Sur la grande place de Douarnenez, il y avait une petite boutique basse,
bien connue non seulement des ménagères du pays, mais encore des
artistes et des hommes de lettres venus là en séjour d’été, car ils
faisaient volontiers de fréquentes stations pour causer avec la
propriétaire de ladite boutique, Mlle Catherine Malouzec. C’est qu’elle
avait vraiment sa personnalité, cette solide Bretonne, frôlant la
soixantaine sans que sa haute taille robuste en subît, même de loin,
l’effet; à peine quelques rides sillonnaient le visage d’un ton de cire
blonde, où luisaient des yeux très vifs qui éclairaient une indiscutable
laideur,--mais une laideur souriante et aimable. Éternellement habillée
de même, elle avait un air de nonne, ses cheveux gris allongés en
bandeaux plats sous la coiffe plissée, sa robe unie, toujours noire,
tombant en plis rigides le long de son grand corps sans grâce.
Dans la petite boutique vieillotte, vitrée de carreaux étroits derrière
lesquels s’alignaient, en la saison, des pots alternés de géraniums et
de fuchsias, non seulement elle vendait de tout,--les pelotes de laine
voisinant avec les images bariolées de couleurs vives, les faïences de
Quimper, le chocolat et les plumeaux à l’usage des ménagères
douarnenistes,--mais encore elle accueillait, avec une dignité
singulière et innée, les visiteurs de choix qui venaient chercher auprès
d’elle les détails sur les coutumes, les légendes, les poésies du pays.
Ces détails, elle les leur donnait dans une langue originale de femme
intelligente, d’un tour d’esprit bien personnel, puisqu’elle n’avait
jamais subi aucune influence intellectuelle.
Ni riche ni pauvre, elle était de fort honorable famille et aurait pu
vivre «en dame» dans sa maison. Mais, avant tout, elle était
observatrice rigoureuse de la tradition; et sa grand’mère et sa mère
ayant été successivement les souveraines maîtresses de la petite
boutique basse, elle avait tout naturellement suivi leur exemple, mais
en restant fille, car elle s’était jugée, sans pitié, trop laide pour
tenter avec succès l’aventure conjugale.
Son frère, non moins respectueux des usages de la famille, où les hommes
étaient marins de père en fils, avait longtemps navigué, faisant le
commerce un peu sur toutes les côtes, jusqu’au jour,--très long à se
lever,--où, fatigué enfin de sa vie errante, il était revenu se fixer
dans ce coin de terre où il avait joué gamin, avec de vigoureux petits
gars, aujourd’hui hommes vieillis comme lui. Il avait retrouvé la maison
filiale telle qu’il l’avait vue tout jeune; il avait repris possession
de la chambre qu’il occupait garçonnet, celle-là même où il avait fait
ses premiers rêves de vie aventureuse et dont les murs, par endroits,
portaient encore la trace des tatouages qu’il leur infligeait pour
représenter les scènes décrites dans ses chers livres de voyage.
Maintenant, M. Malouzec ne lisait plus, ses souvenirs lui formant
désormais un livre qui suffisait à le charmer; et son occupation
préférée était devenue le soin de son jardin, qu’il entourait d’un
véritable culte, en compagnie d’une jolie fleur humaine, sa favorite,
Arlette Morgane, qui faisait de lui tout ce qu’elle voulait, comme Mme
Morgane le remarquait aigrement en toute occasion. En effet, ce vieux
loup de mer de taille athlétique, au demeurant l’homme le plus paisible,
le meilleur, le plus doux qu’on pût souhaiter rencontrer, était le
docile serviteur de la fantasque Arlette Morgane. «Elle est la seule
passion de sa vie!» affirmait en riant Mlle Catherine, qui ne s’en
montrait point jalouse. Elle-même adorait l’enfant, qu’elle avait vue
naître, de toute la tendresse inemployée qu’enfermait son cœur de
vieille fille. Et l’enfant le savait bien...
Quand elle était bébé, la boutique basse de la grande place lui faisait
l’effet d’un monde un peu mystérieux, tant elle y apercevait de choses
dont elle ne devinait pas bien l’usage. Aussi elle y arrivait tout
ensemble craintive et charmée, sans rien perdre toutefois de son
assurance drôle, sa petite bouche fière, qui n’avait point de baisers
pour tout le monde, allant chercher, caressante, la grande figure maigre
de Mlle Catherine, toujours éclairée pour elle par un bon sourire... Et
puis, là, elle était souveraine maîtresse, ce qui convenait fort à sa
jeune indépendance; elle était reçue comme une reine par Mlle Catherine,
ravie de la voir promener sa mignonne personne dans la boutique sombre,
amusée de l’adresse des doigts menus fourrageant de droite et de gauche,
même dans les profondeurs des boisseaux pleins de lentilles sèches, pour
le seul plaisir de disperser ensuite les innocentes lentilles aux quatre
vents du ciel, d’un mouvement vif de la main.
