Assise entre ses deux cousines, Arlette était emportée sur la route de
Kergoat dans un break qui filait bien, ayant été choisi par Guy, un
connaisseur s’il en fût.
--A vous, Arlette, de nous présenter votre Bretagne, avait dit gaiement
Mme Chausey, conquise dès la première rencontre par la rayonnante
jeunesse de cette petite fille dont elle avait réellement beaucoup aimé
la mère et qu’elle se sentait toute prête à aimer aussi,--d’autant
qu’elle était tout ensemble très sensible et foncièrement bonne. En
souriant, elle l’écoutait causer, raconter drôlement les menus faits de
son existence quotidienne, livrant ainsi à toutes les questions le
secret de sa jeune pensée, avec cette franchise naïve et originale que
Guy trouvait si savoureuse et qu’il dégustait avec un plaisir de blasé
rencontrant sur son chemin un régal inaccoutumé. Sans en avoir l’air, il
faisait en sorte de la contredire un peu, de mettre en doute
l’orthodoxie des légendes qu’elle racontait, de s’étonner de sa grande
sympathie pour les marins, «ses marins», comme elle les appelait; tout
cela discrètement, mais assez pour qu’il eût la jouissance de la voir
s’insurger et défendre ardemment ses opinions. D’ailleurs, tout à coup,
à un mot de lui qui faisait dévier sa pensée, elle interrompit ses
plaidoyers pour le questionner à son tour, sur Paris surtout, dont le
nom semblait éveiller dans son esprit la vision de quelque ville
splendide pareille à une ville de rêve. Guy le devinait, elle n’eût pas
été autrement surprise d’y voir, en guise de maisons, des palais
entourés de jardins féeriques, décorés de fontaines d’eau jaillissante,
aux reflets irisés, des allées ombragées de ces arbres qu’elle aimait
tant, où circulaient des hommes et des femmes tous fortunés, tous
heureux, trouvant tous la vie une fête exquise, digne d’être jugée
telle.
--Je suis sûr, dit-il en riant, que vous supposez qu’à Paris il n’y a
jamais ni pluie, ni boue, ni autres désagréments du même genre?
--Il y en a?... Je n’avais jamais pensé à cela! fit-elle d’un accent
déçu d’enfant devant qui l’on assombrirait une image lumineuse.
--Oui, il y en a... Comme il y a partout des hommes et des femmes
détestables, des enfants qui pleurent, des cheminées qui fument, des...
--Mon Dieu, Guy, quelle énumération! interrompit Mme Chausey, qui
s’amusait autant du sérieux affecté de son frère que de la mine
d’Arlette. N’enlève pas les illusions de cette enfant.
--Le fait est que les illusions ne sont pas au nombre des objets
susceptibles d’être retrouvés, une fois perdus. Ma cousine, soyez donc
très prudente et très sage en gardant soigneusement les vôtres... Après
tout, je serais un véritable ingrat de médire de Paris!... C’est une
ville délicieuse, aussi délicieuse que vous vous l’imaginez, et elle
surpasse votre Bretagne de je ne sais combien de coudées!
--Oh! cela non! fit-elle indignée. Votre Paris peut être beau, mais pas
plus que ma Bretagne!... Regardez-la ici même, et osez me dire le
contraire! Regardez la mer, mon amie la mer! Car elle est vraiment mon
amie. Nous nous entendons si bien toutes deux!... Comme une personne,
elle me comprend. Je lui parle de tout ce que j’aime, je lui raconte ce
que je désire, ce que j’attends, ce que j’espère ou je voudrais... Et
elle me répond, dans le chant de ses vagues, toujours comme je souhaite
qu’elle me réponde... Ah! la mer, je l’adore!
Madeleine regardait Arlette, un peu surprise. Cette petite créature
enthousiaste et vibrante, non coulée dans le moule habituel des jeunes
filles, la déroutait légèrement; et elle sourit de l’entendre répondre
du même accent convaincu à un mot de Guy:
--Vous verrez, ce soir, ce qu’elle est au soleil couchant, mon amie la
mer! Vous verrez...
--Eh bien, nous verrons tous! intervint Mme Chausey. Mais, pour le
moment, ne serait-il pas temps d’aller voir le Pardon? Guy, dis au
cocher de se hâter. Si nous tardons ainsi, nous arriverons quand il sera
fini!
La mésaventure n’était pas à craindre, affirma Arlette, pleine
d’expérience sur ce point. D’ailleurs, Kergoat n’était plus loin. Encore
quelques villages laissés de côté, puis, indécise d’abord, mais plus
distincte d’instant en instant, apparut la masse verdoyante du bois
minuscule qui enveloppait la chapelle de Kergoat. Déjà se détachaient
plus nettement ses cimes feuillues, ses branches qui jetaient des
découpures d’ombre sur la foule encombrant non seulement la route, non
seulement le bois, mais encore le petit cimetière, tout voisin de la
chapelle, où les tombes disparaissaient sous l’herbe haute.
Car les pèlerins étaient nombreux, de tout âge, de tout sexe, de tout
costume, emplissant le couvert des arbres d’une rumeur joyeuse où se
mêlaient fraternellement,--l’heure de la procession n’ayant pas encore
tinté,--les sonorités gutturales des mots bretons, les exclamations des
buveurs attablés devant l’unique auberge, le piétinement des chevaux et
des ânes attachés de-ci de-là, auprès des carrioles, les appels des
marchands qui vendaient des jouets pour les petits, des bonbons et des
cierges pour tous.
Dans le cimetière, comme dans les allées baignées de soleil, c’était une
foule bariolée; les hommes, tous coiffés du chapeau de feutre à larges
bords; ceux de Douarnenez vêtus de la veste bleu pâle, ourlée de velours
noir, le pantalon gris rayé de carreaux d’un dessin effacé; ceux de
Pont-l’Abbé portant la veste courte de drap noir, brodée en couleur
d’or; ceux de Plougastel ayant, dessiné au dos de leur veste, un grand
«Saint Sacrement...».
Il y avait là des pèlerins qui, venant de villages très éloignés,
avaient marché toute la nuit afin de pouvoir assister à la messe du
matin; et lassés, maintenant que le désir d’arriver ne les soutenait
plus, ils s’étaient assis partout où ils pouvaient trouver place, sur
les tertres gazonnés du bois, sur les marches du porche. Même, sur les
tombes faites d’une longue pierre plate, des mères allaitaient leurs
tout petits, tandis qu’autour d’elles de plus grands, drôles dans leurs
jupes tombant aux pieds, très bouffantes à la suite d’un corsage très
étroit, dévoraient de belles pommes carminées, leurs figures rondes
épanouies sous le béguin pailleté qui couvrait les cheveux. Des jeunes
filles, le visage nimbé par la coiffe, riaient doucement avec les
garçons qui se tenaient devant elles; et, à travers les groupes,
erraient des mendiants infirmes, d’une laideur monstrueuse, étalant bien
haut leur misère sous le ruissellement de lumière qui tombait de ce ciel
clair d’août.
Conduites par Arlette, qui connaissait son monde et glissait habilement
sa mince personne dans la foule, Mme Chausey et ses filles avaient pu,
malgré la présence de très nombreux touristes arrivés déjà, trouver
place sur une sorte de talus qui dominait l’entrée même de la chapelle.
Grâce aux sièges que leur avaient procurés les jeunes gens, elles
attendaient sans aucune fatigue le moment où allait sonner la
procession, amusées par le pittoresque de la scène qui les ravissait.
Guy, tout le premier, y était sensible, et, d’un crayon alerte, il
croquait au passage les silhouettes curieuses, considérant le Pardon à
un point de vue qui étonnait un peu Arlette; car pour elle, Bretonne
dans l’âme, le Pardon était vraiment une fête religieuse.
--Pourquoi me regardez-vous ainsi? fit-il, intrigué de l’expression des
yeux d’enfant attachés sur lui.
