Le train filait toujours avec sa vertigineuse rapidité d’express. Mlle
Malouzec somnolait, la tête un peu retombée sur le buste bien droit,
dont la fatigue même du long voyage ne parvenait pas à briser la
rigidité, et la lampe du wagon jetait sur son visage des reflets
rougeâtres qui en accusaient les rides, en durcissant l’expression
d’ordinaire vive et souriante. Arlette en fut saisie, tournant par
hasard la tête vers elle. Il lui semblait tout à coup se trouver avec
une inconnue, une Mlle Catherine ne ressemblant plus du tout à celle
qu’elle avait connue jusqu’alors. Et une bizarre sensation de solitude
traversa son âme impressionnable. Rien, d’ailleurs, ne la distrayait
plus. Au dehors, la nuit, une nuit sans étoiles, régnait tout imprégnée
d’un froid qui envahissait peu à peu le wagon; et l’on eût dit que le
train courait entre deux murailles d’une ombre impénétrable, par delà
lesquelles s’étendait ce monde qui éveillait si fort la curiosité
d’Arlette. Mais voici que, tout à coup, ce monde l’effrayait presque...
Dans le silence de ce wagon d’aspect maussade, où s’entendaient seuls le
bruit incessant des roues sur les rails et l’appel aigu du sifflet, une
appréhension subite s’éveillait en elle à l’idée qu’elle allait se
trouver toute seule au milieu d’une famille qu’en somme elle connaissait
à peine. Avidement, elle cherchait à les revoir un à un, ces parents,
presque des étrangers pour elle, à les revoir tels que leur image
s’était gravée dans son souvenir: Mme Chausey, avec son bon sourire;
Charlotte, rieuse et amicale comme Madeleine; Guy, un beau grand garçon
qui avait un peu l’air de la considérer comme une poupée vivante,
amusante à écouter causer, à voir aller et venir, mais qui, en même
temps, se montrait cordialement attentif auprès d’elle et la regardait
par moments avec des yeux d’où la raillerie était bien absente...
Vraiment, en cette minute, elle avait besoin de se les rappeler tous
ainsi, car, pareilles à un bourdonnement de mouche importune, lui
revenaient les insinuations perfides et malveillantes de sa sœur Blanche
au sujet de son séjour à Paris; les réflexions non moins décourageantes
de Mme Morgane sur l’impression peu flatteuse qu’allait produire, dans
une société très élégante, l’arrivée d’une petite Bretonne sans aucun
usage du monde. A tout cela Arlette n’avait point pris garde, tant elle
était réconfortée par la confiance que montrait son père dans l’accueil
de Mme Chausey. Mais maintenant son père était loin, ah! bien loin
d’elle... Et, à cette pensée, son cœur se gonfla de regrets aigus
réveillant tout le chagrin éprouvé à la minute des derniers adieux,
inondant son visage de larmes brûlantes... Oh! pourquoi était-elle
partie?... Pourquoi, lui, avait-il tant tenu à ce qu’elle s’éloignât?...
Comme Paris était proche déjà! Voici que Mlle Catherine, réveillée, se
levait et rassemblait ses menus colis. Arlette passa son mouchoir sur
ses yeux et, le front appuyé contre la vitre, regarda se préciser les
milliers de feux qui annonçaient la grande ville. D’instants en
instants, ils devenaient plus brillants, plus nombreux; des silhouettes
sombres de maisons se profilaient vaguement. Sur la voie élargie où
courait le train, des wagons au repos s’alignaient, et voici qu’à son
tour la masse de la gare se dessinait sous l’aveuglante clarté des
phares électriques... Encore quelques minutes, puis quelques secondes,
et, bruyamment, le convoi s’engouffra sous la toiture vitrée.
--Paris! tout le monde descend! cria un invisible employé qui courait le
long du train.
Arlette se dressa, ne sachant vraiment pas, en cette minute, si elle
était, ou non, contente d’arriver au terme de son voyage. Une lumière
crue tombait des globes d’un blanc laiteux, inondant la gare, éclairant
la foule des créatures humaines qui s’agitaient en tous sens,
s’appelaient, se répondaient, emplissaient d’une sourde rumeur cette
grande halle où la machine du train haletait avec un panache de vapeur
et un bruit strident de sifflet.
