VI

C’était chose maintenant décidée pour le docteur que le séjour d’Arlette

à Paris, et il venait de l’annoncer à Mme Morgane. Certes, la

connaissant, il avait bien prévu qu’elle n’accepterait pas de bonne

grâce l’idée qu’Arlette jouirait d’un plaisir dont ni elle ni sa fille

ne profiteraient en rien; mais il ne pensait pas, en lui faisant part de

ce projet de voyage, provoquer une scène comme celle qui venait de se

passer, et dont il sortait brisé, tant il avait souffert de se heurter à

l’animosité froide et impitoyable de Mme Morgane pour Arlette.

Combien, lui aussi, elle avait cherché à l’atteindre, et de toutes les

manières, ne craignant même point, triomphante dans la pleine possession

de sa propre fortune soigneusement gardée, de lui reprocher le désastre

financier dont il était victime, et qu’elle devinait en partie malgré

son silence!

Et c’était à la merci de cette femme envieuse et mauvaise que se

trouverait Arlette, s’il disparaissait,--bientôt peut-être, comme il en

était menacé!... Eût-il hésité sur la réponse à faire à Mme Chausey, sa

décision lui eût été dictée irrévocable par cette conversation. C’était,

certes, pour lui un sacrifice immense de se séparer de son enfant, alors

que les jours de son existence étaient comptés,--il en avait la terrible

conviction. Mais il s’agissait du bonheur d’Arlette, de son avenir, et,

devant cette raison si grave, toutes les objections s’effaçaient. Non,

il ne fallait point se dérober à un rapprochement qui, dans la suite,

pouvait avoir une grande influence sur le sort de la fillette.

Cette opinion était aussi celle de Mlle Catherine, car le docteur, ayant

peur de faiblir devant son ardent désir de ne point éloigner Arlette,

était venu prendre conseil de sa vieille amie; et, comme lui, elle avait

jugé utile pour Arlette ce séjour à Paris, s’offrant même, avec la

décision et la spontanéité qui lui étaient propres, à conduire l’enfant

auprès de sa tante, puisque M. Morgane ne pouvait abandonner ses

malades. C’était, du moins, le motif qu’il avait indiqué à Mlle

Malouzec; la vérité était qu’il se savait trop épuisé pour supporter la

fatigue de deux longs voyages précipités; et maintenant qu’Arlette avait

plus que jamais besoin de lui, il devenait pour sa propre santé d’une

prudence excessive et inaccoutumée, luttant de toute sa science contre

le mal.

Donc, elle allait partir, et partir bientôt, pour revenir il ne savait

quand... Les circonstances en décideraient. Mme Chausey ne la

demandait-elle pas pour tout l’hiver? Ah! qu’elles seraient longues, ces

semaines où il devrait vivre isolé dans cette maison, véritable demeure

étrangère pour lui quand elle en était absente. Dieu! comme, après avoir

écouté tant de paroles cruelles, il avait besoin d’entendre sa voix

fraîche, son rire éclatant de petite fille heureuse, de sentir la

caresse de ses chauds baisers!... Où était-elle?

Entendant Blanche qui passait devant la porte de son cabinet, il appela

et demanda:

--Où est ta sœur?

Elle s’arrêta sur le seuil, la figure maussade.

--Je ne sais pas... Elle est toujours dehors. Après tout, je crois

qu’elle est chez Mlle Malouzec.

Le docteur ne répondit pas tout de suite. Il songeait, enveloppant du

regard cette fillette de quinze ans qui avait déjà la stature d’une

femme et se tenait, devant lui, raide et compassée, presque bourrue,

sans un éclair dans ses yeux d’un gris terne. Était-ce donc sa faute à

lui, si elle se montrait ainsi avec lui, sans abandon ni tendresse?

Pourtant, il avait été bon père pour elle... Même, quand elle était

toute petite, il avait cherché à pénétrer dans cette âme fermée, à

ouvrir cette intelligence un peu lente, sans envolées ni aspirations; il

s’était efforcé de rapprocher l’une de l’autre les deux sœurs, de

natures si différentes... Peine perdue. Blanche était restée la même, se

révélant peu à peu tout à fait semblable à sa mère... Pensif, il demanda

encore:

--Pourquoi ne vas-tu jamais chez Mlle Malouzec avec ta sœur?