--Parce que vous avez l’air de vous préparer à voir une représentation!
avoua-t-elle spontanément.
--Et n’est-ce pas un spectacle qui nous attend, ou plutôt que nous
attendons?
--Mais, pas du tout, puisque c’est une procession.
Une flamme légère avait jailli dans ses prunelles. Et Guy, le Parisien
sceptique et curieux, eut tout à coup l’intuition exquise, pour son goût
de blasé, de ce qu’était une âme vraiment jeune, ardente dans sa foi.
--Je vous ai scandalisée, dit-il, je vous en demande bien pardon. Sans
compter que vous aurez désormais de moi une détestable opinion!
--Oh! non. Seulement, je crois que vous n’êtes pas très pieux!
Il se mit à rire gaiement, tandis que Mme Chausey répondait:
--Vous avez bien raison, Arlette, de croire cela; Guy est un grand
mécréant. Il ferait bien de songer à son salut, sans quoi il risque fort
d’avoir une très triste destinée dans l’autre monde!
Arlette, un peu interdite, regardait alternativement Guy et sa tante,
Guy surtout, étonnée qu’on pût être aussi peu troublé devant une
perspective comme celle qu’évoquait Mme Chausey; et, incapable de
contenir sa pensée, elle demanda:
--Vous n’êtes pas effrayé, mon cousin, de l’idée que vous pourriez
griller éternellement?
--Mais j’espère bien que je ne mériterai pas tout à fait un sort qui
semble vous épouvanter!
--S’il m’épouvante!!! Il me fait une peur terrible quand j’y pense, le
soir, avant de m’endormir, surtout les jours où il y a eu des orages
avec Mme Morgane. Heureusement, pendant le jour, je me rassure!
--Eh bien, alors, répliqua Guy avec une gravité affectée, vous n’êtes
pas une bonne chrétienne.
--Moi! fit-elle stupéfaite et vaguement inquiétée.
--Voyons, Guy, ne la tourmente pas, interrompit Mme Chausey. Elle ne
peut pas savoir que tu plaisantes!
--Vous plaisantiez?... Oh! tant mieux!
Elle ne continua pas. Une sonnerie de cloches éclatait tout à coup dans
l’air, qu’elle animait de vibrations profondes. Un remous aussitôt se
produisit dans la foule des pèlerins agenouillés sur l’herbe du
cimetière depuis que l’office avait commencé. La porte de la chapelle
venait de s’ouvrir, laissant apercevoir, dans l’ombre de ses
profondeurs, un scintillement de lumières, de cierges qui, portés par
les fidèles qu’on ne distinguait pas, paraissaient d’errantes étoiles
allumant des éclairs sur les ors de l’autel.
--Vous allez voir, dit Arlette à Guy, debout à ses côtés; les garçons
vont sortir les bannières. Comme la porte est un peu basse et qu’elles
sont très hautes et très lourdes, ils prennent leur élan et sortent en
courant, afin de les redresser d’un seul coup. Pour ceux qui réussissent
sans se reprendre, c’est une très bonne note, plus tard, quand ils
veulent se marier!
--Vraiment? Eh bien, alors, regardons.
Toute la foule aussi regardait, à commencer par Charlotte et Pierre qui,
discrètement, saisissaient l’ensemble de la scène à l’aide de leur
«instantané»; à finir par les nombreuses petites Bretonnes qui la
contemplaient les yeux attentifs, une curiosité éclairant l’expression
naturellement grave de leur visage... Une, deux, trois bannières
apparurent successivement sous la voûte écrasée du porche. Avec effort,
les garçons, de grands gars bien solides, les redressaient lentement.
Deux s’y reprirent à plusieurs fois, avec des mouvements incertains qui
faisaient palpiter dans l’espace les franges d’or rougi. Mais un
troisième, d’un seul coup, éleva dans l’air la lourde hampe à laquelle
flottait, sur le fond de velours d’un rouge éteint, l’éclatante image de
Madame Sainte-Anne, superbement habillée dans une robe tissée d’or.
Un murmure d’approbation courut dans la foule. Puis un silence recueilli
s’établit parmi les pèlerins. La procession commençait; et déjà se
mettait en marche la théorie des jeunes filles, habillées de grosse
mousseline blanche, ceinturées de bleu, coiffées du bonnet scintillant
de paillettes des _bourledens_, tenant d’une main leur livre de
cantiques, de l’autre une des oriflammes de gaze azurée, rose, jaune
vif, qui ondoyaient au soleil, pareilles à de gigantesques papillons aux
ailes déployées.
Elles passèrent lentement, les yeux fixés à terre ou arrêtés sur leur
livre entr’ouvert. Derrière elles venaient les garçons de Douarnenez, de
Pont-l’Abbé, de Châteaulin, de Plougastel, faisant une garde d’honneur
aux bannières déployées bien haut; et leurs visages avaient une
expression sérieuse d’êtres croyants et simples... A leur suite
avançaient des vieux ayant conservé le costume des _bragou bras_, des
vieux à mine de chouans, la tête découverte, les cheveux blancs flottant
longs sur leur cou ridé. Entre leurs doigts, les premiers égrenaient
dévotement leur chapelet, tout en tenant un cierge dont la flamme
semblait toute pâle sous l’intense clarté du soleil. Mais les derniers,
précédant le clergé, dont les aubes blanches se montraient déjà, en
rythmaient la marche lente par le son du biniou et du tambourin; et les
notes grêles se perdaient dans le chant sonore des cloches agitées sans
relâche. Enfin, voici qu’apparaissait, élevée sur une sorte de trône, la
Vierge miraculeuse qui, sur son passage, faisait courber les têtes
bretonnes,--bien plus que celles des étrangers curieux.
Arlette, pieusement, s’agenouilla; ses cousines s’inclinèrent. Guy
continuait à regarder en artiste et en dilettante, insatiable,
détaillant le costume des porteuses de la statue. Avec leur haute
coiffure criblée de paillettes, leur figure brune et impassible, leur
corsage chamarré de broderies, elles avaient un aspect d’idoles
indiennes, alors qu’elles défilaient solennelles, dans le bruissement de
leurs tabliers de soie à grandes fleurs bizarres qui enveloppaient
presque toutes leurs robes blanches à ceinture pendante, couverte
d’arabesques d’argent...
D’un pas lourd et cadencé, elles s’éloignaient maintenant. Derrière
elles la multitude des pèlerins défilait, cierge et chapelet en main,
même les tout petits, empêtrés dans leurs longues jupes; et le
déroulement de la procession se poursuivait sous les arbres, enserrant
dans un cercle humain la vieille chapelle, dont les voûtes avaient
entendu tant de prières...
--Est-ce que la procession ne va pas revenir? questionna Charlotte.
--Si, elle repassera une fois encore devant nous; et puis, ce sera fini!
Ce sera fini! Une sorte de regret inconscient palpitait dans ces mots
d’Arlette. Qu’est-ce donc qui allait finir? Était-ce seulement le
Pardon? Était-ce la procession qui se rapprochait maintenant, conservant
la même allure grave et lente? N’était-ce pas surtout cet après-midi
dont elle sentait confusément qu’elle garderait toujours le souvenir,
comme de ces songes enchanteurs qu’elle faisait quelquefois et dont les
détails restaient gravés dans son cerveau de fillette?
--A quoi songez-vous, Arlette? interrogea Guy, étonné de l’expression
pensive qui transformait soudain ce visage d’enfant en un visage de
femme.
--Je songe qu’il est bien triste que les heures passent si vite, si
vite! Je voudrais tant que cet après-midi durât longtemps encore!
Avec une curiosité, il demanda:
--Vous aimez à ce point le Pardon?
--Ce n’est pas le Pardon que je regrette tant de voir finir; c’est votre
visite. Demain, vous partez...
