VI

Fatale imprudence.--Conséquences très alarmantes.--Nouvelle et plus

grave maladie du mécanicien Fritz.--Le scorbut!--Terribles

pronostics.--Emotion.--Malades d'ophtalmie.--Energie.--Encore une

victime du scorbut.--Nick prédisposé.--Nouvel ouragan de neige.--La

configuration des glaces.--Modifications importantes.--Nouvelles

chaînes de hummocks.--Horizon menaçant.

--Fritz, mon vieux camarade, encore une fois, mange donc pas de la

neige.

--Impossible de m'en empêcher, Guénic.

--T'as pourtant bien entendu: le docteur qu'a parlé de scorbut...

--Je suis fou! La bouche me brûle comme si j'entonnais ma tête dans un

fourneau de chauffe.

--T'as vu aussi les hommes malades... leurs gencives saignent parce

qu'ils ont fait la même bêtise que toi...

--Guénic, si tu savais quel régal... quel soulagement!...

«Vois-tu, nous autres de la machine, nous avons le sang cuit et

recuit...

«La soif est notre tourment, notre damnation!...

Et puis... le docteur exagère peut-être un peu... La neige ça n'est

jamais que de l'eau... un peu plus froide... c'est vrai...

--Mauvaises raisons, Fritz!

«T'es un homme, pas vrai, eh bien! sois-le pour tout de bon.

«T'es gradé... Faut donner l'exemple!

--Ah! Guénic, tu n'as donc jamais eu soif!

--Par exemple! s'écrie le maître scandalisé, prêt à se fâcher d'une

telle injure.

«Moi!... un vieux de la cale!... J' m'en voudrais si y en avait un dans

la flotte qui pourrait se vanter d'avoir le bec plus salé que le mien!

--Je veux te parler de cette soif maladive... atroce, que produit la

fièvre, et qui fait qu'on a envie de se mordre pour boire son propre

sang... qu'on ne voit plus... qu'on n'entend plus... qu'on tuerait

pour une goutte d'eau...

--Du sang, je t'en donnerai du mien... c'est la moindre des choses...

ou plutôt, faisons mieux... je te fais cadeau de ma ration

d'eau-de-vie... mais encore une fois, sois raisonnable.

--Non, mon vieux camarade, répond l'Alsacien ému de ce dévouement si

simple dans sa rude cordialité.

--Dame! à ton service!...

«Un matelot, quand il a donné son sang, ne peut plus offrir que son

quart de trois-six...

«Encore!... s'écrie le maître tout chagrin en voyant que ses avis, ses

offres, ses prières sont inutiles.

Fritz vient d'avaler coup sur coup, rageusement, deux pleines poignées

de neige.

--Ah! que c'est bon, dit-il extasié...

--T'en claqueras... sûr!

--Est-ce qu'une chose qui fait tant de bien peut être nuisible!...

«La preuve... tiens... je puis bien te l'avouer, c'est que hier, à

trois reprises différentes, j'ai senti ce besoin irrésistible et...

--T'as avalé de la neige.

--Oui!

--A ton idée, matelot.

«T'es le maître de toi, après tout... sache seulement que si tu largues

ton amarre, ça sera ta faute.»

Le pauvre mécanicien n'a donc pas pu, malgré les instances les plus

vives, résister à cette souffrance plus terrible encore que celle qui

torture les voyageurs perdus au milieu des solitudes calcinées du

Sahara.

Ces derniers sont en effet totalement privés d'eau, tandis que les

voyageurs polaires en sont environnés sous forme solide. Ils n'ont qu'à

étendre la main, qu'à ouvrir la bouche pour étancher cette soif qui leur

corrode les muqueuses.

Il leur faut donc une réelle force d'âme pour endurer la souffrance

elle-même, et résister à l'envie furieuse de la faire cesser, du moins

passagèrement.

Comme il a été dit précédemment, celui qui cède à la tentation de manger

de la neige est condamné à d'épouvantables souffrances.

Après un soulagement immédiat, quelques instants d'apaisement délicieux,

un frisson rapide saisit l'homme qui se sent gelé, claque des dents,

s'immobilise comme si ses artères et ses veines charriaient des glaçons.

En même temps, ses gencives, sa gorge et sa langue s'enflamment, se

gonflent au point qu'il est menacé de suffocation.

Le pauvre Fritz cherche encore à s'excuser près de son ami.

--Vois-tu, matelot, j'ai vingt ans d'escarbilles dans le torse... et je

ne peux pas m'empêcher d'y revenir...

