IX

Le froid diminue.--Encore un obstacle vaincu.--Nouveau souvenir au

pays du soleil.--La mer!... La mer!...--Le traîneau est à son tour

porté.--En bateau.--A quinze heures du Pôle.--Entrain

magnifique.--Coup de sonde.--Stupéfaction.--Un fond de vingt-cinq

mètres.--Brusquement le fond tombe à deux cents mètres.--Les idées

du Basque Michel.--Tout dérive, le bateau, les glaces, la mer

elle-même.

Cette journée du 30 avril devait être fertile en événements.

Les cinq hommes après avoir réédifié le cairn du capitaine Markham

retrouvé de si étrange façon, et si loin de la latitude observée par

l'officier anglais, avaient repris leur marche vers le pôle.

Marche terrible, semée de heurts et de chutes, épuisante par la

continuité d'efforts surhumains et de privations dont rien ne faisait

présager la fin.

La petite troupe halant intrépidement avec les chiens sur le traîneau

venait, après avoir atteint, puis franchi une série d'escarpements

vertigineux, s'échouer sur une plate-forme dépourvue de neige, et

constituée par un glaçon colossal.

Chose étrange, plus on monte, plus la température paraît augmenter. Au

lieu d'être saisis comme le matin par un froid plus vif, à mesure qu'ils

s'élèvent, les marins transpirent avec une abondance incroyable, à tel

point que le capitaine fait enlever les surtouts de toile, quitte à les

remettre si le froid reprend brusquement.

Mais non. Le thermomètre, d'accord avec eux, indique _seulement_ une

température de -17°, et cela, sur une colline de glace complètement nue,

et bien qu'il soit sept heures et demie du soir.

Aussi, déclare le Parisien, quelle joie, quelle sensation délicieuse de

sentir qu'on a encore des pieds! et ne plus marcher, sur des «espèces de

patins» qu'on ne sait plus si c'est des pilons d'invalides, ou des

paquets de n'importe quoi.

Les sacs à dormir sont installés sans aucun abri, en plein vent, et la

modeste cuisine préparée, puis absorbée d'excellent appétit, comme par

de bons bourgeois qui, pour la première fois de l'année, dînent sous

leur tonnelle déjà garnie de bourgeons et de fleurettes.

Par exemple, il faut redescendre chercher de la neige pour faire le thé

et abreuver les chiens. La neige, qui jusqu'à présent a surabondé,

manque absolument sur le plateau, et la glace est toujours salée.

Sur ce point élevé le vent l'a balayée dans les déclivités, comme il est

d'ailleurs facile de le voir en contemplant le morne paysage.

Cette subite élévation de la température a déridé tout le monde et

ramené l'espoir descendu, lui aussi, à quelques degrés au-dessous de

zéro, au thermomètre des illusions.

Il y a en vue une nouvelle crête montagneuse, plus escarpée, plus haute

que toutes celles rencontrées jusqu'alors, mais le Pôle s'est rapproché

encore et ce qui reste à parcourir n'est plus qu'une misère, un rien...

d'autant plus que le froid atroce des jours passés semble vouloir faire

relâche!

Les quatre marins et leur chef entreprennent courageusement l'escalade.

Il faudrait également dire: et les chiens, car les braves bêtes, malgré

le mauvais état de leurs pattes, donnent des coups de collier tels

qu'ils font monter, par instant, le traîneau, sans le secours des

hommes.

Il est du reste à remarquer que pour ces quadrupèdes si singulièrement

transformés en bêtes de trait, plus rude est l'obstacle, plus grand est

l'effort. Il est pour ainsi dire sans exemple que, sauf bien entendu en

cas d'impossibilité absolue, les chiens groenlandais, toujours disposés

à tirer un fardeau supérieur à leurs forces, soient demeurés en

détresse.

Le versant méridional de cette véritable chaîne de montagnes de glace

arrête pendant près de quatre heures le petit équipage, tant l'ascension

est rude et les haltes fréquentes.

Pour la première fois depuis longtemps, la sueur ruisselle franchement

sur les visages et ne se prend plus en glaçons, dès qu'elle est exposée

au coup de fouet cinglant de la bise.

Le thermomètre n'est plus qu'à -14°!

Les hommes n'en reviennent pas et s'égayent comme de grands fous.

--Mais qu'est-ce qu'on va donc trouver derrière cette montagne qu'on

dirait que c'est la toile de fond de notre sempiternel décor? demande

Plume-au-Vent toujours hanté par les comparaisons tirées de son ancienne

profession.

--Peut-être des terrains couverts de beaux sapins, répondent les

Basques, croyant avoir déjà un avant-goût des landes.

--Eh! millé dioux, vous pourriez bien dire: d'orangers, riposte Dumas,

d'orangers et d'oliviers, à preuve que ze sucerais bien une oranze et

que ze serais heureux d'apprêter, aux olives, notre premier filet de

phoque.

--Pourquoi pas des bananiers, des cocotiers ou des arbres à pain, avec

des coups de soleil, renchérit Plume-au-Vent, dont la face violette a un

superbe ton d'engelure.

--Ou simplement la mer libre, termine le capitaine.

--La mer libre, sur laquelle glisserait sans entraves et à toute vitesse

notre canot...

On arrive en ce moment au sommet de la crête glacée, et le Parisien, qui

se trouve en tête de l'attelage d'hommes et de chiens, s'arrête sur un

petit plateau et s'écrie d'une voix retentissante:

--La mer!... La mer!...

Certes, jamais les dix mille conduits par Xénophon ne poussèrent de

meilleur coeur, à l'aspect des flots du Pont-Euxin, le cri suprême de

joie et de délivrance renfermé dans ce mot résumant toutes les angoisses

d'hier, toutes les espérances de demain:

--Thalassa!... Thalassa!...

Le capitaine qui vient après, et avec lui Dumas, Elimberri et Itourria,

s'arrêtent et s'écrient aussi:

--La mer!... La mer!...

