Recommandations dernières, puis séparation.--Rude
voyage.--Splendeurs inutiles.--Toujours la ligne courbe.--Tours de
force d'acrobates.--Submergés dans la neige.--Une épave au
loin.--Un _cairn_ par 89°.--Angoisses.--Document allemand.--Traces
de l'expédition anglaise du commandant Nares.--L'écrit du
lieutenant Markham.--La dérive de la mer Paléocrystique.--Subite
élévation de température.
Le 27 avril de bon matin, la petite troupe s'était mise en marche après
un relèvement très exact de la position. Le capitaine avait remis le
commandement à son second, Berchou, qui agirait, en ses lieu et place,
pendant son absence et le garderait au cas où lui d'Ambrieux, ne
reviendrait pas.
Il lui avait remis en outre, ses dernières volontés, sous pli cacheté,
avec ordre d'ouvrir l'enveloppe après une absence d'un mois.
Les hommes s'étaient serré la main en se souhaitant bonne chance, et le
Parisien avait eu toutes les peines à consoler Guignard, immobilisé sous
la tente par une attaque de scorbut.
Guignard, malade, mais toujours avaricieux, maudissait le scorbut qui
l'empêchait de gagner la prime réservée à ceux qui atteindraient le
Pôle.
Le capitaine entendant ses doléances, le rassura. La prime serait
touchée par tout le monde, ce qui fit grand plaisir à chacun, même aux
plus désintéressés.
En outre, le capitaine recommanda essentiellement de chasser avec le
plus grand zèle les morses, les phoques ou tous autres représentants de
la faune arctique, leur capture devant fournir les éléments
indispensable au retour. Oûgiouk, pourvoyeur né de l'expédition, promit
de faire merveilles et d'emmagasiner de véritables montagnes de
victuailles.
Enfin, après un dernier serrement de main, on se sépara aux confins des
glaces dites mauvaises, du moins ceux qui parmi les plus valides avaient
fait la conduite au capitaine et à ses compagnons, notamment le docteur,
désolé de ne pouvoir aller plus loin.
Un dernier cri de: Vive la France!... vive le capitaine!... et le
traîneau, halé par les chiens et maintenu par les hommes, s'engage dans
les défilés de l'_Enfer de Glace_.
La journée est belle et le ciel ensoleillé. Mais le froid est toujours
d'une âpreté cruelle. C'est au point que, à certains moments, la
respiration qui s'élève dans l'air en un jet blanc très dense, produit
un crépitement très appréciable à l'oreille. C'est l'effet de la
condensation de la vapeur sortie du poumon, en glaçons d'une excessive
ténuité!
Les cinq hommes, les six chiens et le traîneau secoué, culbuté se
trouvent au milieu du chaos. Partout des montagnes, des collines, des
blocs, des ravins, des trous, des anfractuosités à donner le vertige, à
courbaturer par leur vue seule, à désespérer par leurs escarpements.
Il faut, dès le début, et comme pour se mettre en haleine, manoeuvrer
la pioche et la pelle, déblayer le passage, s'atteler ensuite près des
chiens, et faire monter le traîneau sur une pente où il est presque
impossible de se tenir debout.
L'accès de la crête glacée est enfin obtenu, grâce à un escalier
grossier taillé en plein bloc. Il s'agit maintenant de descendre. C'est
encore pis, car le traîneau, sollicité par son poids, menace d'écraser
les pauvres toutous qui geignent et tirent la langue.
Il faut l'alléger, transformer son contenu en ballots que chaque homme
transporte sur son dos jusqu'au bas de la colline. Le traîneau vide et
dételé s'en ira tout seul.
[Illustration: Le traîneau vide et dételé s'en va tout seul]
--Et va comme je te pousse! dit le Parisien en voyant l'appareil, d'une
solidité fort heureusement éprouvée, glisser comme une flèche et
s'arrêter au bas d'un nouvel et plus terrible escarpement.
«Mince de Montagnes Russes!»
Cette chaîne franchie au prix de rudes efforts, une autre surgit, plus
haute, plus abrupte, plus dure à escalader.
