me paraissait plus
imposante encore, sa grande silhouette de pierre tout habillée
d’ombre... Nous avons d’abord suivi la Seine, criblée de flammes rouges
aussi fuyantes que des feux follets; des bateaux-mouches, m’a expliqué
Guy, comme je lui confiais mon impression.
Là-dessus, il s’est mis à me questionner, non pas du tout en curieux,
mais avec un intérêt qui ouvrait mon cœur autant que mes lèvres, sur ma
vie à Douarnenez, sur ce que je faisais, je lisais, j’aimais, etc.
J’étais tellement contente de parler de mon pays, que j’ai commencé à
bavarder comme je le fais avec le capitaine. A la façon dont Guy
m’interrogeait, me répondait, j’étais sûre que je ne l’ennuyais pas;
mais, au son de sa voix, je devinais bien qu’en m’écoutant il avait dans
les yeux cette lueur de curiosité et d’amusement que je commence à
connaître, mais qui ne me fâche plus, maintenant qu’il est mon grand
ami. La nuit était complète, et si pure, que j’ai pu lui montrer
l’étoile qui est mon habituelle confidente, celle à qui je raconte mes
idées folles, mes désirs, mes espérances, quand je ne les dis pas à mon
autre fidèle amie, la mer. Ces confidentes-là, au moins, m’écoutent
toujours, sans me répondre au nom de la morale.
--Et vous n’aimez pas la morale?
--Oh! non! Pas plus que je n’aimerais une vieille personne grognon,
sévère, grondeuse, qui jetterait toujours des obstacles entre moi et les
choses qui me tentent.
--Peut-être les choses défendues vous tentent-elles plus que les autres?
--Mais, bien sûr!... Aussi, quelles tempêtes se sont élevées entre Mme
Morgane et moi! Surtout quand ses défenses étaient injustes... Mais,
pour éviter d’être arrêtés par elle dans nos intentions, nous faisions
toujours bien vite, les garçons et moi, ce que nous avions en tête.
Après, on voyait...
--Qu’est-ce qu’on voyait?
--Les yeux foudroyants de Mme Morgane, et on l’entendait fulminer un peu
contre les garçons et beaucoup contre ma pauvre personne, qui recevait
tous les noms. Un jour, elle m’a appelée «suppôt de Satan». Je ne savais
pas trop ce que ce drôle de nom pouvait dire... J’ai cherché dans mes
livres de contes, de légendes, etc. Je n’ai pas trouvé d’explication.
Qu’est-ce qu’il signifiait?
--Rien du tout! C’est une expression sans tête ni queue, m’a vertement
répliqué Guy.
Si Mme Morgane avait entendu!...
Je n’étais pas plus renseignée. Comme il me demandait ce qui m’avait
valu un pareil qualificatif, je lui ai raconté mon escapade de jadis
avec Yves, que j’avais entraîné un soir dans le jardin pour voir si, à
minuit sonnant, des fées sortiraient des corolles de toutes les fleurs
et viendraient danser, en compagnie des _poulpiquets_, comme je l’avais
lu dans un très beau conte. Yves n’avait que sept ans à peine et mourait
de peur. Il se cachait les yeux sous ses poings, dans l’attente des
_poulpiquets_. Moi, le cœur me battait à grands coups, mais je regardais
de tous mes yeux. Minuit a sonné. La lune n’a éclairé aucune des
apparitions que j’espérais. Ni korriganes, ni _poulpiquets_ ne se sont
montrés. Les fleurs sont restées des fleurs... De cette nuit-là, j’ai
fini de croire vraies les belles légendes merveilleuses. J’en étais
triste, triste! Et, dans mon découragement de voir qu’elles n’étaient
que mensonges, j’ai secoué Yves, qui ne bougeait pas, pour le faire
rentrer. Mais il s’était endormi et, se sentant touché, il a cru qu’un
_poulpiquet_ voulait l’emporter. Il s’est mis à pousser des hurlements
tels que toute la maison en a été réveillée et est accourue. Mme
Morgane, en bonnet de nuit, m’a appelée «suppôt de Satan», criant que je
voulais la mort de son fils, que j’étais une vraie sorcière, etc. Enfin,
elle m’a malmenée à son aise, car papa était à Quimper et ne pouvait me
défendre... Et les _poulpiquets_ non plus ne sont pas venus à mon
secours... Il est vrai que je ne croyais plus en eux!