De ce poste élevé, ils aperçoivent une magnifique étendue d'eau,

s'étalant à perte de vue et sur laquelle flottent, en petit nombre, des

glaçons probablement détachés de la vieille banquise paléocrystique

finissant brusquement là, sous leurs pieds.

[Illustration: Ils aperçoivent une magnifique étendue d'eau...]

A droite et à gauche, les monticules bleuâtres, les collines poudrées de

neige s'allongent en une ligne déchiquetée formant le rivage de cette

mer intérieure, d'où n'émerge, du moins à première vue, nulle terre, nul

îlot, pas même un roc, rien.

C'est la solitude absolue que n'animent ni les ébats bruyants des

mammifères arctiques, ni les randonnées capricieuses des oiseaux

polaires sans doute retenus là-bas par les rigueurs d'un tardif hiver.

C'est aussi le silence, car les flots sont immobiles, et frissonnent à

peine au pied des floebergs qui se dressent comme des spectres sur les

eaux glauques.

Au-dessus de cette portion d'océan libre, qui partout ailleurs se

montrerait sphérique, s'incurve en coupole un firmament d'un bleu

intense, où flamboie l'aveuglant soleil dont nulle vapeur n'atténue

l'incomparable éclat.

Une profusion de lumière, un immense lac d'eau vive, quelques glaces

flottantes, c'est tout!

Rien qui frappe le cerveau, enthousiasme l'esprit, fasse battre le

coeur, étreigne l'âme! Rien qu'un paysage polaire plus silencieux que

ceux aperçus jusqu'alors! Rien qu'une étendue banale où la nature ne

s'est donnée la peine d'être ni imposante, ni terrible, ni gracieuse, ni

surabondante.

Les matelots qui se sont fait une tout autre idée de cette abstraction,

jusqu'à lui donner un aspect en rapport avec leur éducation ou même

leurs superstitions, à la matérialiser selon leurs aptitudes et leur

compréhension, paraissent un moment interdits.

Mais, comme après tout ils sont matelots, que la mer est faite pour

naviguer, et non pas pour exécuter un métier d'acrobates sur les

montagnes de glace qui la recouvrent, ils se disent non sans raison, par

l'organe de Dumas qui résume leur pensée:

--Voici de l'eau, de la belle eau dont que la Méditerranée elle en

serait zalouse!

«Assez de glaces, Pécaïré!

«Et vive la mer, Tron dé l'air!...

«Nous sommes tous francs chaloupiers, et nous quitterons volontiers

cette mauvaise rosse de glace, pour cette belle eau salée!...

«Pas vrai, camarades!...

--Eh! zou!... tu as bien dit, maître coq, répondent les autres, et ce

qu'on va se paumoyer en bas, si toutefois c'est l'idée du capitaine!...

--Certainement, matelots, c'est mon idée.

«Mais vous prendrez bien le temps de manger, puis de boire la double

ration que je vous offre.

--Oh! oui, capitaine, et surtout de la boire à votre santé et à la

réussite de votre affaire.»

Ce qui fut fait, et religieusement! Puis, selon l'énergique et

pittoresque expression des marins, on se paumoya jusqu'au ras de l'eau,

après avoir eu toutefois le soin d'accrocher à un des pics les plus

élevés un vaste lambeau de fourrure. Ce signal devait servir «d'amer»,

c'est-à-dire de point de repère pour indiquer la route du retour, dans

le cas où la banquise paléocrystique, en apparence immobile depuis le

commencement du voyage, viendrait à se déplacer, sous l'influence

possible d'un ouragan et des courants.

La descente fut rude, mais l'adresse et le courage des cinq hommes

suppléa au manque presque absolu de moyens. Le chargement fut encore une

fois fractionné en fardeaux proportionnés à la vigueur humaine, et

déposé au bord de l'eau. Bateau et traîneau suivirent le même chemin,

et vinrent s'accumuler près du monceau d'objets composant le «vade

mecum» des voyageurs.

Le bateau fut enfin démarré du traîneau. Un divorce! dit le Parisien qui

aime toujours à rire.

Il ferait mieux de dire: un changement d'état et de position, car le

traîneau de porteur devient porté. Il est installé à l'avant, sur le

fond plat de l'embarcation bâtie d'après le modèle des «_oumiaks_»

esquimaux, léger comme eux et comme eux aussi à peu près insubmersible,

malgré son excessive mobilité.

Le chargement complet des bagages le fit à peine entrer de quelques

centimètres, mais le poids des hommes et celui des chiens l'alourdit

sensiblement, tout en lui donnant plus de stabilité.

La journée du 30 avril ayant été employée à l'ascension du dernier

rempart de glace et à l'arrimage du bateau, le petit équipage cuisina,

dîna et campa encore une fois sur la glace.

Chose singulière ou tout au moins inusitée, ces hommes éreintés, fourbus

par cette série de manoeuvres, dormirent à peine dans leurs sacs de

fourrures.

L'attente du grand événement dont la réalisation est si proche les tint

éveillés pendant cette nuit sans ténèbres, et toute conventionnelle,

là-bas, où le grand jour de six mois est depuis longtemps commencé.

Le lendemain, le canot fut mis à flot sans peine. Les chiens, heureux et

stupéfaits de ne plus sentir la glace sous leurs pauvres pattes gelées

et engourdies, se blottirent sans perdre de temps sur les sacs et

semblèrent vouloir incruster tout leur corps à cette substance si tiède

et si moelleuse.

Chaque homme saisit un aviron et se mit à son poste de nage, le

capitaine prit place à la barre, orienta le petit bâtiment, et les yeux

fixés à la boussole commanda:

--Nage partout!

[Illustration: Le capitaine commanda: «Nage partout!»]

Le bateau déborde aussitôt et s'avance sur les flots unis comme un

miroir, avec une vitesse de bon augure.

Il pouvait être à ce moment quatre heures du matin.

Très satisfait de cette vitesse apparente, le capitaine voulut se rendre

compte de ce qu'elle pouvait être en réalité. Il improvisa avec une

ligne et un morceau de cuir amarré en parachute une sorte de loch

grossier, mais suffisant. Il calcula la longueur de la ligne, la pourvut

de noeuds régulièrement espacés; puis, sa montre à secondes remplaçant

le sablier, il mouilla le petit appareil en recommandant aux nageurs de

conserver leur vitesse.

L'expérience marcha le mieux du monde et le résultat montra que la nage

atteignait une vitesse de quatre milles environ à l'heure, c'est-à-dire

près de sept kilomètres et demi (exactement 7 kil. 408 m).

Si le temps se maintient au beau, si la mer continue à être favorable,

si enfin il ne survient aucun accident de navigation susceptible de

ralentir cette allure, il est possible d'atteindre le pôle en quinze

heures.

Quinze heures!... Les matelots n'en peuvent croire leurs oreilles.

Comment! il suffirait de quinze fois soixante minutes pour échapper à

l'obsédante ténacité de cette idée qui, depuis un an, travaille toutes

les cervelles.

Dans quinze heures les matelots de la _Gallia_ auraient accompli ce que

nul n'a jamais pu réaliser depuis que le monde existe!

Ils seraient riches des largesses de leur capitaine, et célèbres à

jamais. Enfin, on commencerait à quitter cet atroce pays des glaces

éternelles, pour revenir au pays natal, cette belle France aujourd'hui

couverte de feuilles et de fleurs, avec ses ports où le matelot est roi,

et où la bordée franche attend celui qu'une longue campagne a enrichi et

affamé.

Ah! pardieu! on va souquer dur... à s'en faire éclater le fil des

reins.

D'abord, pour faire plaisir au capitaine... le roi des hommes... et

puis pour savoir en fin le compte ce que c'est, en réalité, que ce pôle

Nord, pour lequel on a dérangé tant de braves mathurins, fait sauter un

fier navire comme la _Gallia_, failli se manger le nez avec les

Allemands, et finalement turbiné comme jamais morutiers et baleiniers ne

l'ont fait!

Quelque désireux qu'il soit, lui aussi, d'en finir, le capitaine modère

cette ardeur, et déclare qu'il sera impossible de conserver pareille

vitesse pendant quinze heures. Que l'on devra compter sur un temps

presque double, pour permettre à deux hommes sur quatre de se reposer.

Tiens! c'est juste... nul n'avait pensé à cela. Il faudra bien avoir

quelques moments de relâche...

A moins que... dame! si on trouvait le fond à une profondeur

raisonnable. Il y a deux grappins à bord, avec un bout de drisse. Alors,

on verrait à s'ancrer tant bien que mal, de façon à se reposer deux ou

trois heures, tout le monde ensemble, après quoi on nagerait de plus

belle, jusqu'à ce que la peau des mains vous en pèle!

C'est très juste et le capitaine s'empresse de transformer en sonde, sa

ligne de loch, avec un simple morceau de plomb amarré au bout de la

ligne.

Il mouille par-dessus bord, après avoir fait stopper, le petit appareil,

et constate, avec stupéfaction, que le plomb s'arrête à vingt brasses!

exactement trente-deux mètres quarante centimètres, la brasse mesurant

un mètre soixante-deux.

Il fait avancer d'une centaine de mètres, et ne trouve plus que dix-sept

brasses, vingt-sept mètres cinquante centimètres.

Deux cents mètres plus loin, le fond est par vingt-deux brasses ou

trente-cinq mètres soixante-quatre!

Il voudrait bien connaître la nature de ce fond rencontré, contre toute

prévision, à une aussi faible profondeur. Mais le bloc de plomb n'est

pas creusé inférieurement comme les sondes, pour recevoir un morceau de

suif qui ramène des échantillons de vase, de sable ou de grève

composant ces fonds.

Plume-au-Vent, un peu mécanicien, se charge d'évider à la halte du soir

le grossier instrument, et de le mettre à même de fonctionner.

Le bateau reprend sa marche avec une vitesse très satisfaisante, une

absence de brise qui rend la nage facile, et une température autorisant

la simple vareuse de laine en usage à bord.

A onze heures, on stoppe pour déjeuner, après avoir vaillamment parcouru

environ cinquante et un kilomètres. Comme il n'y a ni brise ni courant,

on se contente de déborder les avirons, et de rester tout naturellement

en panne.

L'eau sur laquelle flotte le bateau est d'une salure atroce. Bien a pris

à Dumas de remplir à tout hasard de neige le digesteur lors de

l'appareillage. C'est une trentaine de litres d'eau douce à peine

suffisante pour deux jours aux besoins des hommes et des chiens.

Une glace flottante, grosse comme une barrique, passe à portée.

Elle est happée avec un croc et dégustée sans retard. Chose encore plus

étonnante que toutes les contradictions auxquelles on se heurte depuis

deux jours, cette glace est absolument douce.

La glace douce étant toujours fournie par les glaciers, il y aurait donc

à proximité un glacier, c'est-à-dire une terre... à moins que ce

morceau perdu au milieu des floebergs, ou glaces de mer salées par

conséquent, n'erre depuis de longs mois...

Dumas, à coups de pic, en casse quelques volumineux morceaux, en

prévision de la soif et des futurs besoins culinaires.

La profondeur est toujours identique, à quelques brasses près.

A midi, le petit équipage reprend vaillamment sa nage en dépit des

ampoules qui font saigner les mains copieusement frottées de graisse de

phoque, un remède souverain, paraît-il.

Tout à coup, le capitaine, auquel ses fonctions de timonier donnent

quelques loisirs, laisse tomber encore une fois son plomb de sonde et

commande de stopper.

--Sacrebleu! voilà qui est étrange, dit-il étonné.

La sonde descend toujours...