--Allons, vite, petite, descendons, fit Mlle Malouzec, prenant ses
paquets; sans quoi, ta tante croira que nous avons manqué le train, et
elle s’en ira.
--Et nous laissera? Oh! mademoiselle, dépêchons-nous!
Elle sauta hors du wagon, suivie de Mlle Catherine; et toutes deux,
emportées par le flot des voyageurs, se dirigèrent vers la porte que
surmontait le mot: _Sortie_.
--Je suis sûre que la voilà! Je reconnais sa petite figure! fit tout à
coup une voix masculine bien timbrée.
En relevant la tête, Arlette aperçut un visage d’homme qu’elle n’avait
pas oublié et qui lui souriait, émergeant d’un large col de fourrure.
--Mon cousin Guy!... Oui, c’est bien moi! Aidez-nous à sortir de cette
foule! Je vais me perdre!
--Pas du tout! dit-il gaiement, puisque nous sommes là maintenant pour
vous garder. Louise, approche; voici notre petite voyageuse avec Mlle
Malouzec.
Fendant la presse, il attira derrière lui Arlette, étourdie de tant de
mouvement, et l’enfant, sans savoir comment la chose s’était faite, se
trouva entourée, caressée, embrassée par trois femmes, également
élégantes et jolies, qui lui adressaient toute sorte de mots affectueux
de bienvenue. Elle se laissait faire, répondant un peu au hasard, dans
le trouble de cette première rencontre, entendant que Mlle Malouzec,
elle aussi, parlait, et comprenant à peine ses paroles!
Quand elle reprit un peu conscience d’elle-même, elle aperçut devant
elle ses deux cousines, séduisantes comme à Douarnenez dans leur costume
d’hiver, puis sa tante, dont les lèvres s’entr’ouvraient sur de belles
dents, pareilles à celles de Guy, qui luisaient justement entre ses
moustaches, tandis qu’il la regardait de cet œil amusé qu’elle lui avait
déjà vu en Bretagne.
--Petite Arlette, qu’avez-vous? demandait-il en même temps. Comme vous
nous regardez! Est-ce que vous ne nous reconnaissez pas?... Moi, je
reconnais bien vos yeux, quoiqu’ils n’aient plus tout à fait leur même
expression... Ce sont, pour le moment, des yeux de petite gazelle
effarouchée.
--C’est effrayant tout ce monde, tout ce bruit! dit-elle à demi-voix.
Elle avait l’impression de vivre en rêve, dans un rêve très fatigant.
--Elle n’en peut plus, la pauvre chérie, interrompit Mme Chausey. Et
puis, elle doit être glacée après un pareil voyage! Rentrons vite pour
la réchauffer et la faire dîner. Guy, vois donc si l’on s’occupe de ses
bagages. Tu les feras envoyer. Nous allons toujours partir...
Et, se tournant vers Mlle Malouzec, elle acheva gracieusement:
--Vous venez avec nous, mademoiselle. Nous vous enlevons aussi.
--Madame, vous êtes bien bonne et je vous remercie beaucoup. Mais je
suis attendue...
--Attendue? Oh! mademoiselle Catherine, laissez-moi vous dire que vous
avez tout l’air de me donner une mauvaise excuse!
--Et pourtant, madame, je vous dis la pure vérité. Je connais ici une
femme de Douarnenez qui tient un petit hôtel; je lui ai écrit. Elle m’a
réservé une chambre pour ce soir. Excusez-moi si je ne vous accompagne
pas, comme vous avez l’amabilité de me le demander, mais les vieilles
plantes, pour se bien porter, ont besoin de n’être pas tout à fait
dépaysées! C’est déjà beaucoup, pour une Bretonne de mon espèce, de se
trouver aussi loin de sa Bretagne.
Elle riait franchement, et elle était bien plus sincère encore que ne
l’eût jamais supposé Mme Chausey. Le fait est qu’elle ne se fût pas du
tout sentie à son aise, transportée dans l’atmosphère parisienne qui
était celle de Mme Chausey et de ses filles. Elle achevait:
--Merci encore beaucoup, madame, de votre invitation. Si je ne vous
dérange pas, j’irai demain voir la petite, qui est bien un peu mon
enfant, puisque je l’ai vue pouponne!