--Oui, demain. Mais nous nous retrouverons, je l’espère bien.
--Vous reviendrez à Douarnenez? fit-elle incrédule.
--Peut-être bien... pour vous voir!... Mais le mieux serait que vous
vinssiez nouer connaissance avec notre Paris, dont nous vous ferions les
honneurs comme vous nous avez fait ceux de votre Bretagne!...
D’ailleurs, rien que par politesse, vous devez nous rendre notre visite!
--Ah! si je pouvais! Je vous assure que je ne me ferais pas prier pour
partir!
Il sourit de l’entendre parler aussi ardemment, et, comme Mme Chausey
les appelait, il la fit monter dans le break qui devait les ramener par
Locronan, la petite ville morte qui, jadis, avait été une importante
cité. Aujourd’hui, elle n’avait plus pour elle que le pittoresque de sa
vieille église, où était pieusement honoré l’évêque saint Ronan, et de
ses quelques hautes maisons de pierre, la plupart à demi croulantes sous
la verdure vivace. Ils la visitèrent en touristes infatigables. Puis,
comme l’heure avançait, il fallut repartir; et de nouveau la voiture
roula sur la route qui rejoignait la côte entre des haies touffues,
embaumées de chèvrefeuille. On devinait la mer, toute proche maintenant,
au souffle plus âpre de la brise, à la silhouette plus grêle des arbres,
rejetés vers la terre par les éternels vents du large. Et soudain,
devant eux, après une dernière courbe du chemin, la baie se déroula dans
sa radieuse étendue, cernée vers le nord par les hauteurs du Menez-Hom
et s’en allant rejoindre l’infini de l’Océan sous la clarté pourpre du
couchant, qui faisait flamboyer les lointains. Mollement caressées par
ces lueurs de feu, les vagues ondulaient, berceuses, irisées de teintes
changeantes tombées du ciel limpide, où s’allumait déjà une première
étoile.
Arlette eut une exclamation:
--Dites, vous avais-je trompés? N’est-ce pas plus beau encore à cette
heure que tantôt? Descendons jusqu’à la plage!... Voulez-vous?
Ils la suivirent, dominés tous,--selon leur nature,--par le charme de
cette admirable fin de jour, et ils s’arrêtèrent là seulement où les
vagues venaient mouiller le sable, distillant dans l’air fraîchi leur
vapeur saline, qui imprégnait les lèvres.
Arlette, elle, jouissait du spectacle avec toutes les fibres de son être
enthousiaste et vibrant; et, la voix un peu assourdie, elle dit à Guy,
sûre d’instinct d’être comprise par lui:
--N’est-ce pas que c’est bon de sentir cette beauté?... Oh! regardez
cette vague toute rosée... et si souple!... Et celle-ci! Comme elle est
majestueuse!... Elle a un véritable manteau d’or et d’argent, le manteau
de Dahut...
--De Dahut?
--La fille du roi d’Ys! expliqua-t-elle avec un mouvement étonné des
sourcils, à l’idée qu’il pouvait ignorer une légende qui lui était si
familière à elle.
--Vous me raconterez son histoire?
--Oui, tout à l’heure, en voiture. Maintenant, laissez-moi admirer bien
à mon aise... Cela vous est égal d’attendre, n’est-ce pas?
--Tout à fait! dit-il, souriant de son accent de prière.
Il la regardait toute droite près de lui, les yeux étincelants, les
lèvres entr’ouvertes au grand souffle pur qui venait du large et avivait
de rose la blancheur dorée de son charmant visage. Il devinait dans
cette petite fille l’existence d’un monde moral, à lui fermé depuis
longtemps, un monde peuplé d’idées juvéniles, fraîches, toutes parfumées
de poésie, adorablement naïves; d’idées comme ne peuvent en avoir la
plupart des petites filles de Paris, que la vie réelle effleure de trop
près pour leur laisser entières leurs délicieuses ignorances; des idées
venant à celles-là seules qui vivent dans une solitude où le rêve voit
toujours, pour lui, la porte grande ouverte.
Et un regret le prenait de ne pouvoir pénétrer un peu dans cet inconnu;
car ce devait être une chose charmante de fouiller,--oh!
délicatement,--dans cette pensée, dans cette âme neuves, plaisir qu’il
ne goûterait pas davantage, puisque le lendemain il s’éloignait.
Après tout, mieux valait peut-être qu’il en fût ainsi... De la sorte, il
n’aurait point de désillusion et pourrait conserver, de sa petite
cousine bretonne, un souvenir parfumé, comme les senteurs du
chèvrefeuille qu’elle portait à sa ceinture le premier jour où il
l’avait vue...
--Eh bien, mes enfants, appela Mme Chausey, restée un peu en arrière, ne
partons-nous pas? Il commence à faire froid!
Avec docilité, Madeleine obéit. Les fiancés la suivirent machinalement.
Tout occupés l’un de l’autre, comment avaient-ils vu l’admirable
spectacle?... à travers quelles pensées et quels espoirs?
Arlette, qui s’était retournée à la voix de sa tante, les enveloppait
d’un regard attentif et étonné.
Et sur les lèvres de Guy, jaillit de nouveau une question devant ce
regard:
--Qu’y a-t-il? Pourquoi contemplez-vous ainsi Charlotte et Pierre? Vous
trouvez que, devant votre amie la mer, ils n’étaient que des profanes,
indignes de la voir?
--Non, ce n’est pas cela... Non...
--Quoi, alors? Est-ce qu’il serait très indiscret de vous le demander?
--Oh! non!... Je pensais que Charlotte paraissait très contente de se
marier!
--Mais, bien entendu, elle l’est! Pourquoi ne le serait-elle pas?
--Parce que c’est très ennuyeux d’être mariée! Il faut faire des
comptes, surveiller la cuisine, la lessive, gronder les domestiques, se
fâcher après ses enfants, dire des choses désagréables à son mari, à
moins de ne rien lui dire du tout..., ce qui est peut-être encore plus
ennuyeux.
--Quoi encore?... grand Dieu! Quelle singulière opinion vous avez du
mariage! Où avez-vous pris qu’il apportait à la femme les obligations
dont vous la gratifiez généreusement?
--J’ai bien vu ce que faisait ma belle-mère; aussi...
--Aussi, vous ne voudriez pas vous marier!
--Certainement non! Je trouve détestables et laids tous les hommes de
Douarnenez,--sauf mon père et le capitaine! et sauf les pêcheurs, que
j’aime presque tous! Et puis Mme Morgane dit que les hommes sont des
menteurs, qu’ils rendent toujours leurs femmes très malheureuses, que ce
sont des tyrans qui les font pleurer... Et cela, à cause d’Ève!!!
--Comment d’Ève? questionna Guy, gagné par une irrésistible envie de
rire.
--Mais oui! Mme Morgane prétend que nous avons à expier sa
désobéissance, nous autres pauvres femmes... Seulement, moi, je n’ai pas
du tout envie d’expier!... C’est pourquoi je ne me marierai bien sûr
pas!... Pourquoi riez-vous? Est-ce que j’ai dit quelque chose de très
ridicule?... Ce n’est pas poli de rire ainsi des jeunes filles!
Elle avait cet imperceptible froncement des sourcils qui donnait une
soudaine expression d’énergie à son visage mutin.
--Je ne ris pas de vous, Arlette, je ne me permettrais pas de le faire,
répliqua, en hâte, Guy s’efforçant de redevenir sérieux... Je suis
seulement un peu... étonné par les opinions de Mme Morgane sur la vie
conjugale considérée au point de vue... expiatoire.
--Pourquoi?
--Parce qu’elles sont assez... inattendues...
--Inattendues? Ce n’est donc pas la _vraie_ vérité, tout ce que dit Mme
Morgane?
--C’est-à-dire qu’elle me semble bien sévère dans ses jugements, et que
tous les pauvres hommes ne méritent pas d’être ainsi voués aux gémonies.