«Matelots! nage un peu à culer! la ligne a du biais et s'engage.

Arrivés à pic, les marins, non moins surpris que leur chef, voient la

ligne se dérouler encore, presque indéfiniment...

A tel point que la longueur totale disparaît, c'est-à-dire deux cents

mètres, et le fond n'est pas encore atteint.

Force est à l'officier de remonter l'engin, sans pouvoir approfondir, du

moins pour l'instant, cette singulière et nouvelle contradiction.

La ligne remontée et enroulée, le capitaine commande:

--Nage partout!

A vingt mètres à peine de l'endroit qu'il vient de sonder, il trouve le

fond par trente mètres!

De plus en plus stupéfaits, les deux Basques échangent un regard effaré

comme s'il y avait là quelque maléfice.

Heureusement que Plume-au-Vent et Dumas, deux fortes têtes, les

rassurent par leur aspect imperturbable.

--C'est le trou par où passe l'axe de la terre, s'écrie le Parisien.

--T'es bête! observe Dumas.

«Si nous étions au Pôle, je ne dis pas.

--Alors, c'est un faux coup de tarière, ou bien un des évents du grand

puits artésien par ousque les ingénieurs du commencement du monde ont

poussé leurs travaux.

--Moi, dit enfin Michel Elimberri le baleinier, rasséréné par les

plaisanteries de ses copains, il me vient une autre idée, mais je ne la

dirai que ce soir, parce qu'il faut que je la médite afin de ne pas me

faire fiche de moi.

--Dis tout de même, mon brave Michel, interrompt le capitaine de sa voix

chaude et sympathique.

«Tu es baleinier depuis longtemps, tu connais bien les glaces, tu es

enfin homme d'expérience, parle, mon ami, et sois certain que nul ne se

moquera de toi.

--Vous êtes bien bon, capitaine, et voici donc la chose telle qu'elle

m'apparaît comme çà, en vrai!

«D'abord, y a une chose pas naturelle, c'est de n'apercevoir aucun

poisson, gros ou petit, ni aucun autre habitant des eaux ou des airs.

«Donc, pas d'animaux marins, et pas d'oiseaux pour les manger.

«Donc, en fin finale de manière de dire, y a là, je réitère, une chose

pas naturelle et que la mer ousque nous bourlinguons n'est pas la

vieille amie du matelot, celle qu'est un monde plus grand, plus beau,

plus varié, plus peuplé que n'importe pas quel monde de dessus la terre.

«Comprenez, c'pas, capitaine?

--Parfaitement, Michel, et ce que tu dis m'a déjà beaucoup frappé.

«Continue.

--Or donc, capitaine, voici l'opinion que je me fais depuis que les

camarades ont parlé, après votre coup de sonde extraordinaire.

«C'est que la mer ousque flotte le canot n'est pas une mer, mais une

espèce d'eau salée qu'a un double fond.

--Bravo! Michel... Je crois, mon ami, que tu as découvert du premier

coup le mystère.

--Or donc, reprend avec son expression favorite le matelot encouragé par

l'approbation de son chef, voici la chose qui me fait penser à un double

fond.

«Toute montagne de glace flottante cache sous les eaux deux fois la

hauteur qu'elle laisse apercevoir au-dessus.

«De telle sorte qu'un iceberg qui sort de vingt mètres s'enfonce de

quarante... Y a pas un mousse de baleinier pour ignorer ça.

--C'est parfaitement juste.

--Or donc, la banquise que nous venons de quitter, nous a offert à

franchir des versants, notamment le dernier, qui s'élevait d'au moins

cent mètres au-dessus du niveau de la mer.

«Par conséquent, ce tiers de glace escaladé par nous se prolonge au

moins de deux cents mètres dans l'eau.

--Très bien!

--Je n'apprendrai rien de neuf aux camarades en leur disant que les

banquises, surtout celles d'un pareil calibre, se prolongent non

seulement à pic, de haut en bas, mais encore et surtout

«horizontalement».

«Eh bien, je veux perdre ma part de haute paye, si cette portion de mer

déserte n'est pas une espèce de lac enfermé au milieu des glaces, et

résultant soit de la fonte partielle des vieilles glaces, soit de leur

affaissement également partiel.

«Voilà pourquoi, à mon avis, le capitaine trouvait le fond entre

vingt-cinq et trente brasses.

--Mais, objecte Plume-au-Vent, tu oublies le coup de sonde de cent

quarante brasses.

--Au contraire!

«L'endroit par où est passée la sonde qui s'est brusquement enfoncée de

deux cents mètres communique directement avec la mer, la vraie,

celle-là, et qui alimente notre lac.

--Je veux bien! mais, qui l'a creusé?

--C'est peut-être un ancien trou à phoque élargi au contact d'eaux plus

chaudes qui en ont rongé les bords...

«Peut-être un éclatement du banc de glace sur une roche de fond... je

ne sais pas au juste.

«Le malheur est que nous n'ayons pas une vraie sonde avec seulement cinq

cents brasses de ligne...

«Alors on verrait voir le véritable fond et tréfond de cette vieille

mâtine de mer qui nous monte le coup, avec ce firelin d'océan qui se

donne des airs de baie d'Arcachon!

«C'est tout!... sauf vot' respect, et le devoir de vous obéir,

capitaine.

--Bien parlé, Michel!

«Je crois que tu as de plus en plus raison.

«Reste à savoir si ce lac dans les glaces va se prolonger longtemps.

«L'horizon est si borné, grâce à notre faible élévation, que nous n'en

pouvons rien voir.

... On avait recommencé à souquer dur, malgré la fatigue. Mais le

capitaine, ayant doublé la ration de vieux rhum, avait par ce moyen

augmenté le rendement en calorique des machines humaines.

A six heures néanmoins il fallut stopper, sans avoir pu maintenir au

bateau la vitesse considérable conservée pendant la journée.

