A l'affût.--Mort d'un phoque.--Saignée.--Remède au scorbut.--Deux
nouveaux malades.--Hypothèse au sujet des glaces polaires.--Voie
presque impraticable.--L'état de Fritz empire.--Agonie et mort d'un
patriote.--Funérailles.--Suprême résolution.--Il faut se
séparer.--Matériel plus léger.--l'expédition définitive.--Choix de
ceux qui doivent y participer.--Départ.
Le 24 avril, journée abominable. Froid un peu moins vif, car le
thermomètre ne descend pas à -30°, mais averses de neige incessantes.
L'accès des glaces devient de plus en plus difficile et la marche en
avant à peu près impraticable.
La chaloupe est restée en arrière faute de trouver un passage. Deux
cents mètres plus loin, les traîneaux baleinières, après avoir failli
vingt fois être culbutés dans les ravins, sont contraints de stopper.
Le capitaine part en découverte accompagné de deux hommes et d'Oûgiouk.
Tous trois sont munis de longs crocs pour assurer leur marche et sonder
les dépressions remplies de neige.
Ils avancent d'un kilomètre environ et constatent que la voie est
absolument interdite aux traîneaux. Seuls les piétons peuvent avancer,
quoique difficilement, et au prix de rudes efforts.
[Illustration: Seuls les piétons peuvent avancer]
Un peu avant de rejoindre le campement, un des matelots manque de
disparaître dans un trou plein d'eau vive et dissimulé sous une épaisse
couche de neige.
C'est un «trou à phoque», une de ces ouvertures par lesquelles viennent
respirer les mammifères prisonniers sous la banquise, et qui, sans ces
prises d'air qui ne gèlent pas, périraient d'asphyxie.
--C'est bon, dit en son baragouin franco-groenlandais le sauvage
polaire, Oûgiouk va rester là, et il tuera la bête.
Sans plus de façon il s'installe au bord du trou, pendant que l'homme
mouillé rallie bien vite le campement.
Malgré le froid, le capitaine et l'autre marin demeurent avec Oûgiouk
pour l'aider, en cas de capture, à retirer le phoque.
La faction dure depuis une demi-heure et les deux Français, gelés
jusqu'aux moelles, n'y peuvent plus tenir.
L'Esquimau, très à l'aise, en apparence insensible à cette atroce
température, fixe sur l'orifice ses petits yeux bridés, où luit un
regard ardent de convoitise. Un véritable regard de chasseur et de
gourmand.
Le phoque tarde toujours. Ce que voyant, Oûgiouk se met à entonner, sur
un rythme très doux et très lent, une complainte aux mots baroques,
comme s'il espérait charmer l'amphibie et l'amener, ivre de mélodie, à
venir se faire massacrer.
Comme l'ont affirmé certains voyageurs arctiques et non des moins
autorisés, notamment le lieutenant Tyson[12], du _Polaris_, les phoques
seraient-ils réellement sensibles à la musique?...
[Note 12: Le lieutenant Tyson écrit textuellement: «J'affirme que
les phoques aiment la musique et restent volontiers sans bouger pour
entendre une voix ou un son qui leur plaît...»]
A peine si Oûgiouk ronronne depuis cinq minutes sa mélopée barbare,
qu'un clapotement insaisissable, mais cependant perçu par son oreille de
primitif, se fait entendre à la base de l'orifice.
D'un geste pressant il fait signe au capitaine de demeurer immobile. Il
brandit dans sa main droite son croc et se cambre dans une attitude de
gladiateur, prêt à frapper.
Le chant continue, plus vif, pour s'interrompre brusquement à l'instant
précis où le clapotement est remplacé par un souffle assez fort.
Le bras d'Oûgiouk se détend comme un ressort, et le croc disparaît aux
trois quarts au fond du trou.
--A moi!... à l'aide!... il est pris!... baragouine le chasseur.
Heureux de ce dénouement, le capitaine et le matelot, que l'immobilité a
rendus rigides comme des glaçons, empoignent le manche de bois au bout
duquel se débat, avec une grande force, un animal encore invisible.
Le fer a pénétré sans doute profondément dans la chair, car en dépit
d'efforts nécessitant la vigueur des trois hommes, la bête ne peut
s'échapper.
La lutte dure près d'un quart d'heure, au bout duquel un superbe phoque
barbu, de la grande espèce, est halé, non sans peine.
