10 novembre.

Eh bien, Paris n’est pas du tout comme je me l’imaginais. Et même, au

premier moment, il m’a causé une désillusion. Je m’attendais, je m’en

aperçois maintenant, à trouver une espèce de ville merveilleuse comme

celles des contes, remplie de palais, de je ne sais quoi au juste, mais

ne ressemblant à rien de ce que j’avais encore vu. Guy avait raison

quand il me le disait à Douarnenez, et j’ai envie de me moquer de

moi-même quand je pense à la singulière idée que je m’en faisais. Tel

qu’il est, il me plaît décidément, ce Paris, maintenant que je suis

habituée à ces maisons si hautes qu’elles m’étouffaient les premiers

jours; à ces interminables rues toutes grises, laissant voir à

peine,--et très mal!--un misérable bout de ciel; à ses _écraseuses_, ses

omnibus, veux-je dire, qui s’avancent toujours comme des machines

menaçantes à l’adresse des simples voitures et des pauvres gens obligés

de traverser la chaussée.

Entre parenthèses, c’est très amusant d’être dans une _écraseuse_! On

est assis les uns devant les autres, on se regarde, on s’examine, on

fait ses petites réflexions, on tâche de débrouiller, à la simple vue,

le caractère de ses voisins, on imagine leur histoire, etc.

Malheureusement, je n’y suis montée qu’une seule fois; et encore, parce

que j’étais avec Guy, qui s’est aperçu de l’envie que j’en avais, et

avec miss Ashton,--l’ancienne gouvernante de Charlotte et de Madeleine,

une Anglaise très raide, très solennelle, qui les adore, parle

indignement le français et est aussi infatigable que moi pour la marche.

Tout le contraire de ma tante et de Madeleine, qui voudraient ne bouger

jamais de leur voiture. Quant à Charlotte, comme son Pierre est un

trotteur intrépide, elle est toute prête à trotter à sa suite!...

C’est naturellement en voiture que j’ai fait ma première promenade dans

Paris; et plus cette promenade avançait, plus j’étais désorientée! Il

m’intéressait, certes, ce Paris, puisqu’il était nouveau pour moi, mais

il ne m’attirait pas; ma sympathie pour lui ne s’éveillait pas du tout!

Il me paraissait gris comme le ciel chargé de brouillard. Une maussade

pluie fine faisait disparaître sous leur parapluie les passants

nombreux, oh! nombreux! et l’on ne distinguait que des silhouettes

grandes, ou grosses, ou petites, ou gracieuses, ou autrement. Mais de

figures, aucune! Seuls, les magasins ne me causaient pas de

désappointement. Loin de là! Quand j’ai pénétré dans l’un d’eux, le

Louvre, m’a expliqué Madeleine, j’ai été prise vraiment d’admiration

pour lui. Il me paraissait si beau et si immense! Mais il s’y trouvait

tant de monde que, comme la veille, à la gare, la frayeur m’a saisie de

me perdre et d’être étouffée; et sans réfléchir, en stupide petite

fille, j’ai attrapé la robe de Charlotte et je ne me suis aventurée

qu’en la tenant bien. Quant à Madeleine, elle était aussi à l’aise que

si elle avait été seule à se mouvoir dans ces galeries. Elle avançait au

milieu de la cohue, toujours calme, fine, élégante, sans bousculer

personne ni être bousculée. Une seconde, en se retournant, elle a aperçu

ma main qui tenait toujours serrée la jupe de Charlotte, et elle a eu

une légère moue:

--Arlette, ne fais donc pas ainsi l’enfant! Ne te cramponne pas à

Charlotte! Cela ne se fait pas!

C’était la première fois que j’entendais cette dernière phrase tomber

des lèvres de Madeleine... Maintenant, je ne pourrais plus compter le

nombre de fois qu’elle est venue s’abattre sur mon inexpérience!

Pendant que ma tante et Charlotte choisissaient, dans ce

magasin,--pareil à une ville de marchandises,--une quantité de choses de

toute espèce, j’employai tous mes regards à contempler les acheteuses,

d’abord, habillées presque toutes comme personne ne l’est à Douarnenez,

laissant sur leur passage un bon petit parfum; à contempler aussi la

multitude d’objets vendus dans ce magasin étonnant, des objets si jolis

que j’aurais voulu les acheter tous!

Aussi quand ma tante, après avoir choisi une étoffe d’un adorable gris

tendre, m’a dit: «C’est pour toi, Arlette. Puisque tu es ma fille, pour

le moment, c’est bien le moins que je complète ton trousseau!» j’ai été

tellement ravie, que je l’ai embrassée chaleureusement en m’écriant

qu’elle était un amour de tante, sans penser que nous n’étions pas

seules.

Une dame, qui achetait près de nous, a pris aussitôt une mine si

étonnée, que j’ai eu conscience de m’être comportée en jeune sauvage.

Pour son compte, l’employé riait dans sa barbe et me lançait des coups

d’œil discrets, mais curieux. Ma tante, elle, ne paraissait pas fâchée.

Je lui ai chuchoté, confuse:

--Ma tante, pardonnez-moi d’être si ridicule!

Elle m’a répondu très gentiment:

--Les petites filles de ton âge ne sont jamais ridicules quand elles

témoignent leur plaisir.

--Seulement, elles feraient mieux de ne pas le témoigner en public,

n’est-ce pas? ai-je fini.

Ma tante s’est mise à rire:

--A merveille! Salomon lui-même n’aurait pas mieux parlé.

Et là-dessus, nous sommes remontées en voiture pour reprendre la série

des courses qui absorbent complètement, en ce moment, ma tante et

Charlotte, grâce à l’approche du mariage. Elles en sont occupées à

lasser ceux qui, comme moi, n’ont qu’à les regarder faire! Heureusement,

elles ne paraissent pas épuisées du tout, bien que ma tante répète de

temps à autre, d’un accent convaincu: «Je n’en puis plus!»

Mais Guy assure que c’est là une phrase de vraie Parisienne, dans

laquelle il n’y a pas un atome de vérité. Faire des courses est

l’élément des Parisiennes, paraît-il.

Pour suivre le programme de la journée, nous sommes allées chez une

modiste de haut renom, qui vendait des chapeaux tels que les habitantes

de Douarnenez, et même de Quimper, n’en ont pas l’idée; des chapeaux qui

m’ont tout de suite expliqué pourquoi, avant que je sorte, Charlotte,

l’adresse incarnée, avait fait subir à l’œuvre de la modiste de Mme

Morgane une transformation inattendue, à laquelle elle devait une

physionomie toute nouvelle.

Devant les hautes et innombrables glaces, des dames étaient assises,

presque aussi élégantes que la modiste en chef et les sous-modistes. Ces

dernières, sous l’œil de la grande maîtresse du lieu, leur plaçaient les

chapeaux sur la tête. Et alors les dames s’examinaient de droite, de

gauche, de profil, avec une attention extrême. Jamais jusqu’alors je

n’avais soupçonné que ce pût être aussi important de choisir un chapeau!

L’une d’elles surtout, pas jolie le moins du monde, m’intéressait tout à

fait, tant elle était sérieuse en contemplant, sur ses cheveux bien

souples, les différents chapeaux que la modiste y posait pour essayer.

Le plus drôle, c’est que son mari était avec elle,--un grand jeune homme

comme Guy;--il était aussi absorbé qu’elle dans l’examen des

chefs-d’œuvre de Mme Caroline. Je le trouvais tout à fait ridicule dans

ce magasin de modes, au milieu de toutes ces dames, avec sa physionomie

affairée, autant que s’il avait été chargé d’empêcher l’explosion d’une

bombe... Mais, en même temps, il m’amusait tellement, j’étais si occupée

à le regarder, que je n’entendais pas ma tante qui, après avoir

longtemps parlé avec Mme Caroline, m’appelait:

--Arlette! Arlette!