Le chiffre de kilomètres parcourus s'éleva néanmoins à quarante, ce qui,

avec les cinquante et un enlevés le matin, donne le total de

quatre-vingt-onze!

L'expédition française n'est plus qu'à vingt kilomètres du pôle Nord!

Le capitaine fait prendre sans plus tarder les dispositions pour la

nuit. Les chiens, ankylosés par une marche de douze heures, sont

débarqués ainsi que trois hommes sur un glaçon flottant, où ils peuvent

s'ébattre, cabrioler et se livrer aux exercices familiers aux toutous

après réclusion.

Les hommes reviennent au bateau prendre la place de leurs camarades qui

aspirent aussi à quelques minutes d'exercice et de... solitude, puis

chacun réintègre le bord.

Les deux grappins sont facilement mouillés sur le fond que chacun,

depuis la démonstration du Basque, pense être de la glace. Puis, le

bateau immobilisé, la cuisine de Dumas absorbée, le grog au rhum dégusté

bouillant, quatre sur cinq des membres de l'expédition se glissent dans

leurs sacs et s'endorment à poings fermés, pendant que le cinquième

veille à la sécurité de l'esquif, éventuellement menacé par la rencontre

des glaçons flottants.

Tout va bien; la sentinelle relevée d'heure en heure ne constate rien

d'anormal. Réveil général à quatre heures... du matin pour ne pas

oublier que le jour se compose de deux fois douze heures.

Cependant, le capitaine qui pendant son heure de veille avait pris sa

latitude et calculé minutieusement son observation semble tout inquiet.

Rien d'anormal, pourtant.

Rien... du moins pour les matelots qui ne connaissent point l'usage des

instruments nautiques dont la précision les étonne toujours.

Cette précision vient de révéler au capitaine que, pendant ce court

espace de temps écoulé entre les deux dernières observations

astronomiques, les montagnes de glaces entrevues au midi, le bateau, la

mer elle-même ont dérivé de trois minutes vers l'Est.

X

1er mai 1888.--Ecueil.--Au pôle Nord.--L'unique manifestation de la

vie organique est un cadavre de baleine.--Vaines recherches.--Où

déposer le procès-verbal de découverte?--Quelle preuve donner, plus

tard!--La «nuit» au Pôle.--Immobilité des êtres et des choses.--A

propos de la rotation terrestre.--Le jour et la nuit de six

mois.--La voie du retour.

La dérive de trois minutes, observée par le capitaine, est en somme

d'une importance relative. La boussole va lui permettre de corriger

l'écart avec le Pôle, et de rectifier la route.

Il suffira, du reste, de trois heures, pour parcourir la distance très

minime séparant le bateau du point où passe l'axe terrestre, si

toutefois la mer et les glaces demeurent en l'état.

Mais si les difficultés semblent s'aplanir au moment où l'intrépide

marin va toucher au but poursuivi avec tant de vaillance, il n'en sera

pas de même au retour, quand il faudra retrouver l'ancienne trace et le

campement où sont restés, avec le matériel, les quatorze compagnons

malades et à bout de vivres. Surtout si la banquise qui vient de se

mettre en mouvement est l'objet de ruptures partielles, et si certaines

parties plus ou moins considérables ont dérivé plus ou moins vite, après

séparation de la masse totale.

Mais, qui parle de retraite!

N'y a-t-il pas là, tout près, à portée de la main, ce point mystérieux à

la recherche duquel tant et de si belles existences furent sacrifiées,

vainement, hélas!

Dans quelques heures, l'axe du monde que ni Anglais, ni Russes, ni

Allemands, ni Danois, ni Suédois, ni Américains n'ont pu atteindre, ne

sera-t-il pas surmonté des couleurs françaises, en signe de prise de

possession, et pour affirmer cette conquête pacifique opérée avec des

moyens si infimes par des Français, rien que des Français!

A cette pensée, les marins sentent se décupler leur énergie, et tout

vibrants d'enthousiasme en songeant que la patrie en sera plus grande et

plus glorieuse, reprennent leur nage.

Le temps est clair, la mer calme, le soleil splendide. Le thermomètre

est à -12°.

C'est le 1er mai 1888.

Cependant le capitaine, en dépit de son calme habituel, demeure

soucieux, presque sombre, à mesure que le mouvement rythmique des rames

le rapproche du point dont la direction lui est indiquée par les

instruments de navigation.

Et pourtant le bateau se comporte admirablement, aussi bien que la

meilleure des chaloupes. Les glaces flottantes se font de plus en plus

rares et laissent à peu près libre tout l'espace visible. Enfin, les

flots sont unis comme un miroir, au point que l'embarcation semble

glisser sur un étang.

Les matelots, voyant la préoccupation inquiète de leur chef, gardent le

silence et n'ont plus de ces bonnes plaisanteries parfois un peu

grasses, qui rompaient la monotonie du voyage.

Seul, leur halètement de geindre pétrissant le pain marque, d'un bruit

de hoquet, l'effort qui produit la propulsion de l'esquif par les rames.

Les chiens tapis en rond, vautrés dans une béate paresse, dorment au

soleil de -12°; une vraie température de printemps qui, pour un peu, les

ferait souffler et tirer la langue, tant leur organisme boréal est

habitué aux froids terribles de la région.

Une heure s'écoule, puis deux.

L'instant solennel approche. Le capitaine se lève debout, monte parfois

sur son banc, et regarde avidement l'horizon.

Puis il se rassied en fronçant le sourcil.

Mais cet horizon est si borné, grâce à la faible élévation du bateau,

que l'officier espère encore apercevoir ce mystérieux quelque chose qui

semble lui tenir si fort à coeur.

Un quart d'heure se passe.

Le capitaine se lève encore et pousse un soupir de soulagement à

l'aspect d'une masse brune qui émerge, au loin, des eaux glauques.

--Enfin! murmure-t-il à voix basse.

«La destinée est donc pour moi, et peut-être restera-t-il quelque chose

de mon oeuvre!