Quelquefois pourtant, si les fantaisies d’Arlette devenaient trop
audacieuses, Mlle Catherine perdait patience et morigénait un peu la
petite reine, qui ne se troublait guère, mais cessait tout de suite son
jeu. Avec ceux qu’elle aimait, elle était docile, pliant son impétuosité
au joug pour répondre à la tendresse qu’on lui donnait;--d’ailleurs,
vite cabrée devant l’autorité des autres. De là, ses rébellions plus ou
moins accentuées devant Mme Morgane, incapable de comprendre une nature
prime-sautière, ardente comme celle de l’enfant; irritée de ne pouvoir
la transformer en une fillette quelconque, docile, calme, travailleuse,
une espèce de machine vivante bien facile à faire mouvoir.
Travailleuse, Arlette l’était, certes, mais à sa manière, passionnée
pour ce qui l’intéressait, d’une indifférence totale pour tout le reste;
son esprit étant un personnage d’humeur fort indépendante qui habitait
un palais très précieux, tout neuf encore, aux murailles de cristal,
lumineuses et irisées, hermétiquement closes pour les intrus... De ce
nombre, en première ligne, la propriétaire du brillant palais mettait
sans hésitation l’arithmétique, science fort estimable sans doute, mais
à la façon du grimoire des sorciers; bonne, déclarait-elle
dédaigneusement, pour les marchands et les vieilles gens qui ont fait
beaucoup d’économies,--non, certes, pour les petites filles à l’aube de
leur vie.
En revanche, les portes s’étaient ouvertes bien grandes devant deux
illustres sœurs, l’histoire et la géographie; mais elle les avait
accueillies à sa manière, les interrogeant sur cela seul qui la
charmait, tirant sa révérence à ce qui était chronologie, dates,
administration; laissant de côté, avec une désinvolture parfaite, les
listes des fleuves, montagnes et autres accidents géographiques, qu’elle
abandonnait là où ils devaient rester jusqu’à la fin des siècles.
Cependant, elle était captivée par les visions que certains d’entre eux,
parfois par leur nom seul, évoquaient dans son imagination, déjà
préparée à goûter le pittoresque des contrées lointaines par les récits
du capitaine. Lui, avait navigué par là-bas, dans les pays charmeurs
qu’Arlette ne connaîtrait jamais, où poussaient de grandes fleurs
étranges sous des ciels d’un bleu insondable, à l’ombre d’arbres
splendides, tels qu’il en existait dans ces contes, ces légendes qu’elle
aimait tant à lire.
Car elle avait, comme tous les êtres très jeunes, le goût du
merveilleux. Elle adorait les histoires de saints accomplissant des
miracles, qui la transportaient d’admiration et ne semblaient jamais
surprenants à sa foi naïve et ardente. Elle avait plein la mémoire de
vieilles chansons, de vieilles poésies celtiques qui la faisaient vivre
dans un monde charmant, inconnu aux profanes, peuplé d’enchanteurs, de
saints, de fées, de héros échappés d’un peu partout. Légende et histoire
s’étaient, en effet, si bien amalgamées dans ce jeune cerveau,
indifférent à l’ordre des siècles, que bien impossible eût été de lui
faire distinguer le domaine propre de chacune. Pour Arlette, étaient
contemporains tous les personnages qui lui plaisaient. C’est ainsi
qu’elle faisait vivre en excellent voisinage, le vaillant Arthur, Henri
IV, Roland le paladin, Marie Stuart; voire même la belle et fatale
Dahut, la fille maudite du roi Gralon, dont, toute petite fille, elle
écoutait l’histoire avec un effroi charmé, pour s’en aller ensuite, à la
marée basse, chercher à entrevoir, dans l’infini blond des sables, les
ruines saillantes encore de la ville d’Ys,--racontait-on... Quant aux
héros qui n’avaient pas le don de la séduire, elle les rejetait
pêle-mêle dans le chaos très sombre où jamais ne s’aventurait le lutin
qu’elle avait pour esprit; et, à la tête des victimes reléguées dans cet
abîme ténébreux, trônait l’infortuné Louis XIV. Ce grand roi majestueux,
casqué d’une encombrante perruque, paraissait à Arlette tout crûment un
sot d’avoir enseveli son visage sous un pareil édifice, et sa liberté
sous les mille liens de l’étiquette.