Elle embrassa chaleureusement, sur l’une et l’autre joue, Arlette qui se
jeta à son cou, puis serra la main des deux jeunes filles et de leur
mère. Celle-ci, toujours attentive, dit aussitôt à son frère:
--Guy, tu accompagneras mademoiselle jusqu’à sa voiture. Nous allons
regagner la nôtre. Tu viendras nous y dire adieu.
Courtoisement, il escorta Mlle Malouzec, qui s’en défendait, essayant de
garder en main son vaste sac de voyage. Mais Guy insista avec tant de
bonne grâce pour s’en charger, qu’elle dut capituler et en passer par où
voulait ce grand garçon, qui avait l’air d’un prince, pensait-elle, dans
sa pelisse de fourrure. Pour la première fois de son existence, elle se
laissait traiter en dame et en oubliait un peu ses préventions contre
«les messieurs de Paris».
Lorsque Guy revint vers la voiture de sa sœur, les quatre femmes étaient
déjà installées, et la forme mince d’Arlette se distinguait dans l’ombre
du coupé, où sa blanche petite figure faisait une tache claire.
--Alors, Guy, à ce soir, n’est-ce pas? demanda Mme Chausey. Tu viendras
un instant avant d’aller aux Français?
--Oui, sûrement.
--Mon cousin, vous ne montez pas avec nous? fit Arlette des profondeurs
de la voiture.
Et il y avait un imperceptible désappointement dans son accent.
--Hélas! ma cousine, je ne dîne pas chez moi. Mais je ne manquerai point
d’aller vous faire ce soir ma visite de bienvenue, savoir si vous ne
vous déplaisez pas trop à Paris. Au revoir, Arlette.
--Au revoir, Guy, fit-elle, amusée de prononcer ainsi familièrement le
nom de son beau cousin.
Il s’inclina en fermant la portière et salua une dernière fois comme la
voiture s’ébranlait.
... Si, quelques heures plus tard, on eût demandé à Arlette ce qu’elle
avait fait depuis sa sortie de la gare, elle eût été bien en peine de le
raconter clairement, car il lui semblait, à partir de ce moment même,
avoir été plus que jamais emportée en plein rêve. Dans son souvenir,
elle gardait d’abord la vision confuse de rues nombreuses traversées par
la voiture, garnies de maisons hautes et sombres; puis de magasins très
nombreux aussi; d’un fourmillement de voitures et de silhouettes noires
fugitives qu’on lui disait être des passants... Ensuite le coupé s’était
arrêté. Elle avait monté un large escalier dont les marches
disparaissaient sous un tapis souple au pied... Elle avait vu s’ouvrir
devant elle une succession de pièces qui lui paraissaient dignes de
figurer dans un palais, jusqu’au moment où la voix affectueuse de sa
tante lui avait dit:
--Ici, chérie, tu es chez toi!
Chez elle, c’était une chambre riante, tendue d’étoffe japonaise à
dessins bizarres sur un fond bis; une lampe coiffée d’un abat-jour clair
y brûlait, et des violettes épanouies dans une coupe de cristal
l’imprégnaient d’une senteur très douce. Elle se souvenait vaguement
d’avoir témoigné son ravissement d’une aussi jolie chambre, avec des
mots qui lui valaient des baisers, mêlés de rires, de la part de sa
tante et de Charlotte. D’ailleurs, elle parlait au hasard, suivant ses
impressions successives. Puis Charlotte l’avait emmenée dîner, et plus
que jamais, dans cette salle à manger si différente de celle de
Douarnenez, elle avait eu, plus intense encore, la sensation de vivre en
un rêve, un rêve brillant cette fois, pareil à un conte de fées.
N’était-elle pas vraiment la petite Cendrillon transportée chez sa
marraine?
Est-ce que, dans la réalité, elle aurait vu ainsi autour d’elle ces
visages nouveaux qui lui souriaient? Est-ce qu’elle aurait eu ainsi,
sous le regard, une table fleurie de cyclamens roses, supportant de fins
cristaux irisés par la lumière de la lampe, des plats d’argent marqués
d’un grand chiffre que lui présentait un domestique qui avait une mine
solennelle de fonctionnaire dans l’exercice de son ministère...