Charlotte m’a ramenée dans la réalité en me caressant la joue avec les

violettes glissées dans sa veste; et...--Oh! pourquoi Mme Morgane

n’assistait-elle pas à cette scène!--voici que ma tante m’a fait

asseoir, moi aussi, devant une glace, et voici que, sur ma tête, Mme

Caroline s’est mise en devoir de faire apparaître successivement une

série de ses chefs-d’œuvre. Elle me les posait délicatement, arrangeait,

de-ci de-là, les mèches folles de mes cheveux, et puis se reculait,

renversant sa taille de petite grosse femme, rejetant en arrière sa tête

coiffée de cheveux couleur de cuivre rouge, clignant à demi ses yeux et

se répandant en phrases tout à fait extraordinaires:

--Oui, le dessin est harmonieux et fin! Un vrai Greuze, ou plutôt un

Récamier. Un poème, madame, ne trouvez-vous pas, que ce chapeau sur ce

visage? La Jeunesse défiant l’Hiver! C’est un régal d’avoir à coiffer

une tête d’une grâce aussi originale et piquante! Nous ferons une

merveille. Je la vois déjà... Le bouton naît; la fleur va s’épanouir!

Elle vous plaira certainement, madame.

Et, entre ces exclamations, elle riait d’un rire satisfait qui me

faisait penser au gloussement des poules, quand on leur jette du grain.

Dans le nombre de ces chefs-d’œuvre, elle en a pris un de forme

tellement bizarre et tellement empanaché que j’ai bondi, malgré ma

confiance en Mme Caroline.

--Oh! ne me mettez pas un chapeau pareil! Je ressemblerais aux chiens

savants que l’on voit quelquefois le jour du _Pardon_.

Mme Caroline a eu un nouveau gloussement. Mais sa mine était un peu

moins épanouie, et j’ai deviné que mon exclamation avait été très

malencontreuse. Avec dignité, elle m’a répondu:

--Vous pouvez être tranquille, mademoiselle. Jamais nos clientes n’ont

l’air de chiens savants. S’il en était autrement, nous n’aurions pas une

clientèle aussi exceptionnellement nombreuse et distinguée.

Une chaleur m’a monté aux joues. Mais Mme Caroline n’a pas paru s’en

apercevoir, et, jetant de côté le chapeau que j’avais traité

d’irrévérente façon, elle l’a remplacé, sur mes cheveux, par un autre

qui a reçu l’approbation générale, la mienne comprise. Mais je me suis

bien gardée de l’exprimer, de crainte d’articuler encore quelque

sottise. Vraiment, en cette minute, m’apercevant dans une glace, je me

faisais l’effet d’une autre personne, ainsi coiffée d’un chapeau

«idéal»--pour parler comme Mme Caroline--et habillée de la robe que ma

tante m’avait fait faire à l’avance, selon votre désir, père chéri, et

que j’ai trouvée à mon arrivée. J’avais l’apparence d’une vraie jeune

fille; je paraissais bien plus grande qu’à l’ordinaire, et ma taille

aussi était toute différente, bien mieux! Enfin--tout bas je puis bien

l’avouer--je me trouvais très gentille! Je suis sûre que Mme Morgane et

Blanche, me voyant ainsi transformée, n’auraient plus osé me soutenir

que les petites femmes ne sont que de vilaines créatures manquées.

D’ailleurs, si elles l’avaient soutenu, je ne les aurais pas crues! Et

surtout je n’aurais pas pleuré comme je le faisais autrefois, en petite

sotte, à l’idée que j’étais une créature manquée...

Je suis sortie enchantée de chez Mme Caroline, et je continuais à l’être

dans la voiture, quand, tout à coup, une ombre a passé sur ma joie. Ma

tante, après avoir célébré, en compagnie de Charlotte, les talents de

Mme Caroline, finissait en plaisantant:

--Le malheur est que ce sont des talents qui se payent bien cher... Ah!

ce n’est pas une économie de marier sa fille!

Subitement, père, je me suis rappelé que vous m’avez recommandé d’être

très, très économe, de dépenser le moins possible; et j’ai été envahie

par la crainte qu’il ne faille justement dépenser beaucoup d’argent pour

être habillée comme j’allais l’être au mariage de Charlotte. Je ne

savais comment demander à ma tante de me rassurer, et, dans mon

embarras, j’étais devenue silencieuse, tout à fait contre mes habitudes;

si bien que ma tante s’en est aperçue et m’a demandé en souriant:

--Qu’as-tu, Arlette? Est-ce que tu crains toujours d’être coiffée comme

un chien savant par Mme Caroline?