Il se débat faiblement encore, contre le croc qui s'est implanté jusque
dans sa gorge, et beugle plaintivement.
Aux hurlements de joie poussés par Oûgiouk, une partie de l'équipage est
accourue.
Le pauvre animal est croché tout palpitant au bout d'une amarre et
traîné jusqu'à la tente, par une dizaine d'hommes ravis de l'aubaine.
Mais les plus heureux sont certainement le docteur et Oûgiouk. L'homme
de science et le sauvage se rencontrant et non pour la première fois,
sur le domaine de l'expérience, savent tous deux que la prise du phoque
peut et doit améliorer l'état des scorbutiques.
Oûgiouk a très bon estomac, on s'en souvient, ce qui ne l'empêche pas
d'avoir bon coeur. D'ordinaire, il s'empresse d'aspirer le sang tout
chaud des animaux capturés. Pour cette fois, il renonce généreusement à
ce régal de haut goût et moitié par signes, moitié par gestes, engage
vivement Fritz et Nick à coller leurs lèvres à la veine qu'il vient
d'ouvrir et d'où jaillit une coulée de sang tiède et vermeil.
Le docteur insiste également, alléguant que ce sang tout chaud est un
remède souverain, infaillible, bien connu des nomades arctiques, et
souvent expérimenté par les baleiniers.
Puis il ajoute:
--Hâtez-vous, car l'animal agonise.
Fritz essaye et aussitôt écoeuré gémit plaintivement.
--Jamais je ne pourrai... boire du sang!... tout mon être se
révolte...
--Allons!... faites vite!... c'est la santé... la vie!...
--Impossible!... j'aimerais mieux mourir...
«Toi, Nick... essaye!
Le Flamand a moins de préjugés, ou peut-être plus d'indifférence.
--M'est bien égal, à moi, dit-il de sa voix sourde...
«Donnez-moi à boire eine boutelle ed' verre pilé, ou même pus pire et
j'avale tout, pourvu que j'a'lle!»
Séance tenante, il empoigne à deux bras, comme un enfant sa nourrice, le
phoque expirant, colle avec une avidité gloutonne ses lèvres à la
jugulaire béante, et aspire à longs traits le liquide vivifiant qui
ruisselle en gouttes vermillonnées jusque dans sa barbe.
--Que je voudrais donc pouvoir en faire autant! murmure le pauvre Fritz
pris de syncope.
Et ses camarades, qui s'empressent autour de lui affectueusement,
fraternellement, effrayés de l'atonie incroyable de l'Alsacien naguère
si vigoureux, ne peuvent se défendre d'un pressentiment sinistre.
Le soir venu, l'état de Nick, chose incroyable, s'est subitement
amélioré, comme si le malade avait été gorgé de cochléaria ou de
cresson.
Fritz allait plus mal, et pour comble de malheur, Constant Guignard et
le lieutenant Vasseur étaient pris à leur tour du scorbut!
Tous deux, après avoir vaillamment lutté, s'affalent au dernier moment,
n'en pouvant plus, les membres rompus, le corps couvert de taches
hémorragiques.
Ce n'est pas impunément qu'on accomplit des efforts comme ceux des jours
passés, où chacun a fait plus que son devoir.
L'expédition comptant trois malades, et un moribond, car hélas! nul ne
peut plus guère s'illusionner sur le sort du pauvre Fritz, et plusieurs
cas d'ophtalmie en voie de guérison, le capitaine fait stopper
d'urgence, et cesser tous les travaux, pour donner du repos à son monde.
La situation est grave.
Ainsi qu'il a été dit et répété plusieurs fois pendant ce récit,
l'existence d'une mer libre autour du Pôle est très problématique[13];
mais, d'autre part, l'expérience de plusieurs expéditions arctiques nous
a appris que, sous certaines influences, la mer polaire s'ouvre parfois,
même en hiver.
[Note 13: J'emprunte à M. Charles Rabot, l'éminent explorateur des
régions arctiques, cette citation qui affirme l'opinion que j'ai
exprimée jadis après le désastre de la _Jeannette_. Je suis heureux de
m'être rencontré avec notre vaillant compatriote, dont les beaux travaux
et la haute compétence sont justement admirés et appréciés. L. B.]