Carrément, elle répondit de sa voix nette:

--Parce que je m’y ennuie... Elle et Arlette causent toujours ensemble

de choses qui ne m’intéressent pas, de fleurs, de livres, de pauvres.

Est-ce que je sais?... J’aime mieux rester à travailler avec maman.

Toujours debout dans le cadre de la porte ouverte, elle avait l’air

d’attendre qu’il la laissât s’éloigner. Il devina son secret désir.

--Je ne te retiens pas, mon enfant. Tu peux aller travailler.

--Pas maintenant; maman m’attend dans le salon pour voir M. le recteur.

Elle ferma la porte d’un geste précis. Et, dès qu’il n’entendit plus le

bruit de son pas lourd dans le vestibule, il sortit avec une sorte de

hâte, comme si c’eût été l’atmosphère de cette grande maison maussade

qui pesait sur lui, au point de rendre douloureux chacun des battements

de son cœur. Chez Mlle Catherine, il ne demeura pas, tant il avait soif

d’être seul avec Arlette. Mais quand ils furent dehors, il lui demanda

avec une sollicitude tendre:

--Tu es bien couverte? assez pour n’avoir pas froid en montant avec moi

jusqu’à Ploumar’ch, où je vais voir le petit Kerdec, qui s’est donné,

hier, une entorse?

--Sûrement non, je n’aurai pas froid! Oh! père, que vous êtes bon d’être

venu me chercher!... C’est bien, tout à fait bien!

Vraiment elle le regardait avec un tel rayonnement de plaisir dans les

yeux qu’il sentit moins accablant sur ses épaules le poids de la vie.

Ils s’engagèrent sur la route qui dominait la mer; elle marchait auprès

de lui de son pas souple, les lèvres entr’ouvertes pour mieux aspirer le

souffle puissant du large qui passait sur elle comme une grande caresse

enveloppante, lui mettant aux joues un rose plus vif, avivant l’éclat

pourpre de ses lèvres, soulevant autour du front ses cheveux légers aux

reflets d’or bruni. Ils allaient, elle, causante et joyeuse, lui, apaisé

par l’irrésistible charme de cette jeunesse en fleur et cependant

ressaisi peu à peu par la pensée qu’il fallait lui faire connaître la

demande de Mme Chausey.

L’impression bizarre l’étreignait que, quand il aurait parlé, l’enfant

ne serait plus à lui toute, comme elle l’était en ce moment. Cet inconnu

qu’il allait évoquer devant sa jeune pensée attirerait tout de suite à

lui quelque chose d’elle... C’était fatal. A quoi bon lâchement reculer?

Et il demanda:

--Arlette, serais-tu contente d’aller à Paris?

--Aller à Paris, moi?

--Oui, toi. Cela te ferait-il plaisir?

--D’y aller avec vous?... Oh! père, ce serait délicieux! Mais comment

cela se pourrait-il? Dites, papa!... Oh! dites vite? Est-ce donc que ma

tante demande...

Elle n’osait achever.

--Oui, j’ai reçu une lettre de Mme Chausey qui réclame ta présence au

mariage de ta cousine Charlotte.

--Vrai? ma tante vous a écrit cela? Et elle me demande pour de bon?

sérieusement?

L’ombre d’un sourire passa sur les lèvres du docteur, tant cette joie

naïve d’Arlette était bienfaisante à voir,--pareille à la flambée claire

du foyer qui réchauffe un pauvre être glacé.

--Elle t’invite pour tout de bon, et avec tant d’amabilité que je suis

tout prêt à te confier à elle, si tu le veux!

--Oh! si je le veux!

Elle s’arrêta court, anxieuse, devant une crainte subite.

--Papa, pourquoi dites-vous «me confier»? Est-ce que vous ne viendriez

pas avec moi?

--Ce ne serait pas possible, mon enfant chérie. Je ne peux pas quitter

Douarnenez; tu le sais bien.

--Et vous m’enverrez vivre là-bas à Paris, toute seule! Oh! père, c’est

impossible! je ne veux pas vous quitter, jamais, jamais!... Je ne veux

pas et je ne peux pas! Qu’est-ce que nous ferions l’un sans l’autre,

nous qui ne nous sommes jamais séparés?