--D’où leur droit de vous abandonner, à supposer même qu’ils eussent
existé... Petite Arlette, vous avez des mots bien profonds.
Parlait-il sérieusement, ou se moquait-il de moi? Nous avons fait
quelques pas en silence. A quoi pouvait-il bien penser? Pour l’obliger à
continuer la conversation, je lui ai demandé, ayant envie d’entendre, à
mon tour, ses récits:
--Et vous, Guy, est-ce que vous étiez insupportable quand vous étiez
petit?
--Mais je l’étais, je crois, très suffisamment, si je m’en rapporte à
l’opinion de Louise.
--Oh! Guy, racontez-moi des histoires de «quand vous étiez petit», des
sottises que vous faisiez. Ce sera drôle de vous les entendre dire
maintenant que vous êtes sage!
Guy s’est mis à rire.
--Je vous remercie, Arlette, d’être à ce point certaine de ma sagesse.
Je ne mérite pas tant d’honneur. «Des histoires de quand j’étais petit?»
Mais je ne m’en rappelle aucune qui vaille la peine d’être exhumée de
l’oubli où elle dort. J’imagine que j’étais un garçonnet pareil aux
autres...
--Pas pareil, j’en suis certaine, à Corentin et à Yves! Vous deviez,
d’abord, faire des projets pour quand vous seriez un homme. Papa dit que
tous les garçons en font, et il s’impatiente lorsque Yves déclare que ça
lui est égal d’être n’importe quoi.
--Mais, certainement, j’avais de très hautes ambitions. Dans ma prime
jeunesse, parce que je portais aux chevaux une tendresse extrême, j’ai
rêvé d’être écuyer dans un cirque. Ensuite, vers la région de mes
dix-sept ans, je me suis cru un prodige, une espèce de grand homme,
parce qu’une revue de vingt-cinquième ordre, pour le moins, acceptait
quelques-unes de mes élucubrations d’écolier. Puis une légère dose de
sagesse m’étant venue avec les années, j’ai humblement renoncé à la
gloire littéraire, je me suis borné à faire de la musique en profane,
mais avec amour, à peinturlurer de même. J’ai enfoui ensemble mes rêves
ambitieux et mes premières illusions, et, ne pouvant espérer davantage,
je me suis résigné à n’être qu’un pauvre homme du monde, c’est-à-dire
une élégante inutilité, pour ne pas dire plus.
Guy s’est tu brusquement. J’étais un peu interdite de son accent devenu
ironique et presque triste; oui, triste! et amer aussi! L’idée m’a
traversé l’esprit qu’il venait de parler bien plus pour lui que pour
moi. Mais, au bout de quelques secondes de silence, j’ai de nouveau
entendu sa voix, qui avait retrouvé ses sonorités habituelles; et il m’a
dit gaiement:
--Petite Arlette, à quelles confidences m’entraînez-vous là! Oubliez
bien vite mes fantaisistes opinions sur moi-même, et entrez goûter chez
un pâtissier. Puisque vous êtes Parisienne, il vous faut prendre des
habitudes parisiennes.
Nous avons donc goûté. Miss Ashton et moi, tout en croquant nos gâteaux,
nous nous faisions des sourires, puisque nous ne pouvons guère nous
parler, ne nous comprenant pas. Guy servait d’interprète. En sortant de
la pâtisserie, il m’a offert un gros bouquet de violettes dont il a tenu
bien aimablement à se charger, pour que je pusse laisser mes mains dans
mon manchon, et je suis rentrée ravie de mon après-midi. Ma tante a dit
que c’était de la pure folie d’être revenue à pied de Notre-Dame,--je
comprends son effroi, à elle qui ne marche jamais!--qu’elle ne me
confierait plus à Guy, car il me tuerait vite, etc. Je l’ai rassurée de
mon mieux... et j’espère bien, au contraire, qu’elle m’enverra encore me
promener sous l’escorte de Guy... C’est si amusant, et nous continuons à
nous entendre si bien, mon grand ami et moi!