Vraisemblablement il n'existe pas une carapace de glace continue autour
du Pôle; çà et là des vides s'y trouvent. Sous l'action des vents, les
banquises doivent dériver, remplissant les eaux libres et en laissant
ensuite derrière elle.
Leur mouvement ressemble à celui d'une nappe d'huile se promenant sur
une couche d'eau plus large. Il en résulte qu'à certains moments
quelques parties du bassin polaire sont débarrassées des glaces...
... Donc, ni mer libre, ni mer captive. Mais un océan encombré de glaces
errantes, susceptibles de rester à peu près stationnaires pendant un
temps plus on moins long, pour reprendre cette pérégrination lente à
travers les espaces liquides enserrés par les continents.
Ces glaces, qui s'ouvraient jadis devant l'intrépide Français,
vont-elles se dresser désormais en barrières infranchissables entre lui
et l'axe terrestre.
Il y a urgence d'agir et une prompte détermination s'impose.
Il faut au plus vite explorer la région, savoir comment sont réparties
ces alternances de glace et d'eau vive sur l'espace relativement très
faible qui sépare l'expédition du Pôle.
Car, enfin, le but de tant d'efforts n'est plus éloigné que de cinquante
lieues terrestres!
Cinquante lieues! pour un piéton médiocre, ce serait l'affaire de cinq
jours sur une bonne route. Autant pour revenir, soit dix jours.
Mais l'idée seule d'essayer d'avancer à travers un pareil chaos
n'est-elle pas la plus insigne de toutes les folies!
Le capitaine Markham a mis jadis plus d'un mois à parcourir, dans des
circonstances analogues, quatre-vingts kilomètres! Au retour, son
équipage était à moitié mort d'épuisement, et le scorbut terrassait les
plus vigoureux parmi ses hommes.
Encore ses marins trouvèrent-ils au retour, sur leur navire _l'Alert_,
une abondance, un confort et des soins qui les rappelèrent à la vie.
Le commandant de l'expédition française n'a aucun lieu de refuge. Il
possède pour tout viatique six semaines de vivres, pour tout matériel
une tente en toile à voile et quatre embarcations. Pour auxiliaires, des
malades et des débilités.
Que faire?...
Rester là et attendre?... attendre quoi?... la débâcle?...
L'énorme banquise est entrevue à moins d'un mille, et l'amoncellement
chaotique de glaces verdâtres, opaques, dures comme du cristal n'est pas
de ceux que fondent les obliques rayons du soleil polaire. L'ouragan et
les courants peuvent déplacer ces montagnes flottantes, vieilles de
plusieurs siècles, mais non les disloquer.
Donc l'attente serait vaine.
Ne vaut-il pas mieux affronter résolument cet obstacle qui se dresse
comme une dernière impossibilité, pousser une pointe audacieuse, avec
les plus robustes et le minimum de bagages et de provisions?...
Sans doute. Mais, la banquise dérive toujours. Lentement, mais sans
relâche. Qu'arrivera-t-il, si derrière ce rempart paléocrystique on
trouve l'eau vive! Et si de glaçon flottant en glaçon flottant la
petite troupe toujours pointant vers le Pôle, ne retrouve plus au retour
les hommes qui seront demeurés avec les embarcations et le matériel!
Là est en effet le grand danger. Ne plus se rencontrer, après une
séparation qui ne peut être inférieure à quinze jours.
D'Ambrieux est cruellement perplexe. Ne voulant pas prendre une
résolution prématurée dont il sent pourtant l'urgence, il va décider
d'attendre vingt-quatre heures encore.
Du reste, une catastrophe qui frappe d'épouvante ses hommes, jusqu'à
présent étrangers à la pensée de la mort, suspend jusqu'à nouvel ordre
sa détermination.
Le pauvre Fritz agonise. Les points rouges qui, dès le second jour,
apparaissaient sous sa peau, se sont étalés en larges ecchymoses
bleuâtres. Des tumeurs dures bossuent l'épiderme, et les membres
possèdent par place la rigidité du marbre.
Des douleurs lancinantes, qu'exaspère le moindre contact, courent le
long de ses os, redoublent aux jointures toutes déformées et lui
arrachent des cris déchirants.
Incapable de mouvement, faible au delà de toute expression, perdant
toutes ses dents qui se déchaussent et tombent des gencives décomposées,
devenues molles comme de l'éponge, encore épuisé par une salivation
abondante, et pouvant à peine respirer, le mécanicien se sent mourir au
milieu de ses compagnons désespérés.