--Oh! non. Mais... mais... j’ai peur de n’avoir pas assez d’argent pour

payer ma jolie toilette!

Ce n’était pas là tout à fait ce que je pensais, mais vraiment l’aveu me

paraissait trop difficile à articuler; et ma tante me regardait avec des

yeux que je ne comprenais pas. Ils étaient très affectueux, mais

sérieux, et j’ai demandé bien vite:

--Oh! tante, vous n’êtes pas fâchée après moi, n’est-ce pas? C’est que

papa m’a tant recommandé d’être économe, et je me demande comment y

arriver!

--Eh bien, nous te l’apprendrons; sois tranquille, chérie, j’espère bien

que ton père sera content de toi et de nous sur ce point! Aie confiance

en moi...

Je ne demandais pas mieux, et j’ai eu un soupir de soulagement à voir ma

tante aussi sûre de son fait. Comme nous étions en voiture, à l’abri des

regards curieux, je l’ai embrassée de toutes mes forces pour la

remercier, et j’ai pu de nouveau être gaie, sauf quand je pensais à

vous, père.

Certainement, cela me faisait plaisir pour moi de savoir qu’au mariage

de Charlotte, je serais tout à fait Cendrillon métamorphosée par sa

marraine; mais cela me charmait bien plus encore pour Guy, avec qui je

quête. J’étais certaine, de cette façon, de n’être pas pour lui un sujet

de honte, ainsi que me l’avait prédit Mme Morgane, et Blanche surtout,

qui n’a pas manqué une occasion de me répéter que Guy, me trouvant si

peu à la mode de Paris, ne voudrait pas quêter avec moi, etc. Le plus

malheureux, c’est que, sans l’avouer, je m’étais mise à le croire depuis

que je pouvais me comparer à mes cousines; il finissait par me sembler

que Guy devait sûrement me juger de la sorte.

Aussi, comme j’étais maintenant tranquillisée, j’ai voulu qu’il le fût

tout de suite, lui aussi. Et pendant son apparition d’un instant à la

maison, le soir de cet après-midi mémorable, je lui ai annoncé qu’il

verrait une Arlette transformée au mariage de Charlotte et n’aurait pas

à rougir de ma tenue de campagnarde, comme disait Blanche.

--Alors, vous serez très belle?

Modestement, j’ai répondu:

--Je serai gentille... j’espère...

--Et vous êtes ravie de cette perspective?

--Oh! oui!

Ce sourire, dont je n’arrive pas encore à démêler le sens, a couru sous

sa moustache:

--Voilà un «oh! oui!» bien convaincu... Hum, mademoiselle Arlette.

Est-ce que Paris ferait déjà sentir sur vous son influence néfaste?

Est-ce qu’il vous rendrait coquette?

--Oh! non, je l’étais déjà à Douarnenez.

--Vous l’étiez?... Vraiment? Comment le savez-vous?

--Parce que le capitaine Malouzec me l’a dit... justement le jour où je

lui déclarais que j’étais contente, autant qu’on peut l’être, d’avoir

appris que je n’étais pas un misérable avorton!

Et avec effusion, j’ai fini:

--Et c’est vous qui me l’avez appris. Aussi, je vous en aurai une

reconnaissance éternelle!

--Vous êtes mille fois trop bonne, ma cousine. Je ne mérite pas tant.

J’ai simplement, par esprit de justice, voulu rectifier quelques

opinions légèrement erronées de Mme Morgane sur ce point. Ne prenez pas

la peine de me parler de votre reconnaissance, et faites-moi plutôt la

grâce de me raconter vos premières impressions sur Paris.

Je ne demandais pas mieux. C’est si amusant de bavarder! Je lui ai tout

dit, mes opinions sur les _écraseuses_, sur les employés du Louvre, sur

Mme Caroline et ses produits, sur les messieurs qui achètent les

chapeaux de leur femme... J’ai demandé à Guy si, comme moi, il ne les

trouvait pas ridicules dans ce personnage. Il m’a répondu par un

«certainement» fort convaincu...

Comme nous nous entendons bien avec Guy! Je voudrais qu’il fût mon

frère, mon grand frère; mais je garderais tout de même Corentin et Yves,

que j’aime pour de bon!

Mon cousin Guy · 第 13 / 36 题