Demandez à Charlotte ce qu’elle en pense!
--Ce que je pense de quoi? questionna la jeune fille, qui avait entendu
au vol les paroles de Guy.
--Nous allons te raconter cela en voiture. Arlette a des renseignements
à te demander.
Et Arlette, sans façon, adressa à sa cousine une série de questions qui
eurent pour effet d’amener sur les lèvres de la jeune fiancée les
déclarations les plus rassurantes, qu’Arlette recueillit avec une
attention extrême et un intérêt non moins marqué. Évidemment, il ne lui
était pas autrement désagréable que le sexe masculin ne fût pas bon
seulement à englober dans une réprobation universelle.
Mme Chausey écoutait, très amusée:
--Arlette, savez-vous ce qu’il faut faire pour être bien convaincue que
Charlotte ne s’attend pas à être inévitablement malheureuse?
--Qu’est-ce, ma tante?
--Il faut assister à son mariage!
Arlette leva vers Mme Chausey des yeux stupéfaits.
--Assister au mariage de Charlotte! Oh! cela me ferait un plaisir...
énorme! Mais ce n’est pas possible, puisqu’elle ne se mariera pas à
Douarnenez...
--Non, en effet. Mais si la montagne ne vient pas à Mahomet, Mahomet
peut venir à la montagne. Vous, ma chérie, vous pouvez bien venir à
Paris au mariage de Charlotte.
Elle sursauta, les yeux rayonnants:
--Aller à Paris! Oh!!!
--Vous en seriez contente?
--Oh! oui, tellement! Oh! tellement!
--Eh bien, cela nous ferait à nous «tellement» plaisir de vous recevoir,
qu’il faut absolument que nous arrivions à vous avoir...
--Et Arlette sera l’une de mes demoiselles d’honneur, conclut Charlotte,
aimable.
--Comme ce serait amusant! Que vous êtes bonne de m’inviter ainsi!
Et, impétueusement, Arlette jeta de chauds baisers d’enfant heureuse sur
le visage de sa tante et sur ceux de ses cousines.
--Alors, c’est convenu. Ce soir, petite Arlette, nous arrangerons la
chose avec votre père, de façon que nous emportions, en partant, la
promesse de votre visite pour cet hiver...
--Oui!... Mais, mon Dieu! je n’y pensais pas... Mon père, lui, ne
pourrait venir! Et il est impossible que je le quitte... Je sais qu’il
serait triste sans «sa petite enfant», comme il m’appelle; et je ne veux
pas qu’il soit triste à cause de moi!
--Eh bien, nous l’arracherons à ses malades, voilà tout! déclara Guy
d’un ton de bonne humeur, désireux de ramener la gaieté sur le jeune
visage assombri. De cette façon, vous n’aurez aucun prétexte pour nous
refuser votre visite!
--Croyez-vous vraiment que père consentira à laisser ses malades se
guérir seuls? interrogea-t-elle ardemment.
--Mais oui... Il... il se fera remplacer par un confrère complaisant...
Et tout s’arrangera à merveille!
Comme une enfant, elle battit des mains:
--Oh! ce sera délicieux! Nous serons si bien, lui et moi, seuls tous les
deux avec vous, sans avoir à craindre d’être grondés par Mme Morgane!
Ils se mirent à rire de cette manifestation de la joie d’Arlette. Mais
elle n’y prit pas garde. La soudaine perspective de ce voyage lui était
si séduisante qu’elle en oubliait un instant son regret de voir la
journée s’achever...
Maintenant, le break s’engageait dans Douarnenez, tout animé par le
retour du Pardon, et approchait de la maison du docteur. Une voiture
était arrêtée devant la porte, et le jardinier en descendait des malles.
--Mon Dieu! fit Arlette, saisie, est-ce que par hasard ce serait déjà
Mme Morgane qui reviendrait?...
Elle sauta hors du break et entra dans le jardin. Devant le perron, une
grande femme, d’aspect assez vulgaire, parlait d’un ton sec et rude à
Anaïk, qui avait baissé pavillon et recevait, sans protester, la grêle
de mots tombée sur elle; semonce que paraissait approuver une lourde
jeune fille immobile, un panier dans les mains.
--Vous dites que Monsieur a commandé le dîner pour huit heures
seulement, afin que son Arlette ait tout le temps de revenir, sans se
presser, du Pardon. Eh bien, je vous dis, moi, ma fille, que vous allez
préparer et servir le dîner tout de suite, car je suis la seule
maîtresse ici, vous m’entendez? Il serait vraiment charmant de me voir
attendre une gamine qui s’en va faire la princesse avec ses beaux
parents de Paris... Qu’ils la gardent jusqu’au soir, puisqu’ils
l’emmènent... Moi, je n’attends pas... Je serais bien sotte de me
déranger pour des gens qui choisissent le moment où je n’y suis pas pour
venir se distraire et dîner chez moi... Ah! c’est une bonne idée
d’arriver ainsi à l’improviste... On se rend compte de bien des choses.
--Desquelles? fit la voix claire d’Arlette. En effet, si c’est de cela
que vous vouliez vous rendre compte, nous ne vous attendions pas du tout
aujourd’hui!
Mme Morgane se retourna, et une véritable stupeur se peignit sur sa
physionomie maussade quand elle aperçut Mme Chausey, ses filles et les
deux jeunes gens qui se découvraient devant elle.
--Mme Morgane, sans doute? fit Mme Chausey.
La belle-mère d’Arlette inclina machinalement la tête; et Mme Chausey,
devant son mutisme effaré, continua d’un ton de froide et parfaite
politesse:
--Vous voudrez bien nous excuser, madame, si nous usons de
l’autorisation que nous a donnée M. Morgane de profiter le plus possible
de la présence de sa fillette, pendant notre court passage à Douarnenez;
et nous vous demandons la permission de la garder jusqu’à ce soir,
puisque demain nous partons.
--Faites comme bon vous semblera, madame, fit Mme Morgane, trop
abasourdie par la soudaineté de la rencontre, pour avoir l’idée même de
faire montre d’autorité. D’ailleurs, Arlette sera charmée de nous
retrouver, sa sœur et moi, le plus tard possible! Elle nous porte tant
d’affection!
Personne, pas même Arlette, si portée cependant aux promptes ripostes,
ne releva la réflexion de Mme Morgane. Mais quand ils furent sur la
route, Guy remarqua philosophiquement:
--On ne pourra reprocher à Mme Morgane de ne pas se rendre justice quand
elle reconnaissait qu’Arlette n’avait aucun désir de se retrouver avec
elle... Dieu! petite Arlette, que je vous comprends sur ce point!
--N’est-ce pas?... C’est bien dommage qu’elle ne soit pas encore restée
à Châteaulin. Nous étions si bien depuis dix jours, papa, les garçons et
moi, sans elle ni Blanche, qui lui ressemble... tant! Maintenant, je
crains bien qu’elle ne voyage plus de tout l’hiver!
--Mais c’est vous qui voyagerez. Avez-vous déjà oublié que vous devez
venir nous voir?... Si Mme Morgane vous paraît toujours à cette époque
d’humeur aussi peu séduisante, nous vous garderons... Rien n’est plus
simple... C’est chose entendue!
--Chose entendue! répéta-t-elle avec un rire heureux et gai.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Vous viendrez nous voir, et nous vous garderons.»
Ils bruissaient bien fort dans sa pensée ces mots, le lendemain de ce
jour mémorable du Pardon, tandis que, le soir, assise seule dans le
jardin silencieux, elle reprenait, un à un, les incidents qui avaient
marqué le passage à Douarnenez de Mme Chausey, de ses filles, de Guy...