Et, dans cette sorte d’éblouissement qui lui montait au cerveau comme
une griserie légère, elle en oubliait sa crainte instinctive de
commettre une bévue, trahissant, sans en avoir conscience, ses
étonnements de petite fille très neuve, avec des expressions d’une
drôlerie naïve qui amusaient beaucoup son entourage.
Quand elle voulait rassembler un peu ses idées errantes et capricieuses,
ainsi que des papillons fous, ses idées s’échappaient insaisissables.
Elle ne parvenait pas à ressusciter, dans sa pensée troublée, les
souvenirs du jour précédent, à revoir la froide maison de Douarnenez et
son jardin riant, la boutique basse de Mlle Catherine, à retrouver même
la dernière image qu’elle avait eue de son père dans la gare bretonne...
Jusqu’aux lignes de ce visage chéri qui devenaient vagues, indécises,
brouillées!... Et, lasse de cette inutile et énervante recherche, elle
avait fini par songer tout à coup:
--Je _le_ verrai ce soir quand je serai toute seule! Comme il serait
heureux de savoir combien tous sont bons pour moi!
Et puis le dîner s’était achevé; et maintenant Arlette venait de rentrer
dans le salon qui lui avait arraché son premier cri d’admiration à son
arrivée chez sa tante, car elle n’avait jamais aperçu dans aucune maison
bretonne des meubles pareils, de soie claire, ni de semblables palmiers
aux feuilles splendidement épanouies, ni tant de fleurs répandues à
profusion dans les corbeilles et les vases, sur les tables, la cheminée,
le piano à queue.
--Eh bien, petite fée, à quoi pensez-vous, la mine si sérieuse?
interrogea Charlotte, caressant les cheveux d’Arlette, qui l’avait
conquise toute.
--Je ne pense pas, je ne peux pas! Mes idées ne m’obéissent plus...
Elles tourbillonnent... Elles s’en vont de droite et de gauche... Elles
sont aussi occupées que mes yeux... C’est même bien fatigant!
--Surtout quand on a voyagé dix-huit ou dix-neuf heures. Demain, soyez
tranquille, vous verrez sans fatigue, et nous ferons de notre mieux pour
que vous ne vous ennuyiez pas de...
Charlotte s’arrêta une seconde, puis, avec malice, acheva:
--... de Mme Morgane.
--De Mme Morgane? Oh! si vous saviez comme c’est délicieux d’être loin
d’elle et de ne plus s’entendre gronder!
Elle avait parlé avec tant de conviction, que Charlotte éclata de rire.
Aussitôt ses joues s’empourprèrent si fort, que sa cousine eut pitié
d’elle.
--Je vous taquine, chérie. Et, pour m’échapper, vous voudriez bien vous
réfugier, je suis sûre, vers le piano, qui paraît vous tenter?
Voulez-vous nous faire un peu de musique? Ce serait tout à fait gentil
de votre part!
--Oh! non, pas ce soir... Je ne pourrais pas chanter ce soir, comme je
le faisais d’ordinaire auprès de papa. Je ne pourrais pas! Mais j’aurais
tant de plaisir à vous entendre, vous!
--Moi, enfant, je n’ai pas touché mon piano depuis un nombre
incalculable de jours. Quand on est fiancée, vous saurez cela plus tard,
Arlette, on ne fait plus que des courses!
--C’est positif, insista-t-elle drôlement tandis qu’Alette l’examinait
interdite, se demandant si elle plaisantait ou non. Mais Madeleine vous
jouera tout ce que vous voudrez!
--Cela ne l’ennuiera pas?
--Mais pas du tout, au contraire! C’est une musicienne fanatique, à en
juger par les heures d’étude qu’elle s’accorde chaque jour.
--Et je puis aller l’écouter dans la serre? J’aime tant à entendre la
musique sans voir d’où elle vient!
--Comment, à Douarnenez on est aussi wagnérien? Allez, petite fille,
faites comme il vous est agréable.
--Où l’envoies-tu, Charlotte? interrogea de loin Mme Chausey... Dans son
lit?... C’est ce qui lui serait le meilleur. Elle doit n’en pouvoir
plus, la pauvre fillette.
--Oh! non, je ne suis plus fatiguée du tout, protesta vivement Arlette.