Le contenu du traîneau est déchargé et rechargé jusqu'à cinq fois
pendant la matinée!
A un certain endroit plus particulièrement dangereux, le bateau, suprême
espoir si les eaux libres apparaissent, doit être transporté à dos
d'homme!
On ne compte plus les chutes heureusement amorties par la neige. La soif
est intense, la faim commence à se faire sentir...
--Stop!
A défaut de tente, on campe dans une anfractuosité--ce n'est pas cela
qui manque--et Dumas installe, à l'abri du prélart couvrant le traîneau,
sa lampe à esprit-de-vin et son digesteur à neige.
Les intrépides explorateurs sont collés au flanc d'une colline mesurant
au moins quarante-cinq à cinquante mètres de hauteur, et contemplent,
malgré le froid, malgré la faim, malgré la fatigue, un spectacle
féerique.
Au loin, la neige s'irise des couleurs les plus vives et les plus
variées, sur les déclivités des hummocks. Les glaces dénudées par
endroits, se montrent sous les rayons obliques du soleil, en un semis de
pierres précieuses qui scintillent, comme si la main prodigue d'un Titan
les eût lancées à profusion sur un incommensurable écrin de satin blanc.
Diamants, émeraudes, turquoises, rubis, saphirs, topazes, flamboient de
tous côtés avec un éclat aveuglant. Tout est lumière, tout est couleur,
tout est splendeur aussi, sous ce ciel d'azur intense. L'homme seul est
sordide sous sa dépouille d'animaux arctiques, avec ses yeux clignotants
sous les lunettes, son nez bleui par de successives congélations, ses
lèvres scarifiées par la gelure, son épiderme enfumé, crasseux même, son
allure de bête fourbue, ses membres endoloris.
A voir les compagnons du capitaine d'Ambrieux et l'officier lui-même, on
les prendrait, sous leur défroque, pour des Esquimaux pur sang, gorgés
d'huile et de tripes de phoque.
Mais la dégradation n'est qu'apparente. De ces enveloppes grossières
s'échappent des exclamations, des mots, des phrases d'admiration,
montrant que ceux-là sont des civilisés, et que chez eux le sentiment du
beau survit quand même à la souffrance.
Un déjeuner sommaire, composé de thé bouillant dans lequel est incorporé
un morceau de pemmican empoisonnant le suif et un peu de biscuit, est
lestement absorbé. Ce mélange incohérent, de consistance gluante, et
rappelant la formule de Mme Gibou, semble délicieux aux hivernants, chez
qui l'usage d'aliments de plus en plus grossiers et de moins en moins
abondants a peu à peu perverti le goût.
La lampe éteinte et le grog avalé, nul n'a envie de faire la sieste en
pareil lieu. Les chiens ont gobé leur ration de poisson sec, lappé leur
eau de neige et repris la bricole.
--En avant!
Et chacun, pour obéir à ce commandement, oblique à droite ou à gauche, à
la recherche de la ligne courbe qui là-bas, à travers l'interminable
tohu-bohu de hummocks, d'icebergs et de floebergs, semble sinon le
chemin le plus court d'un point à un autre, du moins, le seul
praticable.
En avant! cela veut dire obliquez sur l'un ou l'autre flanc, tournez,
virez, cherchez le passage, escaladez, glissez, allez parfois en
arrière!...
Cependant, comme le fait observer le Parisien dont l'entrain et la
gaieté ne désarment pas, la route se tire.
A tel point que, malgré un chemin d'enfer, le capitaine peut, le premier
soir, pointer sur sa carte, treize milles dans la direction du Nord,
soit vingt-quatre kilomètres, soixante-seize mètres.
C'est un succès inouï, stupéfiant, inespéré, dû exclusivement à la
vigueur des hommes, à leur endurance, à leur indomptable énergie.
Les deux Basques, nés en pleine montagne, font merveille. Le Parisien,
en véritable faubourien mâtiné de singe, passe partout. Chez Dumas, la
vigueur musculaire supplée au manque d'habitude. Quant au capitaine, sa
qualité d'ascensionniste, membre du club alpin français, dispense de
tout commentaire.
Pour coucher, on improvise, d'après les conseils donnés par Oûgiouk,
avant le départ, une maison de neige, un simple trou sous lequel sont
enfournés les lits et le matériel.
Les chiens, attachés au traîneau, demeurent préposés à sa garde, au cas
bien improbable de rencontre avec des maraudeurs à quatre pattes.
Il semble en effet qu'il n'y a aucune terre à proximité, car on ne
rencontre ni mammifères, ni oiseaux. C'est la solitude absolue, troublée
seulement par les craquements de la glace, craquements qu'on ne remarque
même plus, tant ils sont devenus une habitude, comme l'acte de la
respiration auquel on assiste sans y prendre garde.
Le lendemain matin, chacun s'éveille au signal donné par Dumas, qui
repose fraternellement enfoui près du capitaine, dans le sac à fourrure.
La veille au soir, les places ont été tirées au sort, et le sort a
décidé que le digne cuisinier serait le camarade de lit du capitaine.
Dumas a bien objecté le respect, le grade, la hiérarchie, et déclaré
qu'il n'oserait jamais gigoter, ronfler!... si près de son chef.
A quoi le chef a répliqué que c'était l'ordre, et que par conséquent
Dumas ronflerait et gigoterait par ordre, côte à côte avec le capitaine,
au cas où ces deux habitudes seraient invétérées chez lui.
Et le cuisinier, esclave du devoir et de la discipline, obtempéra.
Le 28 avril, nouvelles difficultés.
--Toujours de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet! observe le
Parisien qui est frotté de littérature.
Le temps est superbe, très sec, et un peu moins froid. 25° seulement
au-dessous de zéro.
Malheureusement il faut batailler plus que jamais et à chaque instant
contre le floe dont les craquelures traîtreusement dissimulées sous la
neige ne se comptent plus.
Tantôt les hommes, tantôt les chiens, tantôt le traîneau s'enfoncent à
tour de rôle, ou simultanément, selon que la dépression est plus ou
moins grande.
Les Basques, stoïques, jurent: capédidiou! et s'arrachent, blancs du
neige en cherchant leur capuchon et leurs lunettes.
Dumas épuise la série des jurons provençaux et déclare que, comparé à
son pays, le pôle est un endroit idiot.
Le Parisien nargue les chutes et chante, quand cela va très mal, le
refrain d'une chansonnette bébête qui fit jadis les délices des petits
cafés-concerts:
Par les sentiers remplis d'ivresse
Allons ensemble à petits pas...
Insensible à tout, n'ayant en vue que l'objectif dont il se rapproche à
chaque enjambée, dominé par l'unique pensée qui est sa vie, le capitaine
en dehors du bien-être--oh! très relatif--de ses hommes, et de l'aide
qu'il leur prodigue à chaque instant, marche comme un illuminé.
Un choc un peu plus violent, une chute plus rude, un propos ou plus
drôle ou plus salé l'arrachent un moment à cette sorte d'hypnotisme.
Il donne un coup d'épaule pour déhaler le traîneau, tend la main à
l'homme aux trois quarts assommé, ou sourit complaisamment à quelque
bonne bourde bien épaisse, puis de nouveau se creuse entre ses sourcils
le pli longitudinal indiquant la pensée intense, tenace, implacable.
A mesure qu'on avance, cette préoccupation semble plus vive.
Le 28, on a parcouru vingt-cinq kilomètres, et le 30 vingt-neuf!...
Total, depuis le départ, quatre-vingts kilomètres!...
Celui qui verrait l'état du chemin parcouru crierait à l'impossibilité,
tant ce tour de force paraît incompatible avec la faiblesse des moyens
humains.
Et pourtant, cela est!... Pourquoi?... Pardieu! parce que cela est!
Donc, malgré ce résultat stupéfiant, le capitaine est visiblement
préoccupé, inquiet, même.
Chose étrange, bien faite pour légitimer cette inquiétude, des traces
d'abord presque invisibles viennent de lui apparaître à plusieurs
reprises.
Des érosions profondes, qui, semble-t-il, ne peuvent avoir été faites
que de main d'homme, se montrent çà et là, comme pour attester le
passage de voyageurs venus antérieurement.
A cette pensée d'Ambrieux se sent frémir.
Eh! quoi, tant de travaux, de misères, de souffrances deviendraient
inutiles. Le pauvre Fritz serait mort à la peine, ses compagnons
endureraient là-bas les angoisses de l'attente aujourd'hui, et demain
les tortures de la faim... Les quatre enfants perdus qui s'avancent, au
prix de quelles fatigues écrasantes, seraient frustrés, au dernier
moment, de l'espoir d'une découverte dont ils n'envisagent peut-être pas
toutes les conséquences, mais à laquelle ils concourent intrépidement,
de confiance... Cette gloire unique dans les fastes de la civilisation
serait enlevée au chef qui a conçu et mis en oeuvre ce plan grandiose,
et en touche du doigt la réalisation!...
Car, il n'y a pas à en douter d'autres hommes sont passés par là, avant
les marins de la _Gallia_.
L'époque de ce passage est indécise, car la glace peut rester inaltérée
pendant de longues années, comme aussi subir des modifications résultant
d'écrasements ou de pressions qui la déforment instantanément.
C'est miracle, vraiment, que les hommes n'aient point aperçu jusqu'alors
ces vestiges qui, comme on dit vulgairement, crèvent les yeux, tant ils
portent l'empreinte non seulement du passage brutal, mais encore et
surtout de l'industrie humaine.
Une pente abrupte se présente tout à coup en face de la petite troupe
éreintée.
--Va rien falloir turbiner! dit de sa voix railleuse le Parisien.
--Pécaïré! encore tailler là dedans «une» escalier...
--Y s'passera quéques heures avant de pouvoir chanter:
«Madame à sa tour monte...
«Cré pétard?
--Quésaco?...
--Mais, y en a «une» d'escalier... proprement ficelée, encore, et par
des lascars qui n'avaient pas les mains en beurre...
Le traîneau s'arrête et le capitaine plus préoccupé que jamais examine
un escalier à larges marches, taillées hardiment, de faible hauteur, en
plan très incliné, sur lequel il n'est pas trop difficile de haler un
traîneau.
--Vivadioux! s'écrie Michel Elimberri, c'est à croire qu'on rêve.
--Ou que de bonnes fées sont venues travailler pour nous, dit le
Parisien avec sa naïveté goguenarde qui ne demande pas mieux que de
croire au surnaturel.
--A moins que y en ait parmi nous de somnambules, dit à son tour
Dumas...
«J'ai connu sur le _Colbert_ un cuisinier qui se relevait la nuit pour
mettre cuire des fayots au lard, et se fiçait dans une colère bleue
quand il trouvait, au branle-bas, sa cuisine parée, avec sa camelote en
train de mizôter!...
Jean Itourria émet à son tour une opinion qui amène sur le visage du
capitaine une brusque et passagère contraction.
--Eh!... Caramba... si cet Allemand de malheur était venu dans ces
parages...
«Si c'était lui qui a taillé cette montagne de glace...
«Demande pardon, excuse, capitaine, de supposer que ce monsieur Pregel
ait pu arriver jusqu'ici, par la raison qu'il n'est pas de la flotte...
--Tout est possible! interrompt brusquement le capitaine en passant la
bricole du traîneau sur son épaule.
«En avant! mes enfants... qui vivra verra!»
Grâce à ce plan incliné supérieurement coupé de marches régulières, dont
l'arête se trouve à peine érodée, le passage du monticule s'opère en un
quart d'heure, alors qu'il eût exigé au moins deux heures d'efforts et
de travail.
Les dernières paroles du charpentier ont fait froncer le sourcil au
capitaine, tant elles répondent bien à l'idée secrète et tenace qui
obsède sa pensée, depuis l'apparition des premiers vestiges.
Contre toute possibilité, contre toute vraisemblance, Pregel aurait-il
réussi à pousser jusque-là!
Et qui sait, plus loin encore peut-être, puisque les traces, au lieu de
disparaître et de s'atténuer, augmentent encore, à mesure que
s'accroissent les difficultés!
La voie suivie devient de plus en plus affreuse. Elle serait franchement
impraticable, sans la présence de ces étranges travaux d'accès qui en
facilitent singulièrement le parcours.
Enfin, chose plus extraordinaire encore, le chemin ainsi préparé se
dirige imperturbablement vers le Nord, dont le pôle se rapproche de plus
en plus.
La journée du 29 accuse ainsi une distance parcourue de vingt-six
kilomètres, en dépit d'obstacles effrayants.
Le 30 avril, à 9 heures, par un froid toujours très vif, le capitaine
constate que, après les circonvolutions opérées à la recherche de la
ligne droite, cette ligne droite prolongée depuis le campement, atteint
cent onze kilomètres, soit un degré.
L'expédition française est par 89° de latitude Nord, c'est-à-dire à
vingt-cinq lieues terrestres seulement du Pôle!
Cette bonne nouvelle redonne du nerf à chacun et l'étape, après une
nuit glaciale, est commencée avec un entrain superbe.
Ah! si la damnée trace qui monte inflexiblement vers le Nord n'accusait
pas le passage antérieur d'inconnus venus on ne sait d'où, quelle joie
exubérante, pour ces pauvres marins, qui, malgré leur vaillance, n'en
peuvent plus, et ne marchent que soutenus par l'idée du devoir
accompli, et par l'affection qu'ils portent à leur chef.
D'Ambrieux, de plus en plus sombre, garde un silence farouche et cherche
si cette voie qui pourtant facilite singulièrement sa marche, cessera
enfin.
Ce qu'il lui faut, c'est l'inviolée solitude avec ses glaces
inaccessibles, son grand silence de région inexplorée, où ne se
rencontrent même ni quadrupèdes ni oiseaux.
Mais, à propos, quels sont ces ossements épars sur la glace d'où la
neige a été balayée par la tourmente! Cette tête busquée, ces mâchoires
plantées de dents aiguës, ces pattes de plantigrades ont appartenu à un
ours. Les os creux ont été éclatés à la chaleur, comme faisaient jadis
les primitifs pour en extraire la moelle.
Mais ce ne sont pas des sauvages qui ont fait cette curée, car un peu
plus loin se trouvent deux cartouches vides, en laiton, avec ces deux
mots estampés sur le fond: «Maxwell Birmingham».
L'ours a été tué, puis dévoré par des hommes portant des armes
approvisionnées de cartouches anglaises.
Renseignement bien vague et n'apprenant pas grand'chose.
L'expédition allemande est munie de fusils Mauser. Mais qui sait si
parmi ses membres ne se trouve pas quelqu'un armé d'une carabine
anglaise.
D'Ambrieux n'a point d'autre idée en tête que celle de l'expédition
allemande et de son chef le devançant à travers la sinistre étendue de
floes et de hummocks, à travers l'épouvantable _Enfer de Glaces_.
Et qui donc aurait pu s'avancer aussi loin, puisque depuis des années,
nulle campagne polaire n'a été entreprise, sauf celles de la _Jeannette_
et de Greely, si déplorablement terminées!
Les traces laissées sur les glaces, les débris abandonnés semblent du
reste contemporains...
... A deux heures, le capitaine, de plus en plus obsédé, va commander la
halte pour le goûter, quand Dumas, dont l'oeil de chasseur voit juste
et loin, lui fait apercevoir quelque chose de long et de mince, implanté
en plein banc de glace, à une distance assez notable.
--On dirait, capitaine, sauf votre respect, un manche à balai, si dans
la marine il y avait des balais, ou si les fauberts ils auraient des
manches.
Incapable de subordonner son allure à la marche lente du traîneau, le
capitaine s'élance en courant vers la mystérieuse épave, et se trouve en
effet devant un morceau de bois qui paraît, à première vue, être la
hampe d'un croc.
[Illustration: Le capitaine s'élance vers la mystérieuse épave...]
Il est dans un état de conservation parfaite, grâce peut-être à des
onctions d'huile de lin qui l'ont saturé. Sa pointe disparaît dans un
monticule de la grosseur d'une barrique, formé de glaçons agglomérés
avec des boîtes à conserves réunies entre elles et attachées au morceau
de bois par un fil de fer.
Il y a donc, dans cette disposition, l'idée manifeste d'attirer
l'attention. C'est bien là un _cairn_ ou signal édifié non pas avec des
pierres, puisque la matière première fait défaut, mais avec les éléments
dont disposaient les mystérieux visiteurs.
Il doit y avoir là-dessous quelque document dont il importe de prendre
au plus tôt connaissance.
Dans sa précipitation, le capitaine est accouru les mains vides, sans
même apporter un couteau à neige.
Il essaye néanmoins d'arracher le morceau de bois et d'ébranler à coup
de pieds le grossier édifice.
Vains efforts! La glace, quand le froid est très vif, est le meilleur de
tous les ciments.
Il faut, à d'Ambrieux, modérer son impatience, retourner au traîneau et
revenir avec un homme et deux pioches pour démolir le «signal».
Sous leurs coups, la glace vole en éclats et les boîtes à conserve
s'éparpillent avec un grand bruit de ferraille.
L'amoncellement destiné à attirer l'attention des voyageurs étant
dispersé, le capitaine d'Ambrieux aperçoit, profondément implanté dans
la glace, un gros ballot de toile qu'il extrait avec précautions, et
déroule avec des peines infinies.
Au milieu du ballot, il trouve enfin un flacon de verre solidement
bouché et cacheté avec du brai.
Dans son impatience il va briser le flacon dans lequel il distingue
parfaitement un rouleau de papier. Mais, honteux de cette précipitation,
il commande à ses nerfs, arrête le tremblement qui agite ses mains et
débouche posément le récipient.
Plusieurs feuilles s'en échappent. Il saisit la première venue et la
parcourt d'un avide regard.
Elle est couverte de caractères allemands.
--Pardieu! J'en étais presque sûr, s'écrie amèrement l'officier.
Il relit une seconde fois et plus attentivement, et ne peut retenir un
geste d'étonnement, à la vue d'un nom, d'une date, d'une latitude et
d'une longitude: Markham... 12 mai 1876... 83° 20´ 26´´ lat. N... 65°
24´ 22´´ long. O.
Un long soupir de soulagement lui échappe alors, puis un bruyant éclat
de rire.
L'homme qui l'accompagne et le regarde interdit, est Michel Elimberri,
le matelot basque, l'ancien baleinier-pilote des glaces, fort
intelligent, et capable de comprendre.
--Tu te demandes si j'ai perdu la tête, n'est-ce pas, Michel? dit le
capitaine dont la voix est légèrement altérée.
--Mais, capitaine, vous êtes bien libre d'avoir l'air chaviré, puis de
rire dans la même minute, si bon vous semble...
«Vous êtes le maître...
--C'est que, vois-tu, je viens d'avoir une fière peur.
--Pas possible!...
«Un autre que vous me le dirait que je répondrais que c'est pas vrai.
--C'est pourtant l'exacte vérité, va, matelot.
«J'ai eu peur d'avoir été devancé, et de ne pas arriver le premier
là-bas... où nous serons dans quatre ou cinq jours, et où nul n'est
jamais allé...
Michel esquisse une pantomime qui dans tous les pays du monde signifie:
«Je ne comprends pas,» et que son accoutrement d'ours polaire rend
singulièrement expressive et caricaturale.
--Je vais te traduire ce document, et tu sauras...
«... Mais il en a un second, en anglais...
«... Et un troisième en français.
«Ecoute plutôt la lecture de ce dernier:
«Aujourd'hui, 12 mai 1876, s'est arrêtée ici, par 83° 20´ 26´´ de
latitude Nord, et 65° 24´ 12´´ de longitude ouest, l'expédition à la
mer polaire, commandée par le capitaine G. Nares, de la marine
britannique, et comprenant les deux navires: _Alert_ et _Discovery_.
«De l'hivernage de l'_Alert_, par 82° 24´, sont partis deux traîneaux
sous les ordres du lieutenant Markham, qui a pu les conduire à travers
les floebergs de la mer Paléocrystique jusqu'à ce point, le plus élevé
vers le pôle où l'homme ait atteint.
«_Signé_: Capitaine ALBERT H. MARKHAM.
«Lieutenant de l'_Alert_.»
--Mais, capitaine, s'empresse de dire le Basque, après la lecture de ce
papier dont les caractères sont à peine altérés, le capitaine Markham,
dont j'ai lu l'expédition pendant l'hivernage, parle de sa latitude qui
est de 83° 20´ 26´´...
«Nous sommes, nous, par 89°!... c'est-à-dire 6° plus au nord... et
notre latitude est la bonne, puisque c'est vous qui l'avez prise...
--Celle de Markham était bonne également, mon brave Michel, ajoute en
souriant le capitaine.
--Caramba! je ne comprends plus...
--C'est bien simple pourtant, continue l'officier en réintégrant, du
bout de ses doigts gourds, les trois papiers dans leur enveloppe de
verre.
«Tu te rappelles ce que le commandant Nares disait de la mer
Paléocrystique?
--Oui, capitaine.
«Une mer couverte de glaces censément éternelles, qui ne fondaient
point, ne bougeaient pas de place, et empêchaient, à tout jamais,
d'approcher du Pôle ceux qui auraient voulu tenter l'aventure.
«A preuve que, six ans plus tard, M. Pavy, le docteur français attaché à
l'expédition Greely, ne trouve plus les soi-disant glaces éternelles, et
manque de se noyer là où le commandant Nares croyait la mer prisonnière
pour toujours.
--Le commandant Nares avait eu à la fois tort et raison, continue le
capitaine en ralliant le campement son flacon de verre à la main.
«Tort en jugeant immobile ce redoutable amas de glaçons; raison, en
pensant qu'il était extrêmement vieux, et à peu près indestructible.
«Il y a, vois-tu, quelque chose de plus fort que le poids et les
adhérences de ces montagnes de glaces...
«C'est l'action combinée des vents et des courants.
«Un beau jour, la banquise paléocrystique a quitté les rives où l'a
rencontrée le commandant Nares, et s'est mise à dériver au caprice de
l'ouragan et suivant l'orientation des courants...
--Mais, capitaine, il y a onze ans de cela!...
--Qui nous dit qu'elle n'a pas tourné plusieurs fois autour de l'axe
terrestre, qu'elle ne s'est pas promenée d'un pôle du froid à l'autre...
qu'elle n'a pas été accrochée des mois, des années peut-être à
quelque côte ignorée, pour repartir à travers les espaces
circumpolaires?
--Vous devez avoir raison, capitaine.
«Car de telles masses une fois prises ne dégèlent plus, du moins sous
pareille latitude, où l'été n'a même pas la chaleur de nos hivers.
Les deux hommes ralliaient à ces mots le campement où Dumas, Itourria et
le Parisien attendaient, avec impatience, le résultat de la découverte.
On devine sans peine les exclamations et les commentaires qui suivirent
cette étrange aventure, les réflexions que suggérèrent la longue
existence de ces monstrueux amas de glaces errantes, et la surprise
qu'éprouverait le brave officier anglais, en apprenant à quel
vagabondage effréné s'était livré son document.
A propos de ce document, le capitaine d'Ambrieux le réintégra dans son
enveloppe, et y ajouta un papier avec ces mots:
«Trouvé le 30 avril 1888 par le capitaine d'Ambrieux, chef d'une mission
française partie en 1887 pour explorer les régions arctiques. Longitude
observée: 9° 12´ ouest de Paris, latitude 89°. A cette date du 30 avril
1888, le commandant de la mission française, après avoir perdu son
navire, n'avait plus que pour un mois à peine de vivres et se proposait,
après être passé au Pôle, de rallier les terres moscovites. Quelques cas
de scorbut se sont déclarés dans l'équipage frappé d'une perte cruelle,
en la personne du mécanicien Fritz Hermann, qui succomba le 26 avril de
la présente année.
«Ont signé: Jean Itourria, Dumas, Michel Elimberri, matelots; Farin,
chauffeur; d'Ambrieux, capitaine.»
Le flacon fut rebouché, puis cacheté avec du brai, et replacé dans le
cairn, qui fut réédifié avec soin et surmonté de sa hampe de bois.