--Tonnerre de Dieu! Je te sauverai malgré toi, car je vais avertir le

capitaine.

--Tu ne feras pas ça, Guénic!

--Tu vois donc bien que t'as conscience de mal agir.

Au bout de cinq à six cents mètres, Fritz d'abord surexcité, ralentit

soudain le pas.

Ses mouvements deviennent lourds, pénibles, mal coordonnés. Sa face

rougit, ses yeux s'injectent; sa respiration s'accélère et sort avec un

bruit rauque de ses lèvres gonflées.

Il avance encore d'une centaine de pas, soutenu par une volonté de fer.

Puis, il titube et manque de s'abattre. Guénic qui tire à côté de lui,

en tête de l'attelage, se tourne vers Berchou, et lui dit:

--Sauf vot' respect, capitaine, vous devriez bien commander de

stopper...

--Pourquoi, Guénic?

--C'est le camarade qu'est censément en train de s'affaler.

--Stop!... crie l'officier.

Il est temps, car le malheureux mécanicien saisi par le froid qui

paralyse ses extrémités, balbutie des mots sans suite, et tombe entre

les bras du maître d'équipage.

[Illustration: Le malheureux mécanicien balbutie des mots sans suite]

--Eh! toi, Courapied, qui trottes comme un pousse-cailloux de cabillot,

à courir grand largue droit à l'embarcation du docteur.

--Oui, maître.

--Dis-y que le mécanicien est comme qui dirait sans connaissance et

qu'il a besoin de lui et de toute sa pharmacie.

Le matelot, voyant qu'il y a urgence absolue, s'élance vers le bateau

que le docteur, aidé du Parisien et de Dumas, remorque, comme s'il avait

toute sa vie halé sur la bricole.

Courapied, essoufflé, l'informe en deux mots de la catastrophe.

--J'y vais, dit-il en saisissant un petit coffre à médicaments placé à

portée.

«Vous, Dumas, allez prévenir le capitaine qu'il y a un malade au numéro

1.

«Et nous, garçon, en avant!»

En dépit du sang-froid professionnel, le docteur ne peut s'empêcher de

frémir à l'aspect du malheureux Fritz.

Vingt minutes se sont à peine écoulées depuis sa dernière imprudence.

Déjà ses lèvres fendillées noircissent. Le sang qui transsude par les

gerçures se coagule aussitôt. La langue ronde, grosse, courte, bombée,

noirâtre, rappelle cette forme particulière aux individus atteints de

typhus, et nommée: langue de perroquet. La face est déprimée, fripée,

terreuse, les yeux vitreux et sans regard. Les membres sont agités de

tremblements convulsifs.

Le malade ne peut plus proférer que des sons entrecoupés, à peine

intelligibles.

Le capitaine, informé par Dumas, abandonne la chaloupe et accourt.

A l'aspect lamentable du mécanicien pour lequel il éprouve une sympathie

toute particulière, le brave officier pâlit et interroge le docteur d'un

regard angoissé.

Le docteur a entre les deux sourcils son pli vertical des mauvais jours.

Il hausse imperceptiblement les épaules, et dit, en manière de réponse à

cette muette interrogation:

--Si vous m'en croyez, capitaine, vous commanderez la halte et ferez

dresser la tente.

--A l'instant, docteur.

Les hommes, voyant leur camarade ainsi foudroyé, sentent que les minutes

sont précieuses et installent avec une hâte fiévreuse le campement.

Deux lampes sont allumées et placées de chaque côté du patient

préalablement déshabillé et entonné dans un sac fourré. Comme il ne se

réchauffe pas et que le docteur hésite a employer les frictions de

neige, Dumas et le Parisien, munis d'une ceinture de laine, le frottent

à tour de bras.

Une douleur aiguë subitement provoquée lui arrache un cri sourd.

Le docteur se penche, constate que Dumas frotte une jambe, et que cette

jambe est enflée modérément au genou et à la cheville.

--Faut-il continuer, monsieur? demande le cuisinier.

--Continuez, mon garçon, évitez seulement d'appuyer aux points

douloureux.

Puis il ajoute, s'adressant à l'officier:

--Capitaine, si nous sortions un moment, pendant que ces deux bons

garçons font office d'infirmier.

--Volontiers, répond le capitaine, comprenant que le médecin a une

communication importante à lui faire.

«Eh bien? dit-il une fois dehors.

--Savez-vous ce que signifie cette enflure que notre pauvre mécanicien

porte au genou et à la malléole?

--Peut-être un commencement de rhumatisme articulaire.

--Si ce n'était que cela!

