VIII

Le visage appuyé contre les vitres de la fenêtre, soulevant à demi le

rideau, Arlette regardait au dehors, attendant la minute où sa tante et

Madeleine allaient sortir de la maison pour monter dans le coupé qui les

attendait... Quelques secondes encore de patience, et elles apparurent,

traversant le trottoir. Puis, prêtes à entrer dans la voiture, elles

levèrent la tête vers la croisée qui laissait entrevoir une mince

silhouette, et envoyèrent un amical signe d’adieu à l’enfant que

l’excessive prévoyance de Mme Chausey gardait au logis pour cause de

rhume.

Pas bien malade, Arlette! A Douarnenez, elle n’eût guère pris garde à ce

rhume et se fût librement promenée comme d’ordinaire au grand souffle du

large. Mais Mme Chausey, ayant une peur excessive de toutes les

maladies, se montrait d’une prudence extrême devant les moindres

indispositions; et elle avait jugé sage de ne point exposer Arlette au

froid cuisant de cette journée d’hiver.

Arlette, pour sa part, ne s’effrayait nullement de quelques heures de

solitude. Une idée séduisante avait d’ailleurs jailli dans son cerveau,

quand elle avait su qu’elle ne sortirait pas: relire bien en paix, aussi

longtemps qu’elle le voudrait, le journal qu’elle griffonnait depuis son

arrivée à Paris, et revivre ainsi les six semaines délicieuses qu’elle y

avait déjà passées.

Six semaines! A peine elle le croyait elle-même. Pour n’en pas douter,

il fallait vraiment qu’elle en eût la preuve, en comptant les jours sur

le petit calendrier où était marquée d’un trait la date de son arrivée.

Comme ils avaient fui, doux, charmants, insaisissables, ces jours qu’à

l’avance, à Douarnenez, elle croyait devoir être en nombre si restreint!

Elle s’était donc trompée en pensant qu’elle ne pourrait vivre joyeuse

loin de son père? Pourtant, Dieu sait avec quelle tendresse ardente elle

l’aimait toujours; combien elle mêlait son souvenir à tout ce qu’elle

faisait; comme elle désirait ses lettres et y répondait par de

véritables volumes que complétait encore son journal! Un journal,

toutefois, que le docteur lirait seulement quand elle serait de retour,

car c’était un ami dont elle ne voulait pas se séparer...

Le matin même, elle avait reçu de lui l’une de ces longues causeries

qu’elle lisait et relisait, à les savoir par cœur, prétendait Guy...

Elle reprit encore les feuillets, les parcourut avidement, comme si,

pour la première fois, ils venaient sous ses yeux; puis, pensive, elle

songea un moment, les yeux perdus dans la flamme claire du foyer, et

dans sa songerie passèrent tout ensemble les visions lointaines de son

foyer breton et les images toutes récentes de sa vie de Parisienne. Ils

étaient décidément doux à évoquer, ces souvenirs, puisque, pour les

ressusciter mieux encore, elle s’en alla chercher, dans son petit

bureau, les pages déjà sans nombre qui avaient jailli sous sa plume

alerte et capricieuse, guidée par le besoin d’expansion inné chez elle.

Et les doigts glissés dans ses cheveux, la tête penchée, elle se mit à

lire, laissant son regard courir d’abord sur les premières feuilles:

Mon cousin Guy · 第 12 / 36 题