Eh bien, Paris n’est pas du tout comme je me l’imaginais. Et même, au
premier moment, il m’a causé une désillusion. Je m’attendais, je m’en
aperçois maintenant, à trouver une espèce de ville merveilleuse comme
celles des contes, remplie de palais, de je ne sais quoi au juste, mais
ne ressemblant à rien de ce que j’avais encore vu. Guy avait raison
quand il me le disait à Douarnenez, et j’ai envie de me moquer de
moi-même quand je pense à la singulière idée que je m’en faisais. Tel
qu’il est, il me plaît décidément, ce Paris, maintenant que je suis
habituée à ces maisons si hautes qu’elles m’étouffaient les premiers
jours; à ces interminables rues toutes grises, laissant voir à
peine,--et très mal!--un misérable bout de ciel; à ses _écraseuses_, ses
omnibus, veux-je dire, qui s’avancent toujours comme des machines
menaçantes à l’adresse des simples voitures et des pauvres gens obligés
de traverser la chaussée.
Entre parenthèses, c’est très amusant d’être dans une _écraseuse_! On
est assis les uns devant les autres, on se regarde, on s’examine, on
fait ses petites réflexions, on tâche de débrouiller, à la simple vue,
le caractère de ses voisins, on imagine leur histoire, etc.
Malheureusement, je n’y suis montée qu’une seule fois; et encore, parce
que j’étais avec Guy, qui s’est aperçu de l’envie que j’en avais, et
avec miss Ashton,--l’ancienne gouvernante de Charlotte et de Madeleine,
une Anglaise très raide, très solennelle, qui les adore, parle
indignement le français et est aussi infatigable que moi pour la marche.
Tout le contraire de ma tante et de Madeleine, qui voudraient ne bouger
jamais de leur voiture. Quant à Charlotte, comme son Pierre est un
trotteur intrépide, elle est toute prête à trotter à sa suite!...
C’est naturellement en voiture que j’ai fait ma première promenade dans
Paris; et plus cette promenade avançait, plus j’étais désorientée! Il
m’intéressait, certes, ce Paris, puisqu’il était nouveau pour moi, mais
il ne m’attirait pas; ma sympathie pour lui ne s’éveillait pas du tout!
Il me paraissait gris comme le ciel chargé de brouillard. Une maussade
pluie fine faisait disparaître sous leur parapluie les passants
nombreux, oh! nombreux! et l’on ne distinguait que des silhouettes
grandes, ou grosses, ou petites, ou gracieuses, ou autrement. Mais de
figures, aucune! Seuls, les magasins ne me causaient pas de
désappointement. Loin de là! Quand j’ai pénétré dans l’un d’eux, le
Louvre, m’a expliqué Madeleine, j’ai été prise vraiment d’admiration
pour lui. Il me paraissait si beau et si immense! Mais il s’y trouvait
tant de monde que, comme la veille, à la gare, la frayeur m’a saisie de
me perdre et d’être étouffée; et sans réfléchir, en stupide petite
fille, j’ai attrapé la robe de Charlotte et je ne me suis aventurée
qu’en la tenant bien. Quant à Madeleine, elle était aussi à l’aise que
si elle avait été seule à se mouvoir dans ces galeries. Elle avançait au
milieu de la cohue, toujours calme, fine, élégante, sans bousculer
personne ni être bousculée. Une seconde, en se retournant, elle a aperçu
ma main qui tenait toujours serrée la jupe de Charlotte, et elle a eu
une légère moue:
--Arlette, ne fais donc pas ainsi l’enfant! Ne te cramponne pas à
Charlotte! Cela ne se fait pas!
C’était la première fois que j’entendais cette dernière phrase tomber
des lèvres de Madeleine... Maintenant, je ne pourrais plus compter le
nombre de fois qu’elle est venue s’abattre sur mon inexpérience!
Pendant que ma tante et Charlotte choisissaient, dans ce
magasin,--pareil à une ville de marchandises,--une quantité de choses de
toute espèce, j’employai tous mes regards à contempler les acheteuses,
d’abord, habillées presque toutes comme personne ne l’est à Douarnenez,
laissant sur leur passage un bon petit parfum; à contempler aussi la
multitude d’objets vendus dans ce magasin étonnant, des objets si jolis
que j’aurais voulu les acheter tous!