C’est que la liberté lui semblait le plus grand des biens, à elle, vrai
farfadet, sœur de ceux que les bonnes gens croyaient voir, le soir,
danser éperdument dans la lande; comme eux, toute de flamme, éprise de
mouvement, pétillante de malice rieuse, le cœur infiniment tendre, la
pensée d’une clairvoyance destinée à devenir sans merci quand sa candeur
extrême n’y mettrait plus une sourdine; ayant en elle tout un monde de
sentiments, d’idées, d’impressions qui s’unissaient, se succédaient de
façon à faire d’elle une petite créature singulièrement vivante.
Une petite créature qui tenait donc une très grande place dans
l’existence actuelle du bon capitaine Malouzec; lequel, tout bas, la
considérait bien un peu comme son enfant, par cela seul qu’il l’avait
vue pouponne et qu’elle avait toujours été sa favorite, depuis le temps
où il prenait tant de plaisir à soutenir sa marche chancelante de
bébé...
... Et vraiment si, ce jour-là, M. Malouzec ne goûtait pas davantage la
paix radieuse de cette matinée de dimanche, c’est qu’il attendait
inutilement la visite de cette petite amie. Il l’avait à peine entrevue
depuis que cette famille Chausey avait surgi tout à coup, réclamant le
droit de faire ample connaissance avec elle et l’accaparant
complètement.
Rencontre providentielle dont il y avait lieu de se réjouir, déclarait
Mlle Catherine. De la sorte, l’enfant connaîtrait les parents de sa
mère.
Oui, c’était très bien, le capitaine l’avouait; mais, à part lui, il
songeait avec un secret plaisir, tout en se jugeant très égoïste, que
cette brillante famille d’Arlette allait seulement faire une apparition
à Douarnenez.
Et il se le répétait encore, tandis qu’il contemplait, assis à l’ombre
d’un noyer bien feuillu, les perspectives verdoyantes de son jardin.
Autour de lui, dans les allées, le soleil épandait une clarté intense,
tachée çà et là par l’ombre crue de quelque branche autour de laquelle
des insectes bourdonnaient, ivres de lumière; et dans l’infini bleu de
ce ciel d’été, des hirondelles tournoyaient avec des courbes folles, de
larges envolements d’ailes qui semblaient les emporter vers la mer
palpitante.
La brise chaude qui errait chargée d’une indéfinissable odeur de fraises
mûres et de lis, apporta tout à coup au capitaine le bruit d’une
lointaine sonnerie de cloches dans l’église qu’on ne voyait pas, et il
pensa:
--Tout à l’heure, Catherine, en revenant de la grand’messe, me donnera
des nouvelles d’Arlette, puisque l’enfant me délaisse!
Cette accusation était un jugement téméraire. Voici que, soudainement,
le capitaine en recevait la preuve, car sur le seuil de la maison
apparaissait, en cette minute, une mince personne qui descendait en
courant les marches du perron et traversait de même le jardin inondé de
soleil.
--Capitaine, bonjour! criait-elle gaiement.
--Comment! c’est vous? bien vous, petite reine? Je croyais que vous
m’oubliiez tout à fait, que vous alliez partir pour le Pardon sans faire
la charité d’un bout de visite à votre vieil ami!
Et, dans ses deux grosses mains, il emprisonnait toute la main
d’Arlette.
--Si vous avez cru pareille chose, capitaine, vous êtes un ingrat!
Seulement, je suis bien sûre que vous ne l’avez pas cru, ce serait trop
mal! Tout à l’heure, nous partons pour Kergoat... Mais je me suis
échappée pour venir vous trouver. Il y avait trop longtemps, vraiment,
que je ne vous avais vu! Aussi, regardez comme j’ai chaud de m’être tant
dépêchée pour courir jusqu’ici!
Elle levait vers lui son jeune visage qu’une ondée de sang empourprait
plus vivement aux joues. Vers la racine des cheveux fous, moussant
autour des tempes, la peau était toute moite. M. Malouzec en fut
inquiet.
--Mon petit enfant, il ne fallait pas vous mettre à cause de moi dans un
pareil état! J’aurais bien attendu un jour de plus pour que vous ayez
recouvré toute votre liberté. C’est demain, n’est-ce pas, que repart la
famille Chausey?
--Je ne sais pas bien au juste! Oh! capitaine, je voudrais les voir
rester ici toujours! C’est si charmant de les avoir! Et surtout pendant
que Mme Morgane est absente!