--Vous m'effrayez?...

--A vous, notre chef, il faut la vérité, quelque cruelle et redoutable

qu'elle soit.

«Fritz est attaqué du scorbut!

--Que me dites-vous là, cher ami?

«Le scorbut! après les précautions les plus minutieuses... avec

l'alimentation telle que nous l'avons maintenue jusqu'à ce jour... avec

notre hygiène et nos préservatifs!...

--Je voudrais me tromper, mais le doute, hélas! ne m'est plus permis.

--C'est une malédiction!

«Je frémis en pensant que tous mes hommes peuvent être maintenant

victimes de la contagion!

--Le mal est grand, c'est évident, mais il n'est pas irréparable.

--Fritz guérira, n'est-ce pas?

--Tant qu'il y a de la vie, il y a de la ressource, répond évasivement

le docteur.

«D'autre part, il ne faudrait pas confondre épidémie et contagion.

«Le scorbut, en lui-même, n'est pas contagieux, en ce sens qu'il ne se

communique pas, comme par exemple le choléra ou le typhus, d'individu à

individu.

«Il est épidémique, c'est-à-dire que les hommes soumis aux mêmes causes

peuvent le contracter comme aussi l'éviter.

«Il y a, vous le voyez, une nuance essentielle, puisque la maladie ne

résulte pas du contact entre individu sain et individu contaminé, mais

de causes prédisposantes et déterminantes, comme par exemple le froid,

l'alimentation, l'humidité, l'ingestion de neige, etc.

«Enfin, notre pauvre malade est, par son tempérament lymphatique,

destiné à prendre le mal.

«Il est et devait être la première victime.

--Encore une fois, vous pensez pouvoir le guérir, n'est-ce pas?

--Je ferai, vous le savez bien, l'impossible...

«Pour l'instant, Fritz est devenu une non-valeur.

«Il va lui falloir des soins tout particuliers, cessation absolue de

travail, quelques marches à pied pour activer la circulation, et en

temps ordinaire, il sera essentiel de le transporter sur un des

traîneaux.

«Mais je vous parle de l'avenir, comme si la crise présente était

conjurée.

«Voyons donc ce qu'il devient.»

Grâce aux frictions énergiques pratiquées par Dumas et Plume-au-Vent,

grâce aussi au voisinage immédiat des lampes à esprit-de-vin qui ont

très notablement élevé la température, le mécanicien a repris

connaissance. La circulation se rétablit.

Le docteur, après lui avoir administré une bonne ration de café

bouillant additionné de rhum, chercha à ranimer la sensibilité

musculaire et nerveuse. Il lui injecta, dans cette intention, par la

méthode hypodermique, une dose de caféine et attendit.

Les hommes interdits écoutent sans mot dire Guénic, qui leur raconte à

sa manière les causes de la catastrophe, et les engage à la prudence.

Puis, comme c'est l'heure du goûter, comme l'eau bout sur les lampes, le

repas est apprêté séance tenante, et absorbé avec force commentaires.

Après une heure de halte, pendant laquelle il est l'objet de soins

assidus et expérimentés, Fritz, soumis en outre à une médication

énergique, se trouve un peu mieux, mais il est toujours horriblement

faible.

On l'installe à bord de la chaloupe, après l'avoir embobeliné de

fourrures et entonné dans le sac préservateur.

Puis, en route! C'est Justin Henriot, le second mécanicien, qui tout

naturellement remplace le malade. Et quand Henriot à demi gelé s'en ira

tirer sur la bricole pour s'échauffer et se dégourdir, le capitaine,

familiarisé depuis longtemps avec le moteur électrique, le fera

fonctionner.

Jusqu'à présent, il n'y a pas eu de temps de perdu. Le 18 avril, jour où

Fritz est si gravement frappé, on parcourt douze kilomètres.

Malheureusement deux hommes du premier traîneau, Pontac et Le Guern sont

sérieusement atteints d'ophtalmie. Ce sont les deux plus vigoureux de

l'équipage. A peine s'ils voient à marcher, mais vaillants quand même,

ils ne veulent pas abandonner la bricole et prétendent qu'il n'est pas

essentiel d'y voir pour tirer. Témoins les chevaux attelés aux manèges.

Le 19, on parcourt dix kilomètres en dépit de la persistance d'un froid

atroce. Le capitaine, sérieusement inquiet, se demande si cette

température si basse n'indiquerait pas l'absence de l'eau vive aux

abords du pôle.