Le savoir du docteur, son dévouement ont été impuissants à conjurer
l'atroce maladie.
Les minutes sont à présent comptées.
Contrairement à ce qui se passe d'ordinaire, l'intelligence est restée
nette. Mais les paroles peuvent à peine sortir de la bouche du
malheureux, car sa langue gonflée remplit presque entièrement la cavité
fétide, d'où s'échappe, à chaque effort, une sérosité sanguinolente.
Groupés autour de lui, tout pâles et les yeux humides, les marins
désolés ont peine à croire à une désorganisation aussi rapide. Comment,
Fritz Hermann, ce colosse blond, ce géant si fort et si bon, est devenu
en quelques jours ce moribond sans vigueur, sans voix, presque sans
regard!...
Quelque intrépides qu'ils soient, ils ne peuvent se défendre d'un vague
sentiment d'effroi, bien légitimé par l'aspect navrant de l'agonisant.
Autre chose est, en effet, de mourir en pleine vigueur, soit dans le
tourbillon de la tempête ou l'enivrement de la bataille, et d'assister à
sa propre décomposition, sentir son organisme s'en aller en lambeaux
putrides, et fluer en liquides purulents!...
Fritz pourtant est calme, en homme qui a suivi tout droit le chemin de
la vie, et n'a rien à se reprocher au moment où le voyage s'interrompt.
Il murmure à grand'peine des paroles sans suite, et fixe sur son
capitaine qui lui tient la main un inexprimable regard d'affection et de
regret.
Les mots d'Alsace et de France reviennent perpétuellement, avec celui de
Wasselonne, la charmante petite ville d'Alsace où il naquit, et où sont
restés ses vieux parents, fidèles au sol natal et à la mère patrie.
A cette vision d'enfance, à ce souvenir du foyer perdu s'ajoutent les
mots de bataille, de revanche, proférés d'une voix rauque, vibrante,
malgré tout, comme une dernière et plus indignée protestation contre
l'attentat.
Puis, après une crise qui menace brusquement de l'emporter, le malade
recouvre un moment la parole, grâce peut-être à une dose de vieille
eau-de-vie que le docteur vient de lui faire absorber.
--Capitaine, dit-il, adieu... et vous aussi... matelots...
«Je n'assisterai pas... à votre gloire... et je... ne pourrai pas...
aider à votre... succès... avec mes... camarades...
«J'ai fait tout ce que je... pouvais... n'est-ce pas...
--Oui, mon ami, répond l'officier dont la voix tremble, et dont la
paupière bat; tu as fait aussi pour moi plus que tu ne devais et je t'en
serai toujours reconnaissant.
--Merci!... capitaine... et en travaillant de... tout coeur... pour
vous... je travaillais aussi... pour la France...
«Camarades... matelots... si j'ai offensé quelqu'un de vous... qu'il...
me... pardonne...
«Je vais mourir... fidèle à mon drapeau... en vrai fils d'Alsace...
eu luttant contre l'autre... celui qui l'a volée... mon Alsace...
«Capitaine... je veux le voir encore... mon cher pavillon...
«Et toi, Parisien... chante la vieille Alsace!...
«Je mourrai heureux...»
Epuisé par cet effort, le moribond retombe lourdement sur son sac, mais
l'aspect des couleurs françaises aussitôt arborées à l'entrée de la
tente, et se détachant en vigueur sur la neige, le galvanise.
Tenant toujours la main du capitaine, il tend l'autre au Parisien qui a
toutes les peines à retenir ses larmes.
[Illustration: Le Parisien peut à peine retenir ses larmes]
Les marins, émus, frissonnants, étreints jusqu'aux moelles par cette
scène tragique, se pressent en cercle autour du groupe qu'éclaire un
soleil radieux. En dépit d'un froid toujours vif, la tente s'entr'ouvre
sur l'horizon de glace, et laisse pénétrer une lumière crue, encore
avivée par la neige et les facettes qui la réfléchissent.
--Chante!... ami, reprend le mourant.
«Si je n'ai pas été... toujours... un chrétien fervent... le bon
Dieu... me pardonnera... parce que j'ai aimé ma patrie... et il me
tiendra... compte... des larmes... et du sang... que j'ai versés... pour
elle.
«Chante!... l'Alsace à l'Alsacien qui meurt!»
