IV

A propos des traîneaux.--Remorquage par les hommes ou par les

chiens.--Avantages et inconvénients.--Costume de travail.--Le

Parisien se compare à un hanneton englué dans du goudron.--Traction

mixte.--Hommes et chiens attelés simultanément.--Et la

chaloupe?--Départ des numéros 1, 2 et 3.--Comment on se sert d'une

ancre à jet.--«Qui veut aller loin ménage sa monture.»

Pendant les longues heures de l'hivernage, le capitaine et les membres

de l'état-major avaient étudié, avec une sérieuse attention, les

procédés les plus favorables à l'exploration de l'extrême Nord.

Ayant lu tout ce qui a été écrit à ce sujet par ses devanciers,

notamment par Kane, Hayes, Mac-Clintock, Nares, Hall, Payer, Greely,

pour ne citer que les plus récents, d'Ambrieux avait admis comme eux que

le traîneau est l'organe essentiel, indispensable.

Mais, n'étant pas un homme à idées préconçues, comme le docteur Hayes et

le commandant Nares et professant l'opinion du juste milieu émise par

Greely, il avait songé dès le début à modifier l'application du principe

universellement reconnu.

Tout d'abord, il devait chercher à gagner le pôle avec son navire. N'y

réussissant pas, il hivernerait le plus près possible de l'axe

terrestre, et sitôt la saison propice au traînage arrivée, il pousserait

des pointes audacieuses dans cette direction.

Mais, fort de l'expérience si chèrement acquise par les lieutenants de

Greely, Lockwood et le docteur Pavy, qui se trouvèrent arrêtés par les

eaux vives, d'Ambrieux s'était dit, et c'était là le côté réellement

original et pratique de son idée: il faut joindre le traînage à la

navigation; pour cela, emmenons traîneaux et bateaux.

Quand nous trouverons les eaux vives, les embarcations du navire

transporteront les traîneaux avec les hommes et les chiens. Et

inversement, quand nous serons arrêtés par les glaces, on chargera, sur

les traîneaux, les baleinières avec les provisions que les hommes et les

chiens, devenus moteurs à leur tour, haleront à force de corps.

C'était là sans doute un énorme surcroît de poids mort, mais le

capitaine, disposant d'un personnel robuste et vaillant, ne désespérait

pas, bien au contraire, du succès.

Malheureusement la maladie groenlandaise avait creusé des vides nombreux

dans les rangs de la meute, et les chiens sont, comme on le sait déjà,

d'une utilité réellement absolue.

Quelques explorateurs ont cependant préconisé le remorquage au moyen de

l'homme exclusivement, et cela dans le but d'éviter les risques

d'accidents imprévus. Il est certain que l'intelligence humaine peut,

dans nