14 novembre.

Mlle Catherine est venue me dire adieu. Elle repart ce soir. Je l’ai

embrassée, réembrassée je ne sais combien de fois, comme si mes baisers

pouvaient laisser sur son visage quelque chose de moi que vous sentirez,

père chéri, lorsqu’elle ira vous voir de ma part.

Quand la porte est retombée derrière elle, j’ai eu un frémissement au

cœur, me sentant seule, bien seule cette fois dans Paris, tout à fait

séparée de mon pays breton...

Mais cette impression n’a pas duré. Je ne puis plus maintenant me

trouver perdue à Paris comme le premier jour... Tous, ici, sont

excellents pour moi! Aussi, je les aime!... Mais pas tous de la même

façon;--à mon papier, je peux bien confier la vérité _vraie_!--Madeleine

continue à m’intimider beaucoup, au fond, avec son inaltérable sagesse

et son calme également inaltérable. A cause du mariage de Charlotte,

toute la maison est en agitation, et je suis comme la maison: Madeleine,

elle, demeure un vrai lac, sans coup de vent, sans vague. Ainsi que tout

le reste de l’année, je suis sûre, elle étudie pendant des heures son

piano avec une patience qui me stupéfie; tant elle répète de fois les

mêmes passages!! Elle peint des fleurs, copiant son modèle pétale par

pétale, et elle en brode sans relâche sur des ouvrages minutieux, sans

paraître se douter le moins du monde qu’il faut des trésors d’attention

pour les mener à bien... Elle suit des cours, comme l’on dit ici, et

pour son agrément! car elle n’a plus besoin du tout de s’instruire. Ma

tante le trouve, et je suis, tout bas, de son avis...

Que de science il y a dans le cerveau de Madeleine! Quand j’y pense, je

suis pénétrée pour elle d’admiration,--d’une de ces admirations qui vous

accablent de l’idée de votre propre indignité; et je comprends que, très

souvent, elle trouve (je le devine) que je dis ou fais des choses

stupides, c’est-à-dire «incorrectes», quoiqu’elle s’applique à me cacher

son impression. Mais je connais maintenant trop bien sa figure pour me

laisser tromper! Quand certain petit pli apparaît entre ses sourcils, je

suis sûre de m’être mis une sottise quelconque sur la conscience.

Et puis mes étonnements, mes admirations, mes antipathies lui paraissent

en général un peu saugrenus. Elle a une manière de me dire: «Que tu es

donc enfant, Arlette!» qui tombe sur moi à la façon d’une vague bien

froide et me pénètre de la résolution de garder pour moi toutes mes

idées. Seulement, c’est une résolution qu’il me serait impossible de

tenir! Je suis trop habituée à les laisser prendre la volée dès que bon

leur semble. Capitaine, où êtes-vous pour les recueillir?

Avec ma tante et Charlotte, je suis bien à mon aise. Elles, au moins, je

ne les scandalise jamais! Mais elles ont autre chose à faire que de

m’écouter bavarder. D’ailleurs, Charlotte est toujours avec son Pierre,

occupée de son Pierre quand elle n’est pas la proie des couturières,

modistes, etc.

Par bonheur, pour moi toute seule, j’ai Guy, mon grand ami. Un grand ami

que je ne vois guère à loisir, par exemple. Tous les jours, certes, il

vient à la maison; mais, sauf exception, pour de courtes visites,--du

moins elles me paraissent ainsi,--et puis il s’en va je ne sais où... Je

voudrais savoir même quel est ce «où». Je l’ai demandé à Charlotte,--non

à Madeleine, bien entendu,--et pour tout renseignement, elle m’a dit,

avec un sourire que je n’ai pas compris:

--Je ne puis te dire où va Guy. Il ne me fait pas de confidences.

Demande-le-lui, si tu désires le savoir.

--Ça ne le fâchera pas?

--Oh! non!

Le jour même, comme Guy était venu un instant avant le dîner, je lui ai

servi toute chaude ma question. Il en a paru si stupéfait, que j’ai cru

que lui aussi allait me répondre la fameuse phrase de Madeleine: «Ce

n’est pas convenable!» Mais il m’en a fait grâce et, de ce ton qui ne

m’apprend jamais s’il parle sérieusement ou non, il a répété:

--Où je vais quand je vous quitte?... Eh bien, selon les heures, je dîne

en ville, ou je vais au théâtre, ou aux courses, ou faire des visites et

le reste... Enfin, je goûte à tous les charmes de la vie!

--Comme vous êtes heureux, Guy! Je voudrais bien, moi aussi, y goûter

comme vous, car ils doivent être délicieux pour que vous leur donniez

ainsi tout votre temps!

A ma grande surprise, il a eu un haussement d’épaules très méprisant

pour les charmes en question, et il m’a répondu sans plaisanter:

--Soyez très sûre qu’ils ne méritent pas d’être regrettés par toute

personne ayant même une ombre de raison. Ah! quelle fille d’Ève vous

êtes, petite Arlette!

Il est parti là-dessus, après m’avoir baisé le bout des doigts. Mes

idées n’avaient pas été éclaircies d’un brin par ses réponses!... J’en

étais un peu dépitée, mais pas autant que je l’aurais cru... C’est que,

une chose très bizarre! j’aime à me sentir une petite fille ignorante

auprès de Guy qui, lui, a autant d’expérience qu’un très vieil homme. Je

le vois dans ses yeux, je le devine à ce qu’il dit, et aussi à ce qu’il

ne dit pas! Quelquefois, en causant avec ma tante, ou encore avec son

ami Pierre, il fait une phrase qui m’a un petit air tout simple, et ma

tante--ou Pierre--se met à rire. Moi, je ne comprends pas du tout la

cause de leur gaieté subite, et cela m’agace. J’ai envie de crier à Guy:

«Puisque vous êtes mon ami, apprenez-moi à comprendre tout ce que disent

les grandes personnes! Je ne suis plus une «petite»! J’ai presque

dix-huit ans!...»

Et pourtant je ne lui dis rien de pareil, non parce que Madeleine me

glisserait peut-être son éternel: «Ce n’est pas convenable!» mais parce

qu’il m’est agréable d’être pour Guy une espèce de bébé dont il est

obligé d’avoir soin!

Mon cousin Guy · 第 14 / 36 题