Surmontant d'un énergique effort l'émotion qui le serre à la gorge, le
jeune homme entonne d'une voix sourde, voilée, la fière protestation.
Dis-moi quel est ton pays,
Est-ce la France ou l'Allemagne?...
Et Fritz, les yeux fixés avec un indicible regard d'amour et de regret
au pavillon qui flamboie sous le grand soleil, semble pour un instant
renaître à la vie.
Le Parisien continue d'une voix plus ferme qui retentit, à travers les
amoncellements de glace, et se perd là où nul accent humain n'a encore
vibré.
... C'est la vieille et loyale Alsace...
A la seconde strophe, on voit Fritz haleter. De grosses gouttes de sueur
coulent sur son front, et ses yeux, hypnotisés par les couleurs
nationales, s'emplissent de larmes.
Le Parisien entonne la troisième strophe.
Dis-moi quel est ton pays,
Est-ce la France ou l'Allemagne?
--C'est un pays de plaine et de montagne,
Où poussent avec les épis,
Sur les monts et dans la campagne,
La haine de tes ennemis
Et l'amour profond et vivace,
O France, de la noble race!...
... Par un effort dont on l'eût cru incapable, Fritz, cramponné à la
main du capitaine et à celle du chanteur, se lève à demi, au moment où
son camarade s'écrie à pleine voix:
Allemands, voilà mon pays!...
Quoi que l'on dise et quoi qu'on fasse,
On changerait plutôt le coeur de place
Que de changer la vieille Alsace!...
A ce dernier mot: Alsace! le mécanicien crie: «Présent!...» comme si une
voix mystérieuse l'appelait au delà de cet horizon lointain, vers cet
infini où il ne doit plus y avoir ni haines ni regrets, et retombe mort
sur sa couche.
--C'en est fait! dit le capitaine sans chercher à dissimuler une larme
qui roule jusque sur sa grosse moustache de guerrier gaulois.
--Pauvre Fritz! murmure le Parisien en sanglotant brusquement, à pleine
gorge.
Et tous les marins se découvrent avec un respect attendri, pendant que
le capitaine, détachant le pavillon, en couvre, comme d'un linceul, la
dépouille de cette première victime du devoir!
* * * * *
Bien que le temps pressât, en raison de la pénurie de vivres, le
capitaine résolut d'attendre au lendemain avant de rien entreprendre.
Il voulait présider aux funérailles de son matelot, veiller près de lui,
et l'ensevelir de ses mains, comme s'il eût été un membre de sa famille.
Ce pieux devoir accompli, il s'en irait où l'appelaient les hasards et
les périls de sa destinée.
La mort de Fritz Hermann constatée légalement par le docteur, il fut
revêtu de sa tenue de bord avec sa médaille militaire attachée au côté
gauche de la poitrine. Il resta ainsi exposé pendant six heures, éclairé
par tout le luminaire dont on put disposer, puis, ce temps écoulé, il
fut enveloppé dans un vaste carré de toile à voile.
Le capitaine avait fait choix, à quelques centaines de mètres, d'un
emplacement, au milieu de blocs énormes disposés de telle façon que
l'effort de plusieurs hommes suffirait à les faire écrouler.
On creusa dans la glace une fosse profonde au milieu de cet
amoncellement, et les travailleurs retournèrent à la tente pour procéder
aux funérailles.
Le cadavre fut hissé sur le plus petit traîneau, celui qui sert en temps
ordinaire à porter le bateau plat. Le pavillon national recouvrit la
dépouille du défunt, et deux hommes s'offrirent pour traîner le fardeau
funèbre. On se mit en marche au petit jour, le capitaine conduisant le
deuil, et l'on atteignit la fosse, au milieu d'un silence plein de
tristesse.
Selon la coutume des gens de mer, le capitaine lut l'office des morts.
Puis la fosse de glace, après avoir reçu le cadavre du brave marin, fut
comblée de menus morceaux, sur lesquels on fit écrouler avec fracas les
blocs, dont la masse et le poids devaient rendre cette sépulture
inviolable aux ours et aux loups arctiques.
Sur la plus haute pointe, fut plantée une modeste croix, faite de deux
tronçons d'espars, sur laquelle le charpentier avait, pendant la veillée
funèbre, gravé ces simples mots:
FRITZ HERMANN
FRANÇAIS D'ALSACE
_26 avril 1888_
--Adieu, Fritz Hermann, dit le capitaine d'une voix étranglée, adieu,
matelot!