Tous partis maintenant... Elle recueillait ses souvenirs comme elle eût
recueilli un trésor dont elle devait vivre pendant des mois et encore
des mois. Surtout, voici qu’en cette minute la scène du départ lui
revenait étrangement vivante. Elle sentait encore, sur son visage, les
affectueux baisers de sa tante et de Charlotte, l’effleurement délicat
des lèvres de Madeleine; elle se rappelait l’étreinte amicale des doigts
de Pierre; et, plus encore, elle gardait l’impression de sa main
emprisonnée dans celle de Guy, si ferme et si souple en même temps; elle
l’entendait lui répondre, comme elle disait «adieu»:
--Non, pas adieu, au revoir... Nous vous attendons à Paris pour le
mariage de Charlotte. Votre père vous a promise à nous!
Était-ce possible, vraiment, qu’elle fît ce voyage? Il lui apparaissait
un peu comme ces rêves merveilleux qui naissent dans l’imagination des
très jeunes, tellement merveilleux qu’ils n’osent y croire même!
Et cependant, pourquoi n’irait-elle pas les retrouver pour un moment,
eux tous qui avaient été bons pour elle, si bons que jamais elle ne
pourrait les oublier... oh! jamais!!!
Les yeux perdus dans l’ombre claire de cette nuit d’été, pailletée
d’étoiles, elle songeait, cherchant à deviner ce que pourrait bien lui
apporter l’avenir qui approchait. Elle n’en avait pas peur... au
contraire! La vie ne lui semblait-elle pas aussi lumineuse qu’un verger
en fleur sous le soleil printanier? Et, remplie d’une joie confiante,
elle l’attendait, elle l’appelait, ce bienfaisant avenir, elle le
désirait, ayant foi en ses mystérieuses promesses, lui offrant sa
jeunesse toute, naïvement certaine qu’il l’éclairerait d’une clarté sans
nom...
V
Septembre, octobre s’en étaient allés.
Un vrai temps d’hiver maintenant cet après-midi-là. Le jour tombait
vite, tout embrumé par un pénétrant brouillard de novembre qui
confondait à l’horizon la mer et le ciel dans une même teinte grise et
sombre, d’une intense mélancolie, faite pour oppresser même des âmes
bien trempées.
Et plus que personne, le docteur Morgane était disposé à en sentir
l’atteinte, tandis qu’il revenait vers Douarnenez, fatigué par des
visites au loin, dans des hameaux écartés. Jadis, il supportait sans
peine le poids de semblables journées; mais, ainsi qu’il l’avait dit à
Guy de Pazanne, avant l’âge il était un vieillard. Le moral, chez lui,
avait usé le physique; et il se sentait accablé par une infinie
lassitude,--celle que connaissent trop bien les êtres meurtris par
l’existence,--durant cette fin d’après-midi qui s’achevait pour lui
pareille à toutes les autres, sans qu’il eût, dans la pensée, la vision
fortifiante d’un foyer où il serait attendu et aimé. Sauf Arlette, qui
souhaitait sa présence chez lui? Non pas l’apathique Blanche, froide
comme sa mère; non pas les garçons, à cette époque au lycée de Quimper;
non pas Mme Morgane, absorbée dans sa propre personnalité.
Certes, quand il l’avait épousée, quinze ans plus tôt, il n’avait pas
eu, une seconde, l’espoir ni même le désir de se reprendre à une
nouvelle existence qui pût lui apporter une ombre même de bonheur. Une
indifférence sans limites le pénétrait désormais pour tout ce qui le
touchait seul. Mais, loyalement, il avait fermé son âme et sa pensée au
cher passé enfui irréparablement, résolu à faire son possible pour
rendre heureuse la jeune fille qui acceptait de devenir la mère
d’Arlette. Il l’avait épousée parce qu’il la croyait douce et bonne,
compatissante à l’inguérissable blessure dont elle le savait atteint.
Mais elle n’était rien de tout cela. Il n’y avait en elle qu’une âme
glacée et un esprit étroit servis par une volonté tenace qu’aucune
puissance n’était capable de vaincre. D’humble origine, petite-fille et
fille de pêcheurs enrichis par le commerce, elle avait, enfant encore,
résolu d’être un jour «une dame», comme elle disait; et, avec une
patience, une persévérance infatigables, elle avait insensiblement
profité de toutes les circonstances pour amener le docteur Morgane à
songer à elle.
Dans sa maison, celle était entrée enfin, l’ambition satisfaite,
secrètement triomphante, forte de la pensée inavouée qu’elle y serait
maîtresse absolue de par les droits que lui assurait son argent, car
elle y arrivait avec beaucoup d’écus bien sonnants, alors que le docteur
avait les seuls revenus de sa profession. Leur différence de fortune,
jamais elle ne l’avait oubliée! Seulement, depuis une scène très grave,
venue après bien d’autres, elle ne hasardait plus la moindre allusion
sur ce sujet; et, à certaines heures encore, lui revenaient toutes
vibrantes à l’oreille les paroles de son mari déclarant que jamais, ni
pour lui ni pour Arlette, il ne toucherait à un centime de cette fortune
dont elle lui avait, ouvertement cette fois, jeté l’importance au
visage.
Et chaque jour, plus profonde, la séparation morale s’était accentuée
entre eux. Ils avaient, l’un près de l’autre, vécu comme des étrangers
qu’aucun lien de sympathie même ne rapproche; lui, se livrant tout
entier à sa carrière, s’y adonnant avec une sorte de passion comme pour
échapper à lui-même; elle, maîtresse impérieuse dans la maison,
autoritaire et exigeante à la façon des natures vulgaires, soigneuse
d’affirmer sa volonté en toute circonstance, sourdement, mais
profondément jalouse d’Arlette,--jalouse pour sa fille, car elle la
sentait d’une autre espèce que cette petite créature élégante et fine,
d’une irrésistible séduction; jalouse aussi du lien si fort qu’elle
devinait entre le père et l’enfant orpheline. De plus, à chaque instant
ses instincts de domination s’exaspéraient devant l’indépendante
vivacité d’Arlette dont l’originalité choquait toutes ses idées de femme
positive, dépourvue du moindre atome d’imagination.
De là des chocs continuels, surtout en l’absence du docteur, entre la
belle-mère et la belle-fille: l’une rude, agressive, facilement
violente; l’autre, ombrageuse, tout de suite cabrée devant une volonté
tyrannique qui la révoltait et qu’elle supportait impatiemment, toute
frémissante, et seulement par tendresse pour son père. Toutefois, par
une vraie grâce du ciel, Arlette ne souffrait, en somme, nullement de
cette situation difficile. Il y avait, en effet, en elle, un fonds
d’énergie native et d’élasticité, une intensité de vie, de jeunesse, de
gaieté qui ne la laissait jamais abattue sous les attaques malveillantes
de sa belle-mère, qu’elle soutenait, résolue et hardie, comme un petit
coq de combat.
Mais, son père disparu, que deviendrait-elle alors? Et c’était là
l’incessante crainte qui torturait le docteur Morgane depuis qu’il
voyait devenir plus graves les symptômes de sa maladie de cœur. C’était
la terrible angoisse de ses longues nuits sans sommeil, quand une des
crises dont il gardait le secret l’obligeait à demeurer levé des heures
afin que l’air pût mieux pénétrer dans sa pauvre poitrine haletante.
Et de nouveau, ce jour-là, il songeait à cet avenir menaçant, tandis
que, d’un mouvement instinctif, il dirigeait son cheval sur la route
déserte où s’entendait, très sonore, le roulement de la voiture. Mais
Douarnenez se montrait, les maisons les plus proches profilant des
silhouettes massives dans le brouillard, que trouaient faiblement les
lueurs jaillies, çà et là, des fenêtres aux volets ouverts encore.
Le docteur arrêta sa voiture devant la petite boutique basse de Mlle
Malouzec, d’où s’échappait, à travers les vitres, une lumière pâle et
tremblotante; et il entra.