Aussi quand ma tante, après avoir choisi une étoffe d’un adorable gris
tendre, m’a dit: «C’est pour toi, Arlette. Puisque tu es ma fille, pour
le moment, c’est bien le moins que je complète ton trousseau!» j’ai été
tellement ravie, que je l’ai embrassée chaleureusement en m’écriant
qu’elle était un amour de tante, sans penser que nous n’étions pas
seules.
Une dame, qui achetait près de nous, a pris aussitôt une mine si
étonnée, que j’ai eu conscience de m’être comportée en jeune sauvage.
Pour son compte, l’employé riait dans sa barbe et me lançait des coups
d’œil discrets, mais curieux. Ma tante, elle, ne paraissait pas fâchée.
Je lui ai chuchoté, confuse:
--Ma tante, pardonnez-moi d’être si ridicule!
Elle m’a répondu très gentiment:
--Les petites filles de ton âge ne sont jamais ridicules quand elles
témoignent leur plaisir.
--Seulement, elles feraient mieux de ne pas le témoigner en public,
n’est-ce pas? ai-je fini.
Ma tante s’est mise à rire:
--A merveille! Salomon lui-même n’aurait pas mieux parlé.
Et là-dessus, nous sommes remontées en voiture pour reprendre la série
des courses qui absorbent complètement, en ce moment, ma tante et
Charlotte, grâce à l’approche du mariage. Elles en sont occupées à
lasser ceux qui, comme moi, n’ont qu’à les regarder faire! Heureusement,
elles ne paraissent pas épuisées du tout, bien que ma tante répète de
temps à autre, d’un accent convaincu: «Je n’en puis plus!»
Mais Guy assure que c’est là une phrase de vraie Parisienne, dans
laquelle il n’y a pas un atome de vérité. Faire des courses est
l’élément des Parisiennes, paraît-il.
Pour suivre le programme de la journée, nous sommes allées chez une
modiste de haut renom, qui vendait des chapeaux tels que les habitantes
de Douarnenez, et même de Quimper, n’en ont pas l’idée; des chapeaux qui
m’ont tout de suite expliqué pourquoi, avant que je sorte, Charlotte,
l’adresse incarnée, avait fait subir à l’œuvre de la modiste de Mme
Morgane une transformation inattendue, à laquelle elle devait une
physionomie toute nouvelle.
Devant les hautes et innombrables glaces, des dames étaient assises,
presque aussi élégantes que la modiste en chef et les sous-modistes. Ces
dernières, sous l’œil de la grande maîtresse du lieu, leur plaçaient les
chapeaux sur la tête. Et alors les dames s’examinaient de droite, de
gauche, de profil, avec une attention extrême. Jamais jusqu’alors je
n’avais soupçonné que ce pût être aussi important de choisir un chapeau!
L’une d’elles surtout, pas jolie le moins du monde, m’intéressait tout à
fait, tant elle était sérieuse en contemplant, sur ses cheveux bien
souples, les différents chapeaux que la modiste y posait pour essayer.
Le plus drôle, c’est que son mari était avec elle,--un grand jeune homme
comme Guy;--il était aussi absorbé qu’elle dans l’examen des
chefs-d’œuvre de Mme Caroline. Je le trouvais tout à fait ridicule dans
ce magasin de modes, au milieu de toutes ces dames, avec sa physionomie
affairée, autant que s’il avait été chargé d’empêcher l’explosion d’une
bombe... Mais, en même temps, il m’amusait tellement, j’étais si occupée
à le regarder, que je n’entendais pas ma tante qui, après avoir
longtemps parlé avec Mme Caroline, m’appelait:
--Arlette! Arlette!