L'état de Fritz est stationnaire. Il n'est ni mieux ni plus mal, ni plus

fort ni plus faible, mais un nouveau symptôme, infaillible, celui-là,

est venu confirmer le diagnostic du docteur. Le corps du mécanicien

s'est couvert de ces taches rouges caractéristiques, en forme de

lentilles et résultant d'hémorragies sous-cutanées. Les gencives

saignent, son haleine devient fétide.

C'est bien le scorbut. Les matelots en sont informés, tant pour leur

faire éviter les imprudences, que pour les engager à redoubler de

précautions.

Les hommes frappés d'ophtalmie sont presque aveugles!

Ils veulent marcher quand même, en dépit de violentes douleurs de tête

et de vertiges continuels.

Le 20, une nouvelle tempête, que rien ne faisait prévoir, se déchaîne

pendant la nuit, après une marche de treize kilomètres.

La neige tombe avec une telle surabondance, le vent est si glacé, qu'il

est impossible de quitter la tente.

Pendant trente heures, les pauvres matelots sont prisonniers dans leurs

sacs avec un froid de 36°! Ce repos forcé est très favorable aux hommes

atteints d'ophtalmie qui commencent à se rétablir.

Fritz va plus mal. Ses gencives sont ulcérées, fongueuses, et ses dents

commencent à se déchausser. Sa faiblesse et son abattement sont

extrêmes.

Le docteur ne le quitte pas d'un instant et s'efforce de combattre ces

symptômes alarmants.

Pour comble de malheur, le pauvre Nick dit Bigorneau, le brave

Dunkerquois un peu naïf, mais si bon, se plaint à son tour de douleurs

articulaires.

C'est à peine s'il peut se lever pour aider au déblaiement de la tente

dont l'entrée est obstruée à chaque instant par des rafales de neige.

Séance tenante, le docteur l'exempte formellement de tout travail,

malgré sa résistance.

Encore un qui est prédisposé par sa profession à l'horrible maladie.

Nick, ancien mineur, puis chauffeur, est plus déprimé corporellement que

ses camarades.

Le docteur lui administre à haute dose le jus de citron, et le soumet au

régime des pommes de terre crues. Il en reste encore, mais elles sont

gelées à fond et dures comme des boulets. C'est tout un travail pour les

rendre comestibles sans les cuire.

La chaloupe qui peu à peu se transforme en hôpital ambulant reçoit Nick

à bord. Il s'installe près du mécanicien, et puis: En route!

La tourmente est finie. Malheureusement la neige rend le traînage plus

difficile. Il faut longtemps déblayer à la pelle, d'où perte de temps

notable.

Pour la compenser et suppléer à l'absence des deux malades, on marche

pendant douze heures.

C'est le 22 avril, et on parcourt douze kilomètres!

Si demain l'étape est bonne, on aura franchi le quatre-vingt-huitième

parallèle!

Le pôle ne sera plus qu'à deux degrés!... deux cent vingt-deux

kilomètres!... cinquante-quatre lieues et demi!...

Somme toute, la situation est telle que le plus optimiste n'eût osé

l'espérer. S'il est prodigieux d'être parvenu a une distance aussi

faible du Pôle, il n'est pas moins extraordinaire de n'avoir que deux

malades.

Sans doute, c'est trop, beaucoup trop. Mais combien, dans des

circonstances bien moins défavorables, furent infiniment plus éprouvés.

Non seulement les anciens navigateurs, comme Barentz, qui en souffrit

cruellement, comme Behring qui, sur soixante-seize hommes, eut

quarante-deux malades et trente morts, et comme Rossmyloff qui perdit la

moitié de son équipage, mais encore le lieutenant Weyprecht et le

commandant Nares, chez lesquels sévit cruellement le scorbut.

Le capitaine réfléchit à tout cela, pèse le pour et le contre, songe à

la distance parcourue, à la pénurie de vivres, à la proximité du Pôle,

aux difficultés du retour, aux empêchements qui depuis quelque temps

s'accumulent, et semble méditer quelque chose.

Cependant, pour la première fois peut-être, cet homme résolu entre tous

paraît hésiter. Non pas que sa foi en lui et en ses compagnons soit

diminuée, mais l'objet de ses réflexions est tellement grave, qu'il est

bien permis de tergiverser, ou tout au moins de réfléchir, avant que la

résolution soit irrévocable.

Néanmoins, comme il n'y a pas urgence absolue, et comme le traînage

s'opère jusqu'à présent d'une façon satisfaisante, il est temps encore

d'atermoyer.

Cahin caha, l'expédition se remet en marche sur la glace encombrée de

neige.