--Eh! c’est vous, Yves? fit Mlle Malouzec, dont le visage s’éclaira d’un
cordial sourire de bienvenue. Et elle posa son tricot pour serrer la
main du docteur.
--Bonsoir, Catherine.
--Bonsoir; vous avez bien fait d’entrer. Mon frère sera content de vous
voir. Il se plaignait de n’avoir pas reçu votre visite aujourd’hui.
--Est-ce que son rhumatisme le fait souffrir davantage?
--Le brouillard lui est mauvais, et il s’ennuie d’être prisonnier au
logis. Les journées passées sans sortir sont interminables pour lui.
Mais, en définitive, il a plus besoin de l’ami que du médecin.
Elle parlait d’une voix sonore que l’accent breton rendait guttural un
peu; et, la boutique laissée aux soins de la petite servante, elle
traversa le couloir qui amenait à la maison, conduisant le docteur vers
son frère.
Celui-ci, qui somnolait, sa jambe malade allongée devant la flamme du
foyer, tourna la tête à leur entrée.
--Morgane, mon vieil ami, je commençais à croire que vous oubliiez votre
pauvre invalide, comme Arlette, d’ailleurs, qui n’a pas paru, même une
seconde.
--Arlette ne m’avait pas dit qu’elle viendrait. Elle n’aura pu sortir.
--Sans doute, elle aura été mise sous clef par son geôlier! gronda le
capitaine, qui ne parvenait pas toujours à dissimuler son antipathie
prononcée pour Mme Morgane.
Mais comme il était de cœur excellent et craignait d’avoir désobligé le
docteur, il reprit aussitôt:
--Ah çà, Morgane, votre diable de médecine n’arrivera donc jamais à me
remettre sur pied, si elle ne me rend pas ma belle santé d’autrefois?
J’enrage de rester ainsi transformé en impotent!
--Ah! mon ami, ne vous plaignez pas trop, vous qui n’avez pas charge
d’âme, vous qui ne connaissez pas ce tourment de toutes les minutes,
savoir que, d’un moment à l’autre, on peut manquer à des êtres qui ont
absolument besoin de vous...
Ces mots étaient échappés au docteur. Il le regretta, sentant tomber sur
lui le regard perspicace de Mlle Malouzec. Mais elle ne releva pas ses
paroles. Elle était pour Yves Morgane une amie de trop vieille date pour
ignorer qu’il prétendait porter seul les fardeaux qui pesaient sur lui.
Et elle demanda seulement, afin de le distraire de sa pensée:
--N’est-ce pas bientôt, Yves, que se marie la cousine d’Arlette, Mlle
Chausey? Il me semblait que votre fillette devait être demoiselle
d’honneur?
--Oui, en effet, il avait été question de cela. Sa tante et ses cousines
ont été charmantes pour elle durant leur séjour ici. Elles lui ont
témoigné un intérêt que j’ai eu la naïveté de croire réel. Ses cousines
lui ont même écrit. Mais vous connaissez ma petite sauvage. La
correspondance n’est pas son fort. J’imagine que l’extrême naïveté de
ses lettres aura un peu découragé ses brillantes cousines, et voilà bien
six semaines que nous n’entendons plus parler d’elles. Que voulez-vous?
les heureux n’ont guère le loisir de songer aux pauvres diables qui
gagnent plus ou moins péniblement leur pain de chaque jour. C’est dans
l’ordre!
--Yves, prenez garde d’être injuste.
--Je vous assure, Catherine, qu’à cette heure je serais ravi d’avoir la
preuve de mon injustice, comme vous dites... Je m’étais pris à espérer
que, peut-être, mon Arlette allait se trouver rapprochée de la famille
de sa mère, sa seule famille, et que, dans la suite, elle pourrait
trouver appui de ce côté... Un vrai rêve, enfin! Est-il possible que
moi, à cette heure, je me prenne encore à rêver! Mon Dieu, c’est tout
simplement risible. Avouez-le, Catherine.
--Pourquoi voulez-vous que je fasse une déclaration de ce genre? Grâce
au ciel, je ne suis pas une créature de peu de foi et je ne désespérerai
jamais de rien ni de personne. Mme Chausey m’a paru trop réellement
bonne pour oublier Arlette.
--Espérons-le, conclut le docteur avec un sourire lassé.
Et, se détournant, il interrogea:
--Quelles nouvelles ce soir, Malouzec? Le courrier vient de vous
arriver.
Le capitaine prit le journal de Quimper, posé près de lui, encore
enserré dans sa bande d’adresse, et le déplia distraitement. Soudain son
regard, errant sur les pages, s’arrêta si fixement sur l’une d’elles,
que le docteur Morgane, surpris, interrogea:
--Qu’y a-t-il donc? Que voyez-vous?
--Une nouvelle qui ne m’étonnerait pas; mais, si elle est exacte, ce
serait pour bien des gens ici une véritable catastrophe...
--Laquelle? Qu’avez-vous lu?
--Une dépêche concernant la banque Le Goanec.
--A quel propos, cette dépêche?
Un léger frémissement agitait la voix d’Yves Morgane. Le capitaine
semblait hésiter à répondre.
--Pour annoncer que Le Goanec aurait, ce matin, suspendu ses payements
et...
--Et?...
--Et serait en fuite!
--Mais c’est impossible! fit le docteur, redressant sa haute taille
maigre, comme pour ressaisir le souffle qui lui faisait défaut. C’est
impossible! Une maison si sûre!
Le capitaine secoua la tête:
--Non, pas si sûre! Rappelez-vous les bruits qui ont couru sur sa
solidité, il y a quelques mois déjà. Nous en avions causé ensemble!
--Oui, c’est vrai, nous en avions causé, répéta M. Morgane d’un ton si
étrange que le capitaine, soudain bouleversé d’inquiétude, interrogea:
--Morgane, est-ce que vous aviez encore des capitaux chez Le Goanec?
--J’y avais tout ou presque tout ce qui constitue la mince fortune
d’Arlette, ce qui lui revient de sa mère et ce que j’ai pu économiser
pour elle... Vous entendez, tout!
L’accent du docteur était si poignant dans sa rudesse, que M. Malouzec
fit instinctivement:
--Morgane, ne vous tourmentez pas ainsi à propos d’une nouvelle qui,
après tout, pourrait bien être fausse, ou du moins fort exagérée.
--Fausse! Montrez-moi le journal.
Il lut les quelques lignes et rejeta le papier sur la table.
--Comment voulez-vous que je doute devant ces détails si précis?
Probablement, j’ai en ce moment chez moi une dépêche qui m’apprend le
désastre... A cette heure, Malouzec, mon enfant est aussi pauvre que la
plus pauvre des gamines de Douarnenez. Vous comprenez, aussi pauvre!...
Si je disparaissais demain, tout à l’heure, comme j’en suis menacé, elle
n’aurait d’autre ressource que la charité de sa belle-mère... Et cela,
mon Dieu, par ma faute!
--Par votre faute? demanda Mlle Catherine, dont le visage s’était tout à
coup creusé au point qu’elle semblait une très vieille femme.
--Oui, par ma faute. Malouzec m’avait, je m’en souviens maintenant,
averti des bruits qui couraient sur la banque Le Goanec. Et moi, au lieu
de me renseigner, d’agir, de me transformer s’il le fallait en homme
d’affaires, je me suis laissé absorber stupidement par mes occupations
de chaque jour. Je les ai faites aussi nombreuses que possible, toujours
poursuivi par mon éternelle pensée, travailler à l’avenir d’Arlette que
je voulais assurer, puisque mes autres enfants ont la fortune de leur
mère... Et je n’arrive ainsi qu’à lui faire perdre le peu qu’elle
possédait! Quelle fatalité pèse donc sur moi! Quelle malédiction!