«Et vous, matelots, souquez ferme!»

La vitesse de l'embarcation augmente encore s'il est possible, et le

capitaine gouverne droit à ce qui lui semble être un écueil.

Tout en maintenant la barre droite, il écrit à la hâte quelques lignes

sur une feuille blanche, l'enroule et l'introduit dans un flacon de

verre qu'il bouche et cachètte hermétiquement avec du brai.

A mesure qu'on avance, son impatience grandit. Ses yeux brillent, ses

gestes deviennent fébriles.

Son regard ne quitte plus le point noir qui grossit à chaque coup de

rame et dont il vient de calculer la distance exacte.

Encore un quart d'heure de nage précipitée, puis quelques minutes...

--Stop!...

Le canot glisse sur son erre et s'arrête.

Les quatre hommes interrogent du regard leur chef dont le mâle visage

reflète une vive et passagère émotion.

--Matelots, mes braves camarades, leur dit-il d'une voix légèrement

altérée, si mes calculs sont exacts, si une de ces erreurs minimes qui

échappent en dépit de tout aux moyens humains ne s'est glissée dans mes

opérations, tous les empêchements sont vaincus et vous venez d'accomplir

un fait géographique jusqu'alors sans précédents.

«Au point précis où flotte en ce moment notre bateau se confondent tous

les méridiens... il n'y a plus ni latitude ni longitude... Nous sommes

au point mort autour duquel tourne la terre...

«Nous sommes au pôle Nord!

«Offrons à la patrie absente la part de gloire qui vous attend, et

consacrons notre découverte par un triple cri de: Vive la France!

--Vive la France! crient à pleine voix les quatre matelots en levant

leurs avirons, pendant que le capitaine agite par trois fois le pavillon

tricolore hissé au bout d'une gaffe.

[Illustration: Vive la France! crient à pleine voix les matelots]

--Je supposais qu'il devait y avoir ici, ou tout au moins dans le

voisinage, une terre, un continent, une île où nous pussions aborder...

«Il paraît que non. Car, sauf cet écueil que vous voyez à trois

encâblures, nous n'apercevons rien.

«Ce roc ainsi placé, d'une façon providentielle, à une distance

insignifiante du Pôle va du moins recevoir ce document qui attestera

tout à la fois notre passage, notre priorité, notre prise de possession.

«Nul désormais ne pourra révoquer en doute notre découverte, devant

cette preuve écrite, signée de moi, et scellée dans ce récif.

«En avant, matelots!... c'est notre dernier effort avant de songer au

retour définitif.»

Il est trop juste de dire que les matelots semblent modérément

enthousiasmés. Cette découverte d'une chose qu'on ne voit pas, cette

course après une chose--il n'y a pas d'autre mot--qu'on trouve et qui

demeure intangible, cette absence de mise en scène, tout cela suscite en

eux un sentiment voisin de la désillusion.

Mais leur chef semble si heureux, qu'ils participent comme toujours de

bon coeur et de confiance à sa joie.

Du reste, en thèse générale, le matelot n'est pas là pour se gaudir ou

s'attrister, pour approuver ou improuver. C'est un élément de force et

de travail, une machine humaine qui fonctionne par ordre, la plupart du

temps sans comprendre, et parce que la discipline le veut ainsi.

Il est vrai qu'une année de vie commune, de souffrances intrépidement

supportées, d'espoirs longuement caressés, de privations mutuellement

endurées, ont depuis longtemps solidarisé tous les hommes composant

l'équipage d'élite de la défunte _Gallia_.

De cette solidarité est née une sorte de camaraderie, qui, sans jamais

faire tort à la discipline ou abaisser la dignité du commandement, a

rendu les rapports plus intimes, plus cordiaux, plus affectueux.

Chacun reste à sa place, mais on s'aime davantage, on s'estime plus, on

s'apprécie mieux.

Donc, les quatre marins sont heureux du bonheur de leur chef.

... L'écueil grandit à vue d'oeil. Il est de forme allongée, sans

apparente dépression, assez lisse, sans protubérances, et de couleur

brune. Il mesure à peine vingt-cinq mètres de long.

Peu importe, d'ailleurs. Quelque dure que soit la substance qui le

compose, elle n'en sera pas moins entamée de façon à recevoir le

document préparé par le capitaine.

A cent mètres environ, le Basque Elimberri ne peut retenir, avec un

geste de surprise, un cri de stupeur.

--Eh!... vivadioux!... le diable m'emporte...

--Qu'y a-t-il, Michel? demande le capitaine.

--... Et que la drisse du pavillon allemand me serve de cravate...

--Mais quoi?...

--Capitaine, nous sommes volés...

«L'écueil n'est pas un écueil... c'est...

--Achève!

--Une baleine franche, immobile et morte sans doute!...»

Rien de plus réel, et chacun peut vérifier bientôt l'assertion du marin.

L'avant de l'embarcation qui file plus lentement, vient heurter une

masse dure comme de la glace et presque aussi sonore.

Plus de doute! c'est bien une baleine. Voici ses yeux entr'ouverts et

gelés dans l'orbite, sa gueule avec les fanons en forme de peigne, dont

les dents colossales sont soudées par une croûte de glace. L'échine

immense qui émerge comme la quille d'un bateau retourné résonne sous un

coup d'aviron lancé par un matelot, comme si l'homme frappait un madrier

de bois tendre.

D'où vient ce monstre immobile sur la mer intérieure circonscrite par

les glaces polaires. Par quelle brèche a-t-il pénétré jusqu'à ces eaux

d'où les animaux aquatiques, petits ou grands, semblent bannis! Après

quelle agonie, ce géant captif a-t-il succombé au milieu des flots

stériles et déserts!

Machinalement, le baleinier saisit un croc et, sans penser davantage, en

porte un coup violent, dans le flanc du cétacé, un peu au-dessus de la

ligne de flottaison.