Ne me renvoyez pas encore dans ma chambre, je vous en supplie!
C’était vrai qu’elle n’éprouvait plus aucune fatigue. Mais en eût-il été
autrement, elle n’aurait bien sûr pas voulu s’en aller dès maintenant se
reposer. Guy n’avait-il pas dit qu’il viendrait? Et pour elle...
Qu’aurait-il pensé de la savoir déjà endormie comme un bébé qu’on envoie
coucher aussitôt son dîner?
Madeleine, complaisante, s’était assise au piano. Arlette se glissa dans
un coin de la serre d’où le piano était invisible, et elle écouta. De sa
place, elle apercevait, au bout du salon, Charlotte et son fiancé en
grande conversation, et Mme Chausey qui s’approchait d’eux. Tous les
trois, ils se mirent à considérer des papiers que le jeune homme tirait
de son portefeuille. Puis, du piano, un accord monta, et Arlette ferma
les yeux pour mieux recueillir en elle ses impressions.
Le jeu de Madeleine était, comme elle-même, correct et fin, un jeu de
jeune fille très bien élevée, qui livre peu d’elle-même et se révèle
seulement l’élève d’un professeur de talent. Mais sur l’être passionné
pour la musique qu’était Arlette, la moindre harmonie possédait une
incomparable puissance. Qu’y avait-il donc dans la page de Chopin que
jouait Madeleine, avec une réelle expression, pour qu’Arlette vibrât
toute en l’écoutant? Les larges ondes sonores jaillies de l’ivoire
semblaient l’envelopper. Et, à mesure qu’elles montaient,--chose
étrange!--elles se prenaient à réveiller dans son cœur la vision tant
désirée de la calme maison de Douarnenez, où était son père. Les
paupières toujours closes, n’étant plus distraite par le monde
extérieur, elle se retrouvait dans le cabinet de travail où elle passait
tant de délicieux instants avec lui. A cette heure, il devait y être!
Que faisait-il?... Est-ce qu’il ne souffrait pas de la savoir loin,
loin, si loin de lui?--car il avait fallu des heures et encore des
heures pour qu’elle fût à Paris... Peut-être, en cette minute, il
pensait à elle... Il regrettait de l’avoir laissée partir. En elle aussi
se réveillait l’âpre douleur de la séparation, dont une première fois
déjà elle avait senti l’angoisse dans le wagon assombri; et, peu à peu,
des larmes silencieuses glissaient sur son visage sans même qu’elle en
eût conscience. Un besoin de tendresse, une soif ardente de ne plus être
solitaire, d’entendre une parole amie, de crier à quelqu’un ou à quelque
chose sa détresse morale, la pénétrait peu à peu irrésistiblement...
Et, cependant, elle n’osait s’en aller là-bas, à l’autre bout du salon,
demander secours contre son isolement à Mme Chausey et aux deux fiancés,
toujours absorbés dans leur conversation; Madeleine jouait maintenant un
scherzo avec une prestesse qu’on n’eût pas attendue d’elle, si calme!
Sous ses doigts, les notes roulaient, se pressaient ainsi que, sur la
plage du Ris, se pressaient les milliers de gouttes qui faisaient les
belles vagues souples tant aimées d’Arlette. Ah! que d’heures allaient
s’écouler avant qu’elle les revît, avant qu’elle retrouvât ce coin de
terre bretonne où était son cœur!...
Brusquement, elle tressaillit. A travers les sonorités éclatantes du
piano, arrivait jusqu’à elle la voix joyeuse de Guy qui l’appelait:
--Arlette, petite Arlette, où vous êtes-vous cachée? Ah! je vous trouve!
Impossible de vous dissimuler davantage. J’aperçois le bout de votre
pied, un véritable pied de Cendrillon.
Guy s’avançait vers elle. Il demeura stupéfait en rencontrant le regard
humide de ces yeux dont il connaissait surtout l’éclair joyeux.
--Arlette, qu’avez-vous?
--Je n’ai rien... J’écoute la musique!
--C’est la musique qui vous fait pleurer? Pourquoi pleurez-vous?
--Parce que je suis très sotte, fit-elle tamponnant en hâte son mouchoir
sur les cils mouillés.
Il sourit, malgré lui, d’un sourire qui se perdit tout de suite sous sa
moustache blonde.