Il s’arrêta, la voix brisée. Un des spasmes qu’il connaissait trop bien
lui tordait le cœur, y éveillant une douleur aiguë. Et un silence lourd
de pensées tomba dans la pièce, où les hautes flambées du foyer
allumaient une lumière joyeuse. Le capitaine, consterné, songeait; une
émotion intense bouleversait son cœur d’ami dévoué.
Mais Mlle Catherine, elle, regardait le docteur silencieux, toujours
debout, le visage contracté par une expression de souffrance qui
l’effrayait. Elle eût mieux aimé l’entendre se plaindre, s’accuser,
éclater en paroles amères ou violentes, que de le voir ainsi, sans un
mot, enfermant en lui-même la blessure de ce nouveau coup. L’altération
de ses traits était si grande, qu’une question s’échappa des lèvres de
Mlle Malouzec:
--Yves, vous souffrez?
--Oui, un peu... Ce n’est rien. Je me demande s’il vaut mieux que je
parte dès maintenant pour Quimper, afin de tâcher de savoir...
--Quoi?... A cette heure-ci, vous ne saurez rien... De qui pourriez-vous
avoir des renseignements précis?... D’ailleurs, vous n’avez plus de
train avant ce soir... Attendez à demain...
--Attendre! Passer une soirée, puis une nuit, avec cette incertitude
dans l’âme!... Est-ce que je pourrai jamais? Ah! apprendre ce qu’il y a
de vrai!... Je vais télégraphier à Quimper... Dans quelques heures, au
moins, j’aurai une réponse... Je saurai...
Il reprenait encore le journal et, avec une avidité fiévreuse, relisait
la dépêche qui précisait impitoyablement les détails de la catastrophe,
la révélant déjà dans son entier, donnant des chiffres qui en accusaient
l’étendue... A quoi bon s’obstiner à douter? Le désastre était complet.
S’il l’eût atteint lui seul, combien il lui eût paru plus aisé à
supporter. Mais c’était son Arlette qui était frappée; c’était pour elle
que l’avenir menaçait d’être rude, comme il l’est sans merci pour les
pauvres; c’était elle, la chère et joyeuse petite créature, qui
connaîtrait peut-être la gêne, la misère des conditions dépendantes,
l’amertume du pain à gagner.
Tout cela, le docteur en eut en un instant la perception nette, et une
angoisse l’étreignit tout entier, tandis qu’une supplication désespérée
sanglotait dans son cœur:
--Vivre, mon Dieu! Vivre encore! Vivre longtemps à cause d’elle!
La voix du capitaine s’éleva, enrouée par l’émotion:
--Morgane, mon vieux camarade, si je puis vous être bon à quelque chose,
vous savez, n’est-ce pas? que je suis tout à vous et que vous me
causerez une grande joie, une des plus grandes joies que je puisse
encore éprouver, en usant de moi le plus que vous le pourrez...
Catherine et moi, nous avons toujours considéré votre Arlette comme
étant un peu à nous, et nous l’aimons comme notre enfant!
--Je le sais, mon ami, et je vous remercie de me le redire aujourd’hui!
Mais, en ce moment, vous êtes impuissants comme moi devant ce nouveau
malheur, s’il est réel... Et il faut que j’aille m’en assurer. C’est une
torture que cette incertitude!
Les deux hommes se rapprochèrent dans une étreinte profonde, sans que le
capitaine ajoutât un mot, sûr que Morgane et lui se comprenaient, ayant
foi l’un dans l’autre.
Avec Mlle Malouzec, le docteur sortit de la chambre. Dans la pièce
voisine, il s’arrêta une minute, rassemblant toute sa volonté pour
dominer la double souffrance, morale et physique, qui le meurtrissait.
D’un geste spontané, la vieille demoiselle lui tendit ses deux mains.
Leurs yeux se rencontrèrent, et ils étaient pleins de larmes.
Sourdement, le docteur murmura:
--Croiriez-vous, Catherine, que je ne puis encore m’imaginer que le
désastre est réel! Il me semble que je fais un mauvais rêve, que, tout à
l’heure, je vais me réveiller et recevoir la nouvelle que je m’étais
effrayé comme un enfant! Que vous devez me trouver faible!
--Faible! mon pauvre ami! Ah! si nos misérables désirs signifiaient
quelque chose, que je voudrais, Yves, prendre pour moi votre épreuve
nouvelle!
--Oh! une épreuve terrible! Dieu! si encore j’étais certain d’avoir le
temps de remédier au mal que j’ai fait!... Mais j’ai, moins que
personne, la certitude du lendemain!
Une contraction crispa une seconde les traits de Mlle Malouzec.
--Yves, pourquoi vous êtes-vous obstiné à cacher que vous souffriez?
Pourquoi ne vous êtes-vous pas soigné... sérieusement, ainsi que vous le
deviez?
--Je me suis soigné; mais, comme médecin, je ne puis m’illusionner. Je
ne guérirai jamais. Toute la science du monde n’y peut rien. Je ne suis
plus qu’une pauvre machine humaine tout usée, et j’ai le cœur atteint de
telle sorte, que les mois, peut-être les jours, me sont comptés.
Il parlait avec une sorte de calme désespéré plus déchirant à entendre
qu’une plainte; et l’inexorable conviction qui était en lui entrait
brutalement en elle aussi, y éveillant une douleur âpre qui lui
meurtrissait l’âme.
--Cela, Catherine, je le dis à vous seule, parce que nous sommes de bien
vieux amis et que j’ai en vous une absolue confiance... Et puis, il y a
des moments où la force finit par manquer pour ne pas crier sa détresse,
alors qu’on est sûr d’être écouté. Mais personne, à cette heure, ne doit
rien savoir de l’aveu que je vous ai fait. A quoi servirait qu’ils
sussent tous que je suis un condamné à mort? J’ai votre promesse,
Catherine?
Gravement, elle dit, et ses lèvres tremblaient:
--Vous l’avez, Yves. Mais je crois fermement que vous êtes mauvais juge
de l’état de votre santé, parce que vos inquiétudes au sujet d’Arlette
ne vous laissent pas toute votre clairvoyance. Quoi qu’il arrive, je
vous jure, comme mon frère l’a dit, qu’Arlette sera notre enfant. Soyez
sûr que jamais nous ne la considérerons autrement. Que cette idée vous
rende, s’il est possible, votre peine un peu moins lourde.
--Merci! fit-il presque bas. Quel cœur vous avez, Catherine!
--Pourquoi? Parce que j’aime votre enfant qui me donne l’illusion
d’avoir, moi aussi, comme les autres femmes, un jeune être à chérir,
avec tout ce que mon vieux cœur contient de tendresse sans objet? Ah!
mon ami, ne me sachez pas gré d’aimer votre Arlette! Elle m’a fait plus
de bien que je ne lui en ferai jamais!
Elle s’arrêta brusquement, la voix étouffée.
Une flamme secrète transfigurait l’expression de cette grande figure
énergique et laide.
Peut-être, en ce moment, eut-il l’intuition de ce que cette femme aurait
pu être pour lui, s’il l’avait voulu. Peut-être eut-il la vision confuse
de ce que serait devenu son foyer dévasté, si Catherine Malouzec y était
entrée jadis, pour remplacer la jeune femme morte. Mais il n’eut pas un
mot qui trahit la pensée jaillie obscurément en lui; et, en silence, ils
se séparèrent.
Le brouillard était devenu plus intense encore; et les rares passants
apparaissaient comme des silhouettes fugitives dans la brume épaisse.
Devant l’hôtel Le Bihan, un groupe se tenait, faiblement éclairé par les
globes lumineux de la porte d’entrée, et un bruit de voix s’en
échappait. En approchant, le docteur distingua des visages connus; sur
tous était le même air de consternation. Il interrogea, le cœur battant
à larges coups dans la poitrine:
--Qu’y a-t-il donc?
--Ah! c’est vous, docteur?... Une mauvaise nouvelle, ce soir... La
banque Le Goanec a suspendu ses payements...