Contre son attente, le fer pénètre profondément dans la masse dont la

périphérie est gelée à une profondeur moins considérable qu'on ne

l'avait supposé tout d'abord.

Etonné, le baleinier retire vivement son croc dont le fer recourbé a

fait dans le tégument brun une large brèche.

Par cette ouverture surgit aussitôt, avec un sifflement aigu, un jet de

gaz fétide qui enveloppe l'embarcation et suffoque les hommes

écoeurés.

[Illustration: Un jet de gaz fétide enveloppe l'embarcation]

--Nage à culer! crie le capitaine, qui depuis la rencontre de la lugubre

épave n'a pas dit un mot.

Les matelots, en hommes désireux de se soustraire à ces infectes et

peut-être mortelles émanations, exécutent la manoeuvre et se trouvent

en un clin d'oeil à distance convenable.

Les gaz sortent toujours avec ce bruit caractéristique de vapeur fusant

sans des soupapes. La baleine, morte sans doute pendant l'été, saisie en

pleine décomposition par les premiers froids qui ont emprisonné ces gaz

putrides, eût ainsi flotté probablement jusqu'au prochain dégel sans le

coup de croc du Basque.

Peu à peu elle oscille et commence à tanguer comme un navire que l'eau

gagne. Bientôt dégonflée, devenue trop lourde pour flotter, elle

s'enfonce peu à peu et disparaît dans un grand remous de vagues et

d'écume.

Et rien ne subsiste désormais de la vie organique sur cette mer morte,

circonscrite par des falaises de glaces, et où la présence des cinq

Français semble un défi jeté à la réalité, comme à l'impossible!

Les matelots immobiles attendent, l'aviron bordé, les ordres de leur

capitaine.

Celui-ci ne peut se résoudre encore à ordonner la retraite.

Un coup de sonde lui donne le fond par quarante brasses.

Il commande de nager. Un nouveau coup accuse une profondeur de cent

brasses. Cinq cents mètres plus loin, il en trouve vingt-cinq. Plus loin

encore, l'instrument n'atteint plus le fond à deux cents brasses!

Le bateau va, vient, vire, louvoye, explore la région pour trouver dans

le voisinage un point fixe où le capitaine puisse déposer le document

qui donnera seul à sa découverte toute garantie d'authenticité.

Et rien!... rien que ce double fond de glace dont la sonde lui accuse

toujours la présence! Rien que ces vallées sous-marines avec leurs

escarpements, leurs dépressions, leurs bas-fonds criblés d'ouvertures

communiquant avec l'océan polaire. Rien que la vieille banquise

paléocrystique oscillant de-ci de-là, aux environs du Pôle, accrochée

peut-être à quelques pics rocheux, ou sondée d'un bord à une terre que

l'expédition française ne peut apercevoir.

Si le pôle Nord est manifestement découvert par le capitaine d'Ambrieux,

cet exploit unique dans les fastes des voyages n'en restera pas moins

sujet à contestation, faute d'un point fixe! Parce qu'il manquera là

quelques milliers de tonnes de solide, les intéressés pourront révoquer

en doute l'affirmation du vaillant officier, faute d'un lieu où reste

le procès-verbal de découverte!...

Il est bien évident que son journal de bord, contenant la mention exacte

des latitudes et des longitudes fera foi, ainsi que la carte de

l'itinéraire mise à jour avec un soin scrupuleux.

Mais son adversaire, si prodigue de _cairns_ et de documents, se

contentera-t-il de ces preuves que les sociétés savantes admettent

généralement sans observation, surtout quand l'homme qui les présente

offre toutes les garanties d'honorabilité.

Ne lui cherchera-t-il pas, au dernier moment, une de ces chicanes

mesquines et absurdes trop connues sous le nom de: querelles

d'Allemand!...

De son côté, le capitaine d'Ambrieux n'exagère-t-il pas ses scrupules,

en voulant affirmer, avec preuves matérielles à l'appui, un fait qui

probablement ne pourra pas être de si tôt contrôlé!

--Ma parole ne doit-elle pas suffire! se dit le brave officier, qui

vient de faire en un moment ces réflexions longues à formuler.

Et elle suffira, n'en doutez pas, capitaine, car cette affirmation d'un

homme tel que vous vaut toutes preuves écrites, et s'impose à tous,

amis, ennemis ou simplement rivaux.

* * * * *

Après un repas qu'il eût voulu offrir plus substantiel à ses auxiliaires

et qui se termina par une double ration--la petite fête du matelot--le

capitaine s'orienta, puis commanda le retour.

Le soir venu, bien que chacun fût harassé, nul ne songeait à dormir, y

compris les chiens dont la promiscuité devenait parfois bien gênante,

quand on ne rencontrait pas quelque glaçon pour permettre aux pauvres

bêtes de s'isoler un moment.

Le grappin mordit comme la veille dans le fond de glace et le bateau

s'immobilisa.

Que cette expression: «le soir» n'implique pas, dans la pensée du

lecteur, l'idée de ténèbres tombant lentement sur l'enfer de glaces pour

ajouter encore à l'horreur de son silence. Il n'y a plus de nuit, car

l'interminable journée polaire luit depuis longtemps sur ce point désolé

de notre globe. Tellement désolé, tellement silencieux et morne, qu'il

semble appartenir à un autre monde, à une planète en voie de

décomposition.

Mais comme la vigueur humaine est limitée, comme les efforts des

matelots pendant cette journée ont été considérables, le petit équipage

s'installe pour prendre un repos mérité. Il fait grand jour, mais,

d'après les conventions de notre chronologie, et l'habitude vicieuse

d'ailleurs que nous avons de couper notre journée civile en deux fois

douze heures, c'est la nuit.

Le dîner, plus que médiocre, une fois absorbé, on cause, et les marins

qui ne peuvent, malgré tout, concevoir l'importance du voyage ainsi

terminé en pleine mer, sur un point que rien ne détermine du moins à

leurs yeux, restent mornes et déconcertés.