--Ce n’est pas une raison, cela. Vous ne voulez pas me dire ce que vous
avez? Quelqu’un de nous vous aurait-il fait de la peine? Ce serait bien
involontairement. Nous étions tous si désireux de vous faire aimer votre
séjour parmi nous!
La flamme un peu railleuse du regard de Guy s’était éteinte dans une
expression de sollicitude affectueuse, et l’accent de sa voix était
devenu très doux. Elle le devina réellement inquiet de ses larmes.
Alors, son cœur se détendit un peu, et un faible sourire glissa sur ses
lèvres tremblantes encore:
--Ne vous tourmentez pas à cause de moi! Je vous assure que c’est
stupide de ma part de pleurer! Je ne suis nullement malheureuse au
milieu de vous... Seulement... pendant que Madeleine jouait, je me suis
mise à penser tout à coup à... la maison, à mon père! Je me suis sentie
si loin que...
--Que vous avez regretté bien fort de vous être laissé attirer hors de
votre _home_. Pauvre Arlette! Pauvre petit oiseau loin de son nid!
Elle lui paraissait tellement jeune dans la naïveté de son chagrin qu’en
lui passa le désir instinctif de l’attirer comme on attire les enfants
désolés pour les consoler sous les baisers qui apaisent. Mais il dit
seulement de la même voix affectueuse:
--Arlette, ne pleurez pas, je vous en prie. Savez-vous que vous me
remplissez de remords?... Comme il faut que nous pratiquions mal
l’hospitalité, pour que vous vous sentiez ainsi dépaysée parmi nous!
--Oh! non, ne me croyez pas trop dépaysée! C’est le premier moment! Je
ne suis pas encore habituée à n’avoir personne à qui dire tout ce que
j’ai dans l’esprit, à qui parler de la maison!... Et puis aussi, j’ai
peur de vous ennuyer tous! Je me trouve tellement insignifiante et mal
élevée auprès de mes cousines!
Elle parlait d’un accent de détresse si sincère que Guy n’eut pas la
cruauté de sourire devant cet aveu; il demanda d’un ton encourageant:
--Est-ce pour que je vous fasse des compliments que vous dites de
pareilles choses?
--Oh! non; c’est parce que je les pense! Quand ma belle-mère me le
répétait tous ces temps-ci, je ne la croyais pas. Mais maintenant, je ne
suis plus brave du tout!... Je suis sûre que je vais faire beaucoup de
sottises, d’autant que je ne peux demander à personne de m’aider à les
éviter!
--Et moi, je suis bien certain, au contraire, que vous n’en commettrez
aucune. D’ailleurs, si vous avez le moins du monde besoin de secours,
n’avez-vous pas ma sœur et vos cousines?
--Oh! jamais je n’oserais recourir à elles!
--Pourquoi donc?
Arlette baissa un peu la voix:
--Elles m’intimident trop! Et puis, si elles me connaissaient comme je
suis, elles n’auraient qu’à ne plus m’aimer du tout! Je leur ferais
peut-être l’effet que je produis sur Mme Morgane! Madeleine surtout
m’intimide. Elle est si raisonnable, si sérieuse, si douce... Tout le
contraire de moi, enfin! Quand j’aurai vécu quelque temps auprès d’elle,
je crains qu’elle ne me trouve un vrai monstre!
Guy, cette fois, se mit à rire franchement:
--Je crois que vous ne courez aucun risque de ce genre. Mais,
dites-moi... est-ce que je vous intimide aussi?
Ses yeux limpides plongèrent dans ceux du jeune homme, qui avaient perdu
leur expression railleuse, et, en toute sincérité, elle répondit:
--Non, vous ne m’intimidez pas, surtout en ce moment où vous n’avez pas
l’air moqueur. Les hommes, d’ailleurs, m’effrayent beaucoup moins que
les femmes. Je n’en ai jamais vu que de bons, tandis que des femmes!...
--Eh bien, alors, savez-vous ce qu’il faut faire, petite Arlette? Il
faudra, quand vous en aurez besoin, user sans scrupule de ce que j’ai à
vous offrir d’expérience mondaine, y recourir dès que vous serez
embarrassée, dès que je pourrai vous être bon à quelque chose...