«Tu as vécu en homme d'honneur, tu as souffert et tu es mort sans
reproche; repose en paix et que Dieu te reçoive en sa miséricorde!»
Le retour à la tente fut lugubre. Et chacun des survivants qui avait à
se reprocher quelques imprudences comparables à celles que le mécanicien
payait de sa vie, faisait à part lui de cruelles réflexions, se
promettant bien de ne plus jamais sacrifier la sécurité du lendemain à
la satisfaction du présent.
Promesses sincères autant qu'intéressées, auxquelles donnait un triste
regain d'actualité la présence des trois malades immobiles sous la
tente.
Ceux-là, du reste, ne vont ni mieux ni plus mal, sauf toutefois Nick,
dont la maladie a été arrêtée net par l'absorption du sang de phoque
avalé tout chaud.
Encore une autre dose et il serait guéri. Mais quand pareille aubaine se
renouvellera-t-elle?
Qui sait si une rechute grave, peut-être mortelle ne se produira pas,
avant que le sauvage pourvoyeur réussisse à opérer d'autres captures.
Cependant le capitaine a un long entretien avec le second Berchou, le
docteur, et Guénic remplaçant momentanément le lieutenant Vasseur,
atteint de scorbut.
La maladie d'une partie de l'équipage, la mort de Fritz, l'état de la
banquise, l'impossibilité absolue de faire franchir à la chaloupe et aux
baleinières un tel obstacle, tout concourt à la modification du projet
primitif, consistant à ne quitter, sous aucun prétexte, ses matelots.
Mais, comme dit le proverbe: Nécessité n'a pas de loi.
Ce qu'un plus grand nombre ne peut tenter, un petit groupe a plus de
facilités pour l'opérer.
Il partira donc seul de l'état-major, accompagné de quatre hommes au
plus, et une demi-douzaine de chiens.
Il emmènera le bateau plat avec vingt-cinq jours de vivres, deux sacs
pour dormir, quelques médicaments, un sextant, un horizon artificiel, un
chronomètre, une lunette astronomique, des armes, des munitions, des
pelles et des pioches, en un mot le minimum d'objets strictement
indispensables.
Eu égard à la légèreté de ce matériel que les chiens pourraient seuls et
très facilement traîner sur une glace plane, les hommes pourront
conserver leur vigueur pour agir dans les endroits difficiles et se
ménager, quand il n'y aura pas urgence absolue de donner le coup de
collier.
Pour ne pas faire de jaloux, le capitaine eût bien désigné par le sort
ceux qui doivent l'accompagner. Mais il y a pas mal d'éclopés parmi
l'équipage, et il lui faut choisir ceux qui, jusqu'alors, sont restés
indemnes de toute maladie.
Chose assez singulière, ce sont positivement des hommes du Midi, du
moins sauf un, qui ont victorieusement bravé les rigueurs polaires. Jean
Itourria et Michel Elimberri, les deux Basques, plus Dumas le Provençal
et le Parisien Farin dit Plume-au-Vent.
Ces quatre hommes sont en conséquence désignés par le capitaine pour
marcher avec lui, sans qu'il leur en soit fait pour cela une obligation
formelle. Ce n'est plus une affaire de service pour laquelle il n'y a
pas de refus possible, mais une sorte d'enrôlement volontaire qu'ils
peuvent décliner pour un motif ou pour un autre.
Bien loin d'ailleurs d'hésiter au moment d'affronter cet inconnu plus
redoutable encore, les quatre matelots témoignent leur joie par un cri
retentissant de: Vive le capitaine! comme si ce choix qui va encore
aggraver leurs misères était la plus enviée des faveurs.
Pour la première fois, Dumas rend son tablier et offre l'insigne
professionnel à Courapied dit Marche-à-Terre, qui a, paraît-il, en
maintes circonstances, montré de réelles dispositions culinaires.
Le choix de Dumas dont nul ne songe même à discuter la compétence est
ratifié à l'unanimité.
Courapied est promu maître coq intérimaire et entre en fonctions à
l'instant même, pour préparer le repas d'adieu qui fut du reste
parfaitement exécrable.
Le lendemain, la petite troupe escortée des hommes valides se mettait
résolument en marche et pointait vers le Nord à travers les escarpements
de la banquise.