Charlotte m’a ramenée dans la réalité en me caressant la joue avec les
violettes glissées dans sa veste; et...--Oh! pourquoi Mme Morgane
n’assistait-elle pas à cette scène!--voici que ma tante m’a fait
asseoir, moi aussi, devant une glace, et voici que, sur ma tête, Mme
Caroline s’est mise en devoir de faire apparaître successivement une
série de ses chefs-d’œuvre. Elle me les posait délicatement, arrangeait,
de-ci de-là, les mèches folles de mes cheveux, et puis se reculait,
renversant sa taille de petite grosse femme, rejetant en arrière sa tête
coiffée de cheveux couleur de cuivre rouge, clignant à demi ses yeux et
se répandant en phrases tout à fait extraordinaires:
--Oui, le dessin est harmonieux et fin! Un vrai Greuze, ou plutôt un
Récamier. Un poème, madame, ne trouvez-vous pas, que ce chapeau sur ce
visage? La Jeunesse défiant l’Hiver! C’est un régal d’avoir à coiffer
une tête d’une grâce aussi originale et piquante! Nous ferons une
merveille. Je la vois déjà... Le bouton naît; la fleur va s’épanouir!
Elle vous plaira certainement, madame.
Et, entre ces exclamations, elle riait d’un rire satisfait qui me
faisait penser au gloussement des poules, quand on leur jette du grain.
Dans le nombre de ces chefs-d’œuvre, elle en a pris un de forme
tellement bizarre et tellement empanaché que j’ai bondi, malgré ma
confiance en Mme Caroline.
--Oh! ne me mettez pas un chapeau pareil! Je ressemblerais aux chiens
savants que l’on voit quelquefois le jour du _Pardon_.
Mme Caroline a eu un nouveau gloussement. Mais sa mine était un peu
moins épanouie, et j’ai deviné que mon exclamation avait été très
malencontreuse. Avec dignité, elle m’a répondu:
--Vous pouvez être tranquille, mademoiselle. Jamais nos clientes n’ont
l’air de chiens savants. S’il en était autrement, nous n’aurions pas une
clientèle aussi exceptionnellement nombreuse et distinguée.
Une chaleur m’a monté aux joues. Mais Mme Caroline n’a pas paru s’en
apercevoir, et, jetant de côté le chapeau que j’avais traité
d’irrévérente façon, elle l’a remplacé, sur mes cheveux, par un autre
qui a reçu l’approbation générale, la mienne comprise. Mais je me suis
bien gardée de l’exprimer, de crainte d’articuler encore quelque
sottise. Vraiment, en cette minute, m’apercevant dans une glace, je me
faisais l’effet d’une autre personne, ainsi coiffée d’un chapeau
«idéal»--pour parler comme Mme Caroline--et habillée de la robe que ma
tante m’avait fait faire à l’avance, selon votre désir, père chéri, et
que j’ai trouvée à mon arrivée. J’avais l’apparence d’une vraie jeune
fille; je paraissais bien plus grande qu’à l’ordinaire, et ma taille
aussi était toute différente, bien mieux! Enfin--tout bas je puis bien
l’avouer--je me trouvais très gentille! Je suis sûre que Mme Morgane et
Blanche, me voyant ainsi transformée, n’auraient plus osé me soutenir
que les petites femmes ne sont que de vilaines créatures manquées.
D’ailleurs, si elles l’avaient soutenu, je ne les aurais pas crues! Et
surtout je n’aurais pas pleuré comme je le faisais autrefois, en petite
sotte, à l’idée que j’étais une créature manquée...
Je suis sortie enchantée de chez Mme Caroline, et je continuais à l’être
dans la voiture, quand, tout à coup, une ombre a passé sur ma joie. Ma
tante, après avoir célébré, en compagnie de Charlotte, les talents de
Mme Caroline, finissait en plaisantant:
--Le malheur est que ce sont des talents qui se payent bien cher... Ah!
ce n’est pas une économie de marier sa fille!
Subitement, père, je me suis rappelé que vous m’avez recommandé d’être
très, très économe, de dépenser le moins possible; et j’ai été envahie
par la crainte qu’il ne faille justement dépenser beaucoup d’argent pour
être habillée comme j’allais l’être au mariage de Charlotte. Je ne
savais comment demander à ma tante de me rassurer, et, dans mon
embarras, j’étais devenue silencieuse, tout à fait contre mes habitudes;
si bien que ma tante s’en est aperçue et m’a demandé en souriant:
--Qu’as-tu, Arlette? Est-ce que tu crains toujours d’être coiffée comme
un chien savant par Mme Caroline?