--Comme vous vous éprenez vite, Arlette! fit-il, remué par un vague
sentiment de jalousie.
--Mais, capitaine, ils sont tellement aimables pour moi! même le fiancé
de Charlotte!... Un officier, vous savez, et tout à fait bien!... Il a
l’air enchanté d’épouser Charlotte!
--Je le crois bien!... A distance, le mariage est toujours une histoire
amusante!
--A distance?... Et de près?...
--De près... de près... C’est selon les goûts! bredouilla le capitaine,
saisi du sentiment qu’il s’était aventuré sur un terrain délicat.
Aussi, pour détourner le cours des réflexions d’Arlette, il interrogea:
--Et votre tante?... Vous ne dites rien d’elle!
--Ma tante? Elle est excellente... Et je l’aime déjà beaucoup!
--Allons, c’est complet! Vous adorez toute la famille, y compris le
fiancé et votre beau cousin.
--Je ne les adore pas, je les aime!... C’est si bon d’aimer!... Mais,
d’eux tous, c’est encore Guy, je crois, que je préfère... Capitaine, il
est très bien!
--Très bien?... Mon petit enfant, que vous êtes donc enthousiaste pour
rien!
Arlette bondit hors du fauteuil-berceuse où elle se balançait
allégrement.
--Pour rien! Si vous voyiez Guy, je vous assure qu’il vous ferait le
même effet qu’à moi!... Il est délicieux! Il serait parfait si...
--Si quoi?
Elle reprit sa place dans le fauteuil, attrapant au passage une fraise
dans laquelle mordirent ses petites dents fines.
--Si j’étais sûre qu’il ne se moque pas de moi!
--Il se moque de vous! Mais c’est un homme fort mal élevé alors...
Comment peut-il vous plaire?
--Je ne suis pas bien certaine qu’il se moque de moi... Il a seulement
des yeux qui m’examinent comme une curiosité... Est-ce que j’ai quelque
chose d’extraordinaire? Regardez-moi bien... comme si vous ne me
connaissiez pas...
Consciencieusement, le capitaine regarda. Elle s’était redressée devant
lui, bien droite dans sa svelte petite taille, aux proportions si
harmonieuses qu’on ne songeait pas à en remarquer l’exiguïté. Le sang
courait sous la peau transparente, empourprant les lèvres, et les yeux
étincelaient d’un noir de velours, interrogeant, large ouverts, le
vieillard qui poursuivait son examen.
--Eh bien, capitaine, ai-je quelque chose d’extraordinaire?
--Rien du tout, mon enfant. Mais peut-être que les demoiselles de Paris
sont différentes de vous! C’est peut-être pour cela qu’il vous accorde
tant d’attention...
--Oui, c’est peut-être pour cela! fit-elle pensivement. Enfin, j’espère
que ses yeux indiscrets n’ont pas vu dans ma pensée que...
--Que?...
--Que je le trouve tout à fait à mon idée!... Oh! capitaine, je
comprends qu’on déclare les jeunes gens charmants, quand ils sont si
vifs, si gais, si aimables, quand ils vous baisent la main en arrivant
et en partant, quand ils ont vu d’autres villes que Douarnenez, quand
ils connaissent des quantités de choses que vous ne connaissez pas! Car
je suis sûre que mon cousin Guy sait beaucoup de choses que je ne sais
pas!
--Naturellement, ma petite fille, naturellement; il a bien plus étudié
que vous...
--Mais, capitaine, je ne parle pas de ce qu’il a appris dans les livres!
Je parle de ce qu’on apprend dans... dans la vie, de tout ce que je ne
peux pas deviner...
--Heureusement, car ce sont des choses qui ne vous regardent pas,
Arlette.
--Mais c’est justement pour cela que j’ai tant envie de les savoir! Dans
les yeux de Guy, quand il m’écoute bavarder, toutes sortes d’idées
passent, je le vois bien. Aussi, il y a des minutes où j’ai une envie
folle de lui crier: «A quoi pensez-vous?...» Et puis je n’ose pas...
--Par bonheur, ma petite fille, car il vous trouverait très indiscrète!
Le visage souriant du capitaine s’était rembruni devant la pluie
d’éloges qui tombait sur ce Guy, et, la mine un peu déconfite, il
demanda:
--Mais, enfin, comment est-il, votre cousin Guy?
--Ni trop gros ni trop mince, et très grand! plus que vous! Et bien plus
que moi! Quand je lui parle, il faut que je lève le nez très haut pour
voir s’il m’écoute!
--Arlette, je croyais que vous détestiez les personnes grandes!