--Cela est certain?
--Mais oui, par malheur. Kergorian était à Quimper aujourd’hui; et
c’était une agitation dans toute la ville!!! Le Goanec est en fuite. Il
était parti ouvertement hier matin et n’a pas reparu... Il y a beaucoup
de victimes. Le Goanec était un véritable hypocrite... Il passait pour
un dévot s’il en fût, et il tripotait ferme avec les fonds de ses
clients...
Yves Morgane n’écoutait plus... A quoi bon les renseignements qu’on
pourrait lui donner maintenant? Il ne lui était plus possible de douter.
Le malheur s’était abattu sur lui, tellement imprévu, qu’il en gardait
encore l’impression confuse de se mouvoir dans un cauchemar, alors que,
cependant, la certitude venait d’entrer en lui avec une impitoyable
netteté, qu’elle était vraie, cette ruine d’Arlette, vraie, affreusement
vraie!
Machinalement, il répondit quelques phrases à celui qui venait de lui
parler, serra au hasard les mains qui se tendaient vers la sienne, et,
dans la nuit embrumée, il s’éloigna, allant droit devant lui, l’âme
écrasée, envahie par le désir lâche d’en finir avec cette vie mauvaise
qui venait de le vaincre une fois de plus...
Mais ses pas inconscients le ramenèrent devant sa maison. Personne, dans
cette demeure, ne devait savoir quelle nouvelle et saignante blessure il
portait en lui. Les phrases de condoléance banale que Mme Morgane aurait
peut-être cru devoir lui adresser lui étaient odieuses à l’avance, car
il savait qu’elles seraient mensongères. La ruine d’Arlette
n’inspirerait aucune pitié vraie à sa belle-mère.
Avec un soin instinctif, il ouvrit silencieusement la porte, désireux
d’échapper en ce moment à un rapprochement même fugitif avec elle. Mais
l’oreille attentive d’Arlette avait perçu le bruit léger de la porte;
et, traversant le vestibule, elle courut à lui.
--Père, est-ce vous, enfin? Comme vous rentrez tard! Je commençais à
être tout à fait tourmentée, et j’allais me sauver chez le capitaine
pour être sûre que vous y étiez...
--Te «sauver»?... Pourquoi, chérie?
--Vous comprenez que si j’avais demandé la permission, elle m’aurait
certainement été refusée... Ainsi, vous n’êtes pas trop fatigué, père?
--Non, mon aimée, pas trop.
--Vraiment?
Et ses yeux, dans l’ombre du vestibule, interrogeaient avidement le cher
visage.
--Vraiment! répéta-t-il, attirant contre lui, d’un geste enveloppant, la
petite créature qu’il adorait et pour laquelle il souffrait tant à cette
heure.
Des profondeurs de la pièce où elle surveillait une lessive, Mme Morgane
cria de sa voix sèche:
--C’est vous, Yves? Il y a des lettres pour vous dans votre cabinet.
Anaïk va vous y porter de la lumière.
--Non, pas Anaïk, moi! s’écria Arlette, qui avait déjà saisi la lampe.
--Naturellement! Vous ne songez qu’à perdre du temps en promenades, au
lieu de travailler comme votre sœur, gronda Mme Morgane.
Le docteur arrêta d’un regard, au passage, une prompte riposte
d’Arlette, et lui-même, sans répondre, entra dans son cabinet. Un feu
pâle y brûlait tiédissant à peine l’air de la vaste pièce, que la petite
lampe montée par Arlette éclairait faiblement. Il se laissa tomber
plutôt qu’il ne s’assit; et l’enfant, comme de coutume, vint se blottir
à ses pieds, la tête sur ses genoux. D’un mouvement de caresse, il
effleurait les cheveux légers; mais il resta silencieux, épuisé par la
crise morale qu’il venait de traverser, ne pensant presque plus, sentant
seulement qu’elle était là, sa fille, et qu’à cette heure encore elle ne
subissait nulle atteinte du malheur tombé sur sa jeune vie.
Mais elle avait un peu soulevé la tête, et elle le contemplait, inquiète
de l’altération de son visage pâle.
--Père, est-ce que vous êtes souffrant ce soir? interrogea-t-elle,
anxieuse.
--Non, chérie, je suis seulement fatigué, bien fatigué...
--Vous n’êtes que fatigué? Vous avez l’air triste! Père, je suis
certaine que vous êtes triste! Est-ce que vous ne voulez pas dire à
votre «petite» ce que vous avez?... Peut-être pourrait-elle vous
consoler un peu, elle qui vous aime tant!
La voix d’Arlette tremblait, car une crainte l’ébranlait toute; mais il
y avait une telle tendresse dans son accent, dans les yeux qu’elle
attachait sur lui, qu’il en éprouva tout ensemble une joie et une
douleur aiguës... Était-il donc si peu fort, qu’il se trahissait ainsi
devant elle? Par un suprême effort de volonté, il dit, s’efforçant de
reprendre le ton ordinaire:
--J’ai eu aujourd’hui, en effet, de grands soucis, mon Arlette... Mais
j’y remédierai; ne t’en tourmente pas, chérie... Laisse-moi maintenant,
j’ai beaucoup à travailler...
Et il trouva encore une ombre de sourire pour achever:
--Tu le vois, je n’ai pas même encore regardé mon courrier du soir...
Veux-tu le mettre près de la lampe?
Il parlait ainsi pour l’écarter et fuir la perspicacité de son regard
aimant. Elle obéit, et, distraitement, du doigt, elle écarta les lettres
posées sur le bureau. Une exclamation joyeuse lui vint:
--Ah! père, une lettre de Paris! de ma tante Chausey; je reconnais
l’écriture!
--Je la regarderai tout à l’heure... Va auprès de ta mère maintenant...
--Pour plier encore du linge? Oh! père... C’est tellement ennuyeux!...
Et puis, ce que je fais n’est jamais bien!... Alors, il me faut
recommencer. Cela m’agace... Et je suis grondée... Père, gardez-moi
encore!
--Non, chérie, c’est impossible, fit-il de cet accent auquel jamais elle
ne résistait. Sois patiente, ma petite enfant aimée... Sois patiente en
pensant que je le désire...
--Oui, père.
Et les mots tombèrent de ses lèvres avec la gravité d’une promesse,
tandis qu’elle cherchait une fois encore son baiser.
Le docteur entendit son pas léger s’éloigner, se perdre dans
l’escalier... Puis, indifférent, il ouvrit d’un doigt machinal la
première lettre tombée sous sa main, celle de Paris, et il lut:
«Mon cher ami,
«Vous m’avez promis la visite de votre Arlette pour cet hiver, et je
viens vous réclamer l’enfant; coûte que coûte, il faut que vous nous
fassiez le sacrifice de vous séparer d’elle et que vous nous la
donniez pour le mariage de sa cousine, qui a lieu dans trois semaines
environ. Envoyez-nous votre trésor, mon cher Yves, ou amenez-le-nous,
ce qui serait mieux encore. Nous vous le garderons précieusement, mais
aussi le plus longtemps possible, je vous le déclare à l’avance en
toute honnêteté, car nous sommes tous désireux, mes filles, Guy et
moi, de faire plus ample connaissance avec la chère petite. Soyez bien
sûr, mon ami, qu’elle sera pour moi une véritable fille, tout le temps
que vous nous ferez l’amitié de me la confier, et j’espère bien que
nous arriverons à la gâter assez pour qu’elle ne regrette pas trop sa
Bretagne... Une bonne réponse, n’est-ce pas, et bien vite?
«Tous mes compliments, je vous prie, à Mme Morgane. Mes baisers très
tendres à Arlette, avec mes meilleurs souvenirs pour vous-même.
Croyez-moi, mon cher Yves, votre très dévouée,
«Louise CHAUSEY.»