Jusqu'à présent, le traînage s'est opéré avec de grandes difficultés.

Mais, en somme, ces difficultés pouvaient être surmontées à force

d'adresse, de patience et de vigueur. Sans être toujours plane comme

celle d'un étang, la glace, a-t-il été dit, n'est pas anfractueuse,

tourmentée, bossuée d'énormes protubérances, et crevée d'abrupts

précipices comme celle de la grande banquise.

Les pressions opérées par les courants et les vents en ont fréquemment

modifié la surface, au point de lui donner la configuration d'une terre

modérément accidentée. Comme l'a fort judicieusement écrit Greely, la

surface de cette nappe de glace rappelle celle d'une contrée onduleuse,

elle a ses collines et ses vallées, ses ruisseaux et ses lacs; c'est une

contrée où la glace a pris la place du sol.

A travers ces ondulations résultant d'entassements, de chevauchements de

blocs amoncelés les uns sur les autres par les pressions latérales, il y

avait toujours de vastes chenaux à peu près plans, et toujours largement

ouverts aux traîneaux.

Et voilà que brusquement, dans la journée du 23 avril, alors que pour

ces audacieux et vaillants Français, la question polaire va devenir une

affaire de jours, presque d'heures, la glace se modifie d'une façon

étrange et alarmante.

Avez-vous vu comme, aux abords des Alpes et des Pyrénées, le sol se

boursoufle et se déchire, se mamelonne et se ravine, bref, se transforme

assez rapidement de façon à faire pressentir la proximité des arêtes

puissantes qui ont jadis troué l'écorce du globe.

Ce n'est plus la plaine, et ce n'est pas encore la montagne. C'est une

sorte d'état transitoire participant de l'un et de l'autre, et où l'on

trouve simultanément: collines, vallons, surfaces planes, roches dans un

pêle-mêle déjà plein d'imprévu, mais sans rien de grandiose ni de

tourmenté.

Un peu plus loin, dominant tout, absorbant tout et escaladant les nuées,

les monts géants.

Telle, toutes proportions gardées, se présente devant l'expédition

française la glace, dont la métamorphose devient de plus en plus rapide

et complète.

Les hummocks se multiplient et augmentent de volume au point que les

chenaux qui les séparent, souvent de simples sentiers perdus, ne font

plus que zigzaguer pour arriver parfois à un cul-de-sac.

Ces sentiers, encombrés de neige, doivent être déblayés pour livrer

passage aux traîneaux. Il faut en outre en niveler les déclivités, sous

peine de voir l'appareil tout entier reculer ou se ruer en avant, avec

son attelage d'hommes et d'animaux.

Il y a de véritables chaînes de montagne en miniature avec leurs

précipices, leurs paliers, leurs versants, leurs défilés, à travers

lesquels on ne trouve que de plus en plus difficilement une voie.

Bref, les allées et venues sont telles, et les détours si nombreux,

qu'après quatorze heures d'efforts surhumains, et une marche de seize

kilomètres, la distance effective dans la direction du Pôle est

seulement de sept kilomètres.

[Illustration: Que d'efforts surhumains]

Les hommes totalement hors d'état d'avancer sont épuisés. Les chiens

sont fourbus avec leurs pattes enflées et sanglantes.

Chose plus grave, car le repos a raison de la fatigue, si les traîneaux,

surtout la chaloupe, ont pu être remorqués jusque-là, c'est chose

invraisemblable, impossible en apparence, et prouvée par la réalité du

fait; mais demain!

Il est évident que les vaillants et dévoués matelots feront leur devoir

comme hier, comme toujours. Ils ne reculeront pas d'une semelle, ne

marchanderont pas leurs efforts, et tous valides comme malades

essayeront l'âpre conquête du Pôle.

Mais ne vont-ils pas trouver devant eux quelque chose de plus fort que

l'énergie humaine... c'est-à-dire l'obstacle matériel absolu,

infranchissable.

Au loin, dans la brume blanchâtre, estompée de tons d'outre-mer, se

profile une ligne déchiquetée, anfractueuse qui fait hocher la tête aux

plus intrépides.

Cette ligne aperçue jadis à la baie de Melville, et contemplée

longuement pendant l'hivernage, c'est celle que forment les crêtes des

hummocks sur l'horizon polaire. Une sorte de profil montueux, dont on

devine inférieurement les lourdes assises.

Peut-être une nouvelle banquise, un dernier et plus formidable obstacle

élevé par la jalousie de l'Isis polaire autour de l'axe terrestre.

Les français au pôle Nord · 第 52 / 102 题