--Oh! non. Mais... mais... j’ai peur de n’avoir pas assez d’argent pour
payer ma jolie toilette!
Ce n’était pas là tout à fait ce que je pensais, mais vraiment l’aveu me
paraissait trop difficile à articuler; et ma tante me regardait avec des
yeux que je ne comprenais pas. Ils étaient très affectueux, mais
sérieux, et j’ai demandé bien vite:
--Oh! tante, vous n’êtes pas fâchée après moi, n’est-ce pas? C’est que
papa m’a tant recommandé d’être économe, et je me demande comment y
arriver!
--Eh bien, nous te l’apprendrons; sois tranquille, chérie, j’espère bien
que ton père sera content de toi et de nous sur ce point! Aie confiance
en moi...
Je ne demandais pas mieux, et j’ai eu un soupir de soulagement à voir ma
tante aussi sûre de son fait. Comme nous étions en voiture, à l’abri des
regards curieux, je l’ai embrassée de toutes mes forces pour la
remercier, et j’ai pu de nouveau être gaie, sauf quand je pensais à
vous, père.
Certainement, cela me faisait plaisir pour moi de savoir qu’au mariage
de Charlotte, je serais tout à fait Cendrillon métamorphosée par sa
marraine; mais cela me charmait bien plus encore pour Guy, avec qui je
quête. J’étais certaine, de cette façon, de n’être pas pour lui un sujet
de honte, ainsi que me l’avait prédit Mme Morgane, et Blanche surtout,
qui n’a pas manqué une occasion de me répéter que Guy, me trouvant si
peu à la mode de Paris, ne voudrait pas quêter avec moi, etc. Le plus
malheureux, c’est que, sans l’avouer, je m’étais mise à le croire depuis
que je pouvais me comparer à mes cousines; il finissait par me sembler
que Guy devait sûrement me juger de la sorte.
Aussi, comme j’étais maintenant tranquillisée, j’ai voulu qu’il le fût
tout de suite, lui aussi. Et pendant son apparition d’un instant à la
maison, le soir de cet après-midi mémorable, je lui ai annoncé qu’il
verrait une Arlette transformée au mariage de Charlotte et n’aurait pas
à rougir de ma tenue de campagnarde, comme disait Blanche.
--Alors, vous serez très belle?
Modestement, j’ai répondu:
--Je serai gentille... j’espère...
--Et vous êtes ravie de cette perspective?
--Oh! oui!
Ce sourire, dont je n’arrive pas encore à démêler le sens, a couru sous
sa moustache:
--Voilà un «oh! oui!» bien convaincu... Hum, mademoiselle Arlette.
Est-ce que Paris ferait déjà sentir sur vous son influence néfaste?
Est-ce qu’il vous rendrait coquette?
--Oh! non, je l’étais déjà à Douarnenez.
--Vous l’étiez?... Vraiment? Comment le savez-vous?
--Parce que le capitaine Malouzec me l’a dit... justement le jour où je
lui déclarais que j’étais contente, autant qu’on peut l’être, d’avoir
appris que je n’étais pas un misérable avorton!
Et avec effusion, j’ai fini:
--Et c’est vous qui me l’avez appris. Aussi, je vous en aurai une
reconnaissance éternelle!
--Vous êtes mille fois trop bonne, ma cousine. Je ne mérite pas tant.
J’ai simplement, par esprit de justice, voulu rectifier quelques
opinions légèrement erronées de Mme Morgane sur ce point. Ne prenez pas
la peine de me parler de votre reconnaissance, et faites-moi plutôt la
grâce de me raconter vos premières impressions sur Paris.
Je ne demandais pas mieux. C’est si amusant de bavarder! Je lui ai tout
dit, mes opinions sur les _écraseuses_, sur les employés du Louvre, sur
Mme Caroline et ses produits, sur les messieurs qui achètent les
chapeaux de leur femme... J’ai demandé à Guy si, comme moi, il ne les
trouvait pas ridicules dans ce personnage. Il m’a répondu par un
«certainement» fort convaincu...
Comme nous nous entendons bien avec Guy! Je voudrais qu’il fût mon
frère, mon grand frère; mais je garderais tout de même Corentin et Yves,
que j’aime pour de bon!