--Les femmes, oui; mais pas les hommes! C’est même très amusant de se
sentir toute petite près d’eux et de voir que, cependant, ils en passent
par tout ce que vous voulez!
Le capitaine écrasait rageusement une légère motte de terre.
--Et vos cousines? Êtes-vous aussi pénétrée d’admiration pour elles?
Naïvement, elle dit:
--Figurez-vous qu’elles m’intimident beaucoup! Elles sont tellement
bien, élégantes, gracieuses, aimables, parfaites, enfin! que je me
produis l’effet d’une espèce de sauvage auprès d’elles! Je me demande
comment Guy, habitué à les voir, peut me trouver jolie!
--Comment savez-vous que ce monsieur vous trouve jolie? fit M. Malouzec,
fronçant ses gros sourcils blancs.
Triomphante, elle répliqua:
--Parce qu’il me l’a dit!
--Comment, il vous l’a dit?... Mais c’est un insolent que votre cousin!
--Pourquoi? fit-elle effarée; pourquoi?
--Parce que ce n’est pas l’usage... parce qu’on ne doit pas faire de
compliments aux demoiselles bien élevées... D’ailleurs, mon enfant, les
jeunes gens disent cela à toutes les femmes qu’ils rencontrent... C’est
une bêtise à laquelle il ne faut pas faire attention!
--Une bêtise?... Alors, capitaine, vous me trouvez un avorton comme Mme
Morgane prétend toujours que je le suis? Oh! non, ne me dites pas
cela!... Je suis si contente de penser que je puis être jolie même étant
petite et brune, même en ayant les cheveux ébouriffés! A Paris, on n’a
pas les mêmes goûts qu’à Douarnenez! Tant mieux!
--Arlette, ma chère enfant, savez-vous que vous êtes abominablement
coquette!
--C’est de la coquetterie d’être contente qu’on vous trouve bien?
--Mais oui! affirma doctement le capitaine.
--Alors, tant pis! je suis coquette, car je suis ravie de n’être pas
laide comme je le croyais! Capitaine, ne me grondez pas; vous seriez
tout à fait content comme moi si, depuis votre enfance, vous vous étiez
entendu traiter de personne insignifiante, ne valant rien du tout, bonne
seulement à faire des sottises et à être grondée ensuite!... Vous
trouveriez délicieux d’apprendre que vous n’êtes rien de tout cela, et
vous diriez avec moi: «Vive la coquetterie!»
Et Arlette, de plus belle, se balança triomphalement dans son vaste
fauteuil.
Mais au même moment s’élevait dans le jardin une voix de femme, forte et
timbrée:
--Dieu juste! Qu’est-ce que j’entends? Yves, écoutez-vous votre
fille?... Elle va scandaliser M. de Pazanne.
En sursaut, Arlette se retourna. A quelques pas d’elle arrivait Mlle
Catherine; portant sa plus belle coiffe, ayant sous le bras son livre de
prières, et accompagnée non seulement du docteur Morgane, mais de Guy
lui-même.
--Comment, mon cousin, vous voici? fit-elle stupéfaite,--et point
fâchée.
--Oui, moi-même en personne! M. Morgane m’a arrêté au passage, et Mlle
Malouzec a été assez aimable pour m’autoriser à venir vous chercher avec
monsieur votre père.
--Me chercher?
--Parfaitement. Nous venons vous enlever pour déjeuner avec nous avant
d’aller au Pardon.
--Père, vous viendrez aussi à Kergoat? interrogea-t-elle, déjà joyeuse.
--Non, chérie, cela ne m’est pas possible... Je vous retrouverai ce
soir. C’est ta tante qui te fait demander.
Il posait sa main sur la jeune tête brune. Mais Arlette, se dégageant
très vite, attira d’un geste tendre cette main sous ses lèvres. Puis
elle se prit à causer avec Guy; et le capitaine étouffa un soupir
résigné.
Il ne soupçonnait guère que ce Parisien redoutable allait, quelques
instants plus tard, le conquérir à son tour, en admirant ses fleurs.
Le miracle se fit pourtant; et quand, un quart d’heure après, Guy de
Pazanne sortit du jardin qui fleurait bon les lis et les fraises, le
brave capitaine ne considérait plus comme un ennemi ce beau grand
garçon, surgi tout à coup de Paris pour occuper une cervelle de
fillette. Aussi ne trouva-t-il rien à répondre quand, au moment du
départ, son amie Arlette lui glissa d’un ton entendu:
--N’est-ce pas, capitaine, que vous aussi, vous trouvez bien mon cousin
Guy?