D’un brusque élan, elle s’était jetée vers son père, se serrant contre

lui dans cette attitude enfantine qui lui était familière. Et, une

seconde, ils restèrent également silencieux, également chers l’un à

l’autre, bien unis dans cette solitude embrumée déjà par l’approche du

crépuscule d’hiver. Le docteur posa sa main sur la jeune tête appuyée

sur son cœur palpitant de tendresse et dit, avec un effort pour mettre

un peu de gaieté dans son accent:

--Nous ne nous quitterions pas bien longtemps, mon aimée. Nous nous

écririons beaucoup, de si longues lettres que ce serait presque comme si

nous causions ensemble!

--Cela vous suffirait, père?... Vous n’auriez pas de peine de me savoir

loin de vous?

--Je serais avant tout heureux, ma chérie, de te savoir dans une famille

toute disposée à te témoigner beaucoup d’affection. Rappelle-toi

combien, tout de suite, ta tante s’est montrée charmante pour toi...

--Oui, c’est vrai...

Elle murmura ces mots d’une voix rêveuse. La main toujours glissée sous

le bras de son père, elle avançait auprès de lui, qui avait repris sa

marche vers la chaumière basse de Ploumar’ch où il allait, maintenant

toute proche.

--Oui, ils ont été bons, très bons, ma tante, mes cousines, et lui

aussi... Guy!

--Et ils le seraient encore. Ils feraient voir à mon Arlette un coin de

ce monde qu’elle a si grande envie de connaître! Ils transformeraient ma

petite sauvage en une vraie jeune fille.

--Oh! père, ce ne serait pas possible... Jamais je n’arriverai à

ressembler à Charlotte et à Madeleine; elles sont trop bien!

Le docteur eut un pâle sourire devant cet humble aveu, devinant le

mystérieux travail qui s’accomplissait dans cette âme juvénile, troublée

par les soudaines perspectives dressées devant elle. Pensive, elle

demandait:

--Père, si votre «petite» allait sans vous à Paris, vous ne vous

ennuieriez pas d’elle, réellement?

--Je penserais que «ma petite» est bien entourée, bien aimée, et

j’attendrais avec patience le moment où elle m’écrirait de venir la

chercher.

--Vous viendriez aussitôt que je vous appellerais?

--Aussitôt, dès que tu me ferais signe... Et, qui sait? peut-être une

fois à Paris n’aurais-tu pas, de longtemps, le désir de me faire signe!

--Oh! cela, c’est impossible, puisque je ne serais pas près de vous!

Elle avait dit ces mots avec un tel accent jailli du cœur, que M.

Morgane tressaillit, et une douceur pénétrante lui traversa l’âme. Ils

étaient arrivés devant la chaumière où le docteur était attendu. Il

détacha le bras d’Arlette, toujours serré contre le sien, et, de ce ton

qu’il avait pour elle seule, il dit:

--Pendant que je vais voir mon malade, pense, chérie, à tout ce dont

nous venons de parler; et tu décideras toi-même de la réponse définitive

que je dois envoyer à ta tante.

Elle inclina la tête, et, songeuse, elle s’assit sur l’unique banc du

jardinet, d’où la vue s’étendait très loin sur l’horizon assombri de la

mer. Un grand silence était autour d’elle, animé seulement par le chant

grave des vagues. Mais les entendait-elle, ce jour-là? Le visage appuyé

sur ses deux mains croisées, elle pensait, troublée par les paroles de

son père.

Certes, elle avait gardé inoubliable le souvenir de l’invitation à elle

adressée par Mme Chausey, au retour du Pardon de Kergoat; mais jamais

elle n’avait absolument cru qu’elle pourrait y répondre. Et cependant,

voici que le rêve se précisait, devenait réalisable. Elle si curieuse de

nouveau, si avide de mouvement, si vive d’imagination, elle avait tout à

coup la possibilité de jeter un regard sur ce monde dont Douarnenez lui

paraissait la petite, toute petite entrée... Et cette idée seule avait

pour elle un charme magique et attirant que l’unique pensée de quitter

son père pouvait affaiblir... Mais le docteur ne lui affirmait-il pas

que le temps de la séparation passerait vite? Elle avait en sa parole

une foi absolue et naïve; n’importe ce qu’il lui eût dit, elle l’eût

cru, comme l’on croit ceux que l’on aime par-dessus tout.

Aller à Paris!... Revoir ses charmantes cousines! Revoir aussi son

cousin Guy!... Si Arlette eût été capable de démêler ce qui se passait

en son esprit, elle se fût aperçue que, maintenant, les héros de ses

lectures, qu’ils fussent de preux chevaliers ou de simples gentilshommes

appartenant à la société contemporaine, prenaient invariablement

l’apparence d’un homme de haute taille, tout à la fois mince et robuste,

les cheveux taillés en brosse au-dessus du front large, les yeux très

vifs, un peu moqueurs, le sourire gai, éclairé par de belles dents sous

une moustache blond fauve. Or, cet homme-là ressemblait fort à ce Guy de

Pazanne qu’un hasard avait jadis placé tout à coup sur son chemin. Rien

qu’en tournant un peu la tête, elle apercevait cet endroit de la route

où, pour la première fois, elle l’avait aperçu sous les traits d’un

étranger qui la contemplait curieusement; où, pour la première fois, il

lui avait parlé...

Ensuite, comme ils avaient causé ensemble! car, tout de suite, il lui

avait inspiré une confiance étrange, l’attirant en même temps qu’il la

déroutait un peu... Et maintenant, elle n’avait qu’un mot à dire, et

elle le reverrait. Elle irait vivre là où il vivait; elle connaîtrait ce

qu’il connaissait; elle aimerait ce qu’il aimait, peut-être...

Aller à Paris! Ces trois mots bourdonnaient dans son jeune cerveau, et

ils y éveillaient toute sorte d’images incertaines et confuses, tandis

qu’elle demeurait les yeux perdus vers l’horizon gris. C’était comme si,

tout à coup, un pli de l’impénétrable rideau qui lui fermait le monde se

fût soulevé brusquement, laissant filtrer jusqu’à elle un rayon de

lumière inconnue. Derrière ce rideau, qu’y avait-il?

Une voix près d’elle la fit tressaillir... celle de son père, qui

sortait de la chaumière et interrogeait doucement:

--A quoi pense mon Arlette, d’un air si grave?

Une rougeur courut sur les joues de l’enfant, soudain arrachée à sa

vague songerie.

--Je pense au voyage dont vous m’avez parlé...

--Est-ce donc qu’il t’effraye? Préférerais-tu y renoncer?

--Oh! non, fit-elle avec une sorte de hâte.

Elle aurait eu, à cette minute, un regret extrême de voir se clore

hermétiquement le mystérieux rideau.

--Non... Père, désirez-vous que j’aille à Paris?

Il hésita une seconde, rassemblant toute sa volonté pour que sa voix ne

tremblât pas.

--Je le désire beaucoup, mon enfant.

Elle murmura, presque effrayée de sa réponse:

--Alors, j’irai, et je tâcherai de n’être pas trop malheureuse en me

trouvant loin de vous.

Sans un mot, il se pencha et baisa le petit visage levé vers le sien, où

rayonnaient les yeux candides,--des yeux d’enfant, avait trouvé Guy de

Pazanne, habitué à voir des yeux de femme dans ceux des jeunes filles

qu’il rencontrait d’ordinaire.

Et silencieux, l’esprit plein de pensées, ils revinrent vers le pays,

que la brume du soir enveloppait. Au loin, des lumières s’allumaient aux

vitres, trouant la nuit de leur flamme tremblotante, et sous le ciel

obscurci se profilait en noir la silhouette élancée d’un clocher.

Arlette demanda:

--Père, entrez avec moi dans l’église... Voulez-vous? J’ai besoin de

faire une prière pour vous!

--Oui, mon aimée, entrons.

L’église était toute sombre. Seuls, de distance en distance, des cierges

étoilaient l’ombre, et leur clarté scintillante tombait sur les coiffes

blanches de quelques femmes agenouillées sur la pierre, égrenant leur

chapelet.

Arlette s’agenouilla comme elles, en vraie Bretonne, murmurant avec

toute l’ardeur de son âme croyante les mots de prière qui lui

jaillissaient du cœur... Et le père, que la vie cruelle avait rendu

sceptique, eut cependant un appel suprême vers l’Être mystérieux

qu’invoquait son enfant avec tant de foi, afin que l’avenir fût

indulgent à la petite créature qui lui était si passionnément chère...

Mon cousin Guy · 第 10 / 36 题