Elle l’écoutait interdite, ravie, n’osant croire aux paroles qu’elle
entendait:
--Et je pourrai vous dire tout ce que je voudrai, vous demander tout ce
que je voudrai, vous parler de ce qui m’intéresse, comme je le faisais
avec le capitaine?
--Mais, certainement! répliqua Guy, amusé de se voir mis au même rang
que le capitaine.
--Et cela ne vous ennuiera pas?
--Au contraire, je serai extrêmement fier, si vous voulez bien me faire
l’honneur de me considérer comme un grand ami auquel vous pourrez,
autant que vous le souhaiterez, parler de votre «chez vous», de ce qui
vous tient au cœur, vous est plaisir ou peine...
--Oh! merci! merci! dit-elle avec une explosion de reconnaissance. Guy,
vous êtes délicieux!
Mais, au moment même, un démon malin lui chuchotait à l’oreille les
paroles tant de fois répétés de Mlle Malouzec sur le peu de confiance
qu’il faut avoir dans les discours des hommes...
Et, troublée dans sa joie, elle interrogea, anxieuse:
--Est-ce que vous pensez bien, Guy, tout ce que vous dites?
--Comment, si je le pense?
--Oui... Ce ne sont pas seulement des phrases aimables pour me faire
plaisir..., pour me consoler?
--Quel scepticisme, Arlette! Où allez-vous chercher ces vilaines
suppositions?
--Oh! Guy, ne soyez pas fâché... Mais Mlle Catherine assure que les
messieurs, à Paris, font toujours des compliments aux dames et qu’il n’y
a pas un mot de vrai dans leurs paroles!
--Eh bien, Mlle Catherine n’est pas indulgente pour les messieurs de
Paris! Tous, pourtant, ne méritent pas une pareille sévérité. Il y a des
exceptions. Mlle Catherine le reconnaîtrait elle-même, si elle restait
un peu dans notre ville... Je vous assure, Arlette, que, sur ce
chapitre, quand il s’agit de vous, j’ai le droit, en conscience, de
réclamer ma place parmi les exceptions!
--Vrai?
--Vrai; me croyez-vous maintenant?
De nouveau, elle leva sur lui ses yeux clairs. Non, décidément, il ne
paraissait pas se moquer d’elle... Et elle avait raison d’en juger
ainsi. Pour lui, elle était devenue tout à coup une sorte de petite
sœur, très attirante avec cette naïveté et cette complète absence de
vanité féminine qui lui donnaient une véritable originalité. Il répéta
du même accent amical:
--Me croyez-vous?
--Oh! oui. Et c’est tellement meilleur de vous croire!
--Alors, soyez persuadée que je suis revenu ce soir pour vous seule.
--Pour moi?
--Oui, pour vous souhaiter officiellement la bienvenue. Vous voyez bien
que je suis accoutré à la façon d’un homme qui va dans le monde.
C’était vrai. Elle ne l’avait pas remarqué, dans son ignorance des
usages mondains. Il était en habit, quelques violettes de Parme
fleurissant sa boutonnière, et sa taille élégante et haute s’accommodait
à merveille de cette tenue de soirée. Voyant qu’elle l’examinait sans
répondre, il interrogea, curieux:
--Pourquoi m’étudiez-vous ainsi avec de grands yeux attentifs? Est-ce
que je me suis habillé de travers?
--Oh! quelle idée! Je vous regarde, parce que je vous trouve très bien!
--Vous êtes trop bonne, ma cousine, fit-il s’inclinant très amusé.
--Pourquoi est-elle trop bonne? questionna Madeleine, qui venait de se
lever du piano.
Les joues d’Arlette s’empourprèrent; elle était tout à coup saisie de la
conscience vague d’avoir dit quelque chose de tout à fait incorrect.
--Ah! Guy, ne répétez pas mes paroles, je vous en supplie,
implora-t-elle.
Madeleine, surprise, demanda:
--Comment, c’est un secret?
--Non, pas un secret. Je vous raconterai de quoi il s’agit à un autre
moment, quand nous serons toutes les deux seules! Vous me le permettez,
n’est-ce pas?
Bien entendu, Madeleine permit, et Arlette, délivrée de son inquiétude,
acheva en paix, et toute rassérénée, sa première soirée à Paris.