N'était la verve du Parisien, auquel Dumas donne la réplique,

l'entretien tomberait bientôt au niveau du thermomètre qui marque en ce

moment -12°.

--Enfin, conclut gravement le premier, nous voici en route pour les

grands boulevards, après avoir vu un certain nombre de pays

particulièrement quelconques, notamment celui des engelures, des bombes

glacées, ou autres sorbets comestibles ou non.

--Et puis, reprend Dumas, nous sommes allés au pôle Nord qui est un

endroit lointain, peu fréquenté des mathurins de tous pays, même des

Marseillais...

«Té!... mon bon... ça nous posera!

--L'embêtement sera que nous ne pourrons pas dire comment que la chose

est faite, vu que le plus malin d'entre nous, sauf le capitaine, n'a été

fichu de rien apercevoir...

--Mais, répond l'officier avec sa condescendance habituelle, la question

n'a-t-elle pas été assez souvent agitée, pour que vous ne sachiez qu'il

n'y a en effet rien à voir.

«Pas plus que vous je n'ai _vu_, dans l'acception banale du mot...

«J'ai simplement trouvé, puis atteint, avec votre concours, un point

jusqu'alors inaccessible à tout autre...

«C'est là votre mérite et le mien.

«Il y aurait maintenant des expériences fort intéressantes à faire sur

la pesanteur, la pression atmosphérique, les mouvements de l'aiguille

aimantée, etc...

«Mais je manque de tout pour cela!

«D'autres viendront après nous et résoudront ces problèmes.

--Faites excuse, capitaine, observe respectueusement le Parisien, vous

venez de parler de pesanteur; est-ce que les mêmes corps n'auraient pas

le même poids sur toute la terre?

--Comme la terre est plus renflée à l'équateur et plus aplatie au Pôle,

un corps quelconque, le tien par exemple, doit être plus lourd ici qu'à

l'équateur.

--Faites excuse, je ne saisis pas bien...

--Grâce à l'aplatissement fort notable du Pôle, nous nous trouvons, par

le fait, plus près du centre de la terre qui nous attire davantage.

«Or, cette attraction, c'est la pesanteur.

«Comme les corps s'attirent en raison inverse du carré des distances et

en raison directe des masses, tu pèses d'autant plus que tu es plus près

du centre d'attraction...

«Tout cela est bien sec, bien abstrait, enfermé dans une formule...

mais il n'y a pas d'autre moyen de l'énoncer.

«Enfin, une autre cause tendrait encore à augmenter notre poids...

«Ici nous sommes immobiles, tandis qu'à l'équateur nous participerions à

la vitesse de rotation très considérable de la terre.

«La force centrifuge combattant, bien que dans de faibles proportions,

la force d'attraction, notre poids devrait se trouver diminué d'autant.

--Excusez toujours, capitaine.

«Mais, alors, sauf vot' respect, nous ne bougeons plus, ici, même en

marchant, tandis que les gens de l'équateur se déplacent en restant

couchés.

--Par rapport à la terre, oui.

«Tu sais que la terre accomplit sa rotation en vingt-quatre heures.

«En pirouettant ainsi sur elle-même, comme une toupie, elle communique à

ses différentes latitudes une vitesse également différente, suivant la

position qu'elles occupent pour rapport à l'axe de rotation.

«A l'équateur, la vitesse atteint à son maximum. Or, la terre ayant à

l'équateur quarante millions de mètres de circonférence, un point

quelconque parcourra cette distance vertigineuse de quarante millions de

mètres, en vingt-quatre heures, c'est-à-dire avec une vitesse de quatre

cent soixante-quatre mètres par seconde.

«Sous la latitude de Paris, c'est-à-dire par 48° 50´ 13´´, le cercle

étant sensiblement moins grand, la distance parcourue diminue d'autant.

Elle n'est plus que de trois cent cinq mètres par seconde.

«Au Pôle même, elle devient nulle.

«Donc nous sommes immobiles par rapport aux habitants des zones

comprises entre l'équateur et le pôle.

«Tu as saisi, n'est-ce pas?

--Tant qu'à peu près, capitaine, et je vous remercie bien.

--Tu n'as plus rien à me demander.

--Oh! si, capitaine, bien des choses qui m'intéresseraient d'autant plus

qu'elles seraient exprimées par vous.

«Mais les camarades sont las!... archi-las!... Et je vois bien qu'ils

commencent à dormir, malgré ce failli soleil qui ne nous a pas lâchés

d'une minute, à mesure que nous nous sommes avancés jusqu'ici.

--Rien d'étonnant à cela.

«Tu sais pourtant qu'au Pôle même, le soleil se montre le jour de

l'équinoxe du printemps, c'est-à-dire le 23 mars.

«Il apparaît alors--sans tenir, bien entendu, compte de la

réfraction--coupé en deux par l'horizon.

«Il monte peu à peu en suivant des courbes allongées, et ne se couche

plus de six mois.

«A l'équinoxe d'automne, c'est-à-dire le 22 septembre, son disque vient

de nouveau affleurer à l'horizon, puis il disparaît pour six mois,

laissant la région plongée dans les ténèbres affreuses de la nuit

polaire.

«Mais, à ton tour, essaye de dormir.

«Le temps nous presse... Je voudrais être déjà là-bas...

--Soyez tranquille, capitaine.

«On va dormir ferme afin de souquer double.

«Pas vrai, les autres.»

Mais les autres, la fourrure rabattue sur le nez, font entendre un trio

de ronflements dont l'intensité montre que leur sommeil est profond et

en raison des fatigues endurées.

Le capitaine lui, semble de fer. Accoudé sur le petit appontement qui

termine le bateau à l'arrière, il assiste au lent défilé des heures,

rêvant à la patrie absente, aux camarades perdus sur la banquise, à sa

victoire, aux formidables difficultés du retour...

Les français au pôle Nord · 第 55 / 102 题