C’était chose maintenant décidée pour le docteur que le séjour d’Arlette
à Paris, et il venait de l’annoncer à Mme Morgane. Certes, la
connaissant, il avait bien prévu qu’elle n’accepterait pas de bonne
grâce l’idée qu’Arlette jouirait d’un plaisir dont ni elle ni sa fille
ne profiteraient en rien; mais il ne pensait pas, en lui faisant part de
ce projet de voyage, provoquer une scène comme celle qui venait de se
passer, et dont il sortait brisé, tant il avait souffert de se heurter à
l’animosité froide et impitoyable de Mme Morgane pour Arlette.
Combien, lui aussi, elle avait cherché à l’atteindre, et de toutes les
manières, ne craignant même point, triomphante dans la pleine possession
de sa propre fortune soigneusement gardée, de lui reprocher le désastre
financier dont il était victime, et qu’elle devinait en partie malgré
son silence!
Et c’était à la merci de cette femme envieuse et mauvaise que se
trouverait Arlette, s’il disparaissait,--bientôt peut-être, comme il en
était menacé!... Eût-il hésité sur la réponse à faire à Mme Chausey, sa
décision lui eût été dictée irrévocable par cette conversation. C’était,
certes, pour lui un sacrifice immense de se séparer de son enfant, alors
que les jours de son existence étaient comptés,--il en avait la terrible
conviction. Mais il s’agissait du bonheur d’Arlette, de son avenir, et,
devant cette raison si grave, toutes les objections s’effaçaient. Non,
il ne fallait point se dérober à un rapprochement qui, dans la suite,
pouvait avoir une grande influence sur le sort de la fillette.
Cette opinion était aussi celle de Mlle Catherine, car le docteur, ayant
peur de faiblir devant son ardent désir de ne point éloigner Arlette,
était venu prendre conseil de sa vieille amie; et, comme lui, elle avait
jugé utile pour Arlette ce séjour à Paris, s’offrant même, avec la
décision et la spontanéité qui lui étaient propres, à conduire l’enfant
auprès de sa tante, puisque M. Morgane ne pouvait abandonner ses
malades. C’était, du moins, le motif qu’il avait indiqué à Mlle
Malouzec; la vérité était qu’il se savait trop épuisé pour supporter la
fatigue de deux longs voyages précipités; et maintenant qu’Arlette avait
plus que jamais besoin de lui, il devenait pour sa propre santé d’une
prudence excessive et inaccoutumée, luttant de toute sa science contre
le mal.
Donc, elle allait partir, et partir bientôt, pour revenir il ne savait
quand... Les circonstances en décideraient. Mme Chausey ne la
demandait-elle pas pour tout l’hiver? Ah! qu’elles seraient longues, ces
semaines où il devrait vivre isolé dans cette maison, véritable demeure
étrangère pour lui quand elle en était absente. Dieu! comme, après avoir
écouté tant de paroles cruelles, il avait besoin d’entendre sa voix
fraîche, son rire éclatant de petite fille heureuse, de sentir la
caresse de ses chauds baisers!... Où était-elle?
Entendant Blanche qui passait devant la porte de son cabinet, il appela
et demanda:
--Où est ta sœur?
Elle s’arrêta sur le seuil, la figure maussade.
--Je ne sais pas... Elle est toujours dehors. Après tout, je crois
qu’elle est chez Mlle Malouzec.
Le docteur ne répondit pas tout de suite. Il songeait, enveloppant du
regard cette fillette de quinze ans qui avait déjà la stature d’une
femme et se tenait, devant lui, raide et compassée, presque bourrue,
sans un éclair dans ses yeux d’un gris terne. Était-ce donc sa faute à
lui, si elle se montrait ainsi avec lui, sans abandon ni tendresse?
Pourtant, il avait été bon père pour elle... Même, quand elle était
toute petite, il avait cherché à pénétrer dans cette âme fermée, à
ouvrir cette intelligence un peu lente, sans envolées ni aspirations; il
s’était efforcé de rapprocher l’une de l’autre les deux sœurs, de
natures si différentes... Peine perdue. Blanche était restée la même, se
révélant peu à peu tout à fait semblable à sa mère... Pensif, il demanda
encore:
--Pourquoi ne vas-tu jamais chez Mlle Malouzec avec ta sœur?
Carrément, elle répondit de sa voix nette:
--Parce que je m’y ennuie... Elle et Arlette causent toujours ensemble
de choses qui ne m’intéressent pas, de fleurs, de livres, de pauvres.
Est-ce que je sais?... J’aime mieux rester à travailler avec maman.
Toujours debout dans le cadre de la porte ouverte, elle avait l’air
d’attendre qu’il la laissât s’éloigner. Il devina son secret désir.
--Je ne te retiens pas, mon enfant. Tu peux aller travailler.
--Pas maintenant; maman m’attend dans le salon pour voir M. le recteur.
Elle ferma la porte d’un geste précis. Et, dès qu’il n’entendit plus le
bruit de son pas lourd dans le vestibule, il sortit avec une sorte de
hâte, comme si c’eût été l’atmosphère de cette grande maison maussade
qui pesait sur lui, au point de rendre douloureux chacun des battements
de son cœur. Chez Mlle Catherine, il ne demeura pas, tant il avait soif
d’être seul avec Arlette. Mais quand ils furent dehors, il lui demanda
avec une sollicitude tendre:
--Tu es bien couverte? assez pour n’avoir pas froid en montant avec moi
jusqu’à Ploumar’ch, où je vais voir le petit Kerdec, qui s’est donné,
hier, une entorse?
--Sûrement non, je n’aurai pas froid! Oh! père, que vous êtes bon d’être
venu me chercher!... C’est bien, tout à fait bien!
Vraiment elle le regardait avec un tel rayonnement de plaisir dans les
yeux qu’il sentit moins accablant sur ses épaules le poids de la vie.
Ils s’engagèrent sur la route qui dominait la mer; elle marchait auprès
de lui de son pas souple, les lèvres entr’ouvertes pour mieux aspirer le
souffle puissant du large qui passait sur elle comme une grande caresse
enveloppante, lui mettant aux joues un rose plus vif, avivant l’éclat
pourpre de ses lèvres, soulevant autour du front ses cheveux légers aux
reflets d’or bruni. Ils allaient, elle, causante et joyeuse, lui, apaisé
par l’irrésistible charme de cette jeunesse en fleur et cependant
ressaisi peu à peu par la pensée qu’il fallait lui faire connaître la
demande de Mme Chausey.
L’impression bizarre l’étreignait que, quand il aurait parlé, l’enfant
ne serait plus à lui toute, comme elle l’était en ce moment. Cet inconnu
qu’il allait évoquer devant sa jeune pensée attirerait tout de suite à
lui quelque chose d’elle... C’était fatal. A quoi bon lâchement reculer?
Et il demanda:
--Arlette, serais-tu contente d’aller à Paris?
--Aller à Paris, moi?
--Oui, toi. Cela te ferait-il plaisir?
--D’y aller avec vous?... Oh! père, ce serait délicieux! Mais comment
cela se pourrait-il? Dites, papa!... Oh! dites vite? Est-ce donc que ma
tante demande...
Elle n’osait achever.
--Oui, j’ai reçu une lettre de Mme Chausey qui réclame ta présence au
mariage de ta cousine Charlotte.
--Vrai? ma tante vous a écrit cela? Et elle me demande pour de bon?
sérieusement?
L’ombre d’un sourire passa sur les lèvres du docteur, tant cette joie
naïve d’Arlette était bienfaisante à voir,--pareille à la flambée claire
du foyer qui réchauffe un pauvre être glacé.
--Elle t’invite pour tout de bon, et avec tant d’amabilité que je suis
tout prêt à te confier à elle, si tu le veux!
--Oh! si je le veux!
Elle s’arrêta court, anxieuse, devant une crainte subite.
--Papa, pourquoi dites-vous «me confier»? Est-ce que vous ne viendriez
pas avec moi?
--Ce ne serait pas possible, mon enfant chérie. Je ne peux pas quitter
Douarnenez; tu le sais bien.
--Et vous m’enverrez vivre là-bas à Paris, toute seule! Oh! père, c’est
impossible! je ne veux pas vous quitter, jamais, jamais!... Je ne veux
pas et je ne peux pas! Qu’est-ce que nous ferions l’un sans l’autre,
nous qui ne nous sommes jamais séparés?
D’un brusque élan, elle s’était jetée vers son père, se serrant contre
lui dans cette attitude enfantine qui lui était familière. Et, une
seconde, ils restèrent également silencieux, également chers l’un à
l’autre, bien unis dans cette solitude embrumée déjà par l’approche du
crépuscule d’hiver. Le docteur posa sa main sur la jeune tête appuyée
sur son cœur palpitant de tendresse et dit, avec un effort pour mettre
un peu de gaieté dans son accent:
--Nous ne nous quitterions pas bien longtemps, mon aimée. Nous nous
écririons beaucoup, de si longues lettres que ce serait presque comme si
nous causions ensemble!
--Cela vous suffirait, père?... Vous n’auriez pas de peine de me savoir
loin de vous?
--Je serais avant tout heureux, ma chérie, de te savoir dans une famille
toute disposée à te témoigner beaucoup d’affection. Rappelle-toi
combien, tout de suite, ta tante s’est montrée charmante pour toi...
--Oui, c’est vrai...
Elle murmura ces mots d’une voix rêveuse. La main toujours glissée sous
le bras de son père, elle avançait auprès de lui, qui avait repris sa
marche vers la chaumière basse de Ploumar’ch où il allait, maintenant
toute proche.
--Oui, ils ont été bons, très bons, ma tante, mes cousines, et lui
aussi... Guy!
--Et ils le seraient encore. Ils feraient voir à mon Arlette un coin de
ce monde qu’elle a si grande envie de connaître! Ils transformeraient ma
petite sauvage en une vraie jeune fille.
--Oh! père, ce ne serait pas possible... Jamais je n’arriverai à
ressembler à Charlotte et à Madeleine; elles sont trop bien!
Le docteur eut un pâle sourire devant cet humble aveu, devinant le
mystérieux travail qui s’accomplissait dans cette âme juvénile, troublée
par les soudaines perspectives dressées devant elle. Pensive, elle
demandait:
--Père, si votre «petite» allait sans vous à Paris, vous ne vous
ennuieriez pas d’elle, réellement?
--Je penserais que «ma petite» est bien entourée, bien aimée, et
j’attendrais avec patience le moment où elle m’écrirait de venir la
chercher.
--Vous viendriez aussitôt que je vous appellerais?
--Aussitôt, dès que tu me ferais signe... Et, qui sait? peut-être une
fois à Paris n’aurais-tu pas, de longtemps, le désir de me faire signe!
--Oh! cela, c’est impossible, puisque je ne serais pas près de vous!
Elle avait dit ces mots avec un tel accent jailli du cœur, que M.
Morgane tressaillit, et une douceur pénétrante lui traversa l’âme. Ils
étaient arrivés devant la chaumière où le docteur était attendu. Il
détacha le bras d’Arlette, toujours serré contre le sien, et, de ce ton
qu’il avait pour elle seule, il dit:
--Pendant que je vais voir mon malade, pense, chérie, à tout ce dont
nous venons de parler; et tu décideras toi-même de la réponse définitive
que je dois envoyer à ta tante.
Elle inclina la tête, et, songeuse, elle s’assit sur l’unique banc du
jardinet, d’où la vue s’étendait très loin sur l’horizon assombri de la
mer. Un grand silence était autour d’elle, animé seulement par le chant
grave des vagues. Mais les entendait-elle, ce jour-là? Le visage appuyé
sur ses deux mains croisées, elle pensait, troublée par les paroles de
son père.
Certes, elle avait gardé inoubliable le souvenir de l’invitation à elle
adressée par Mme Chausey, au retour du Pardon de Kergoat; mais jamais
elle n’avait absolument cru qu’elle pourrait y répondre. Et cependant,
voici que le rêve se précisait, devenait réalisable. Elle si curieuse de
nouveau, si avide de mouvement, si vive d’imagination, elle avait tout à
coup la possibilité de jeter un regard sur ce monde dont Douarnenez lui
paraissait la petite, toute petite entrée... Et cette idée seule avait
pour elle un charme magique et attirant que l’unique pensée de quitter
son père pouvait affaiblir... Mais le docteur ne lui affirmait-il pas
que le temps de la séparation passerait vite? Elle avait en sa parole
une foi absolue et naïve; n’importe ce qu’il lui eût dit, elle l’eût
cru, comme l’on croit ceux que l’on aime par-dessus tout.
Aller à Paris!... Revoir ses charmantes cousines! Revoir aussi son
cousin Guy!... Si Arlette eût été capable de démêler ce qui se passait
en son esprit, elle se fût aperçue que, maintenant, les héros de ses
lectures, qu’ils fussent de preux chevaliers ou de simples gentilshommes
appartenant à la société contemporaine, prenaient invariablement
l’apparence d’un homme de haute taille, tout à la fois mince et robuste,
les cheveux taillés en brosse au-dessus du front large, les yeux très
vifs, un peu moqueurs, le sourire gai, éclairé par de belles dents sous
une moustache blond fauve. Or, cet homme-là ressemblait fort à ce Guy de
Pazanne qu’un hasard avait jadis placé tout à coup sur son chemin. Rien
qu’en tournant un peu la tête, elle apercevait cet endroit de la route
où, pour la première fois, elle l’avait aperçu sous les traits d’un
étranger qui la contemplait curieusement; où, pour la première fois, il
lui avait parlé...
Ensuite, comme ils avaient causé ensemble! car, tout de suite, il lui
avait inspiré une confiance étrange, l’attirant en même temps qu’il la
déroutait un peu... Et maintenant, elle n’avait qu’un mot à dire, et
elle le reverrait. Elle irait vivre là où il vivait; elle connaîtrait ce
qu’il connaissait; elle aimerait ce qu’il aimait, peut-être...
Aller à Paris! Ces trois mots bourdonnaient dans son jeune cerveau, et
ils y éveillaient toute sorte d’images incertaines et confuses, tandis
qu’elle demeurait les yeux perdus vers l’horizon gris. C’était comme si,
tout à coup, un pli de l’impénétrable rideau qui lui fermait le monde se
fût soulevé brusquement, laissant filtrer jusqu’à elle un rayon de
lumière inconnue. Derrière ce rideau, qu’y avait-il?
Une voix près d’elle la fit tressaillir... celle de son père, qui
sortait de la chaumière et interrogeait doucement:
--A quoi pense mon Arlette, d’un air si grave?
Une rougeur courut sur les joues de l’enfant, soudain arrachée à sa
vague songerie.
--Je pense au voyage dont vous m’avez parlé...
--Est-ce donc qu’il t’effraye? Préférerais-tu y renoncer?
--Oh! non, fit-elle avec une sorte de hâte.
Elle aurait eu, à cette minute, un regret extrême de voir se clore
hermétiquement le mystérieux rideau.
--Non... Père, désirez-vous que j’aille à Paris?
Il hésita une seconde, rassemblant toute sa volonté pour que sa voix ne
tremblât pas.
--Je le désire beaucoup, mon enfant.
Elle murmura, presque effrayée de sa réponse:
--Alors, j’irai, et je tâcherai de n’être pas trop malheureuse en me
trouvant loin de vous.
Sans un mot, il se pencha et baisa le petit visage levé vers le sien, où
rayonnaient les yeux candides,--des yeux d’enfant, avait trouvé Guy de
Pazanne, habitué à voir des yeux de femme dans ceux des jeunes filles
qu’il rencontrait d’ordinaire.
Et silencieux, l’esprit plein de pensées, ils revinrent vers le pays,
que la brume du soir enveloppait. Au loin, des lumières s’allumaient aux
vitres, trouant la nuit de leur flamme tremblotante, et sous le ciel
obscurci se profilait en noir la silhouette élancée d’un clocher.
Arlette demanda:
--Père, entrez avec moi dans l’église... Voulez-vous? J’ai besoin de
faire une prière pour vous!
--Oui, mon aimée, entrons.
L’église était toute sombre. Seuls, de distance en distance, des cierges
étoilaient l’ombre, et leur clarté scintillante tombait sur les coiffes
blanches de quelques femmes agenouillées sur la pierre, égrenant leur
chapelet.
Arlette s’agenouilla comme elles, en vraie Bretonne, murmurant avec
toute l’ardeur de son âme croyante les mots de prière qui lui
jaillissaient du cœur... Et le père, que la vie cruelle avait rendu
sceptique, eut cependant un appel suprême vers l’Être mystérieux
qu’invoquait son enfant avec tant de foi, afin que l’avenir fût
indulgent à la petite créature qui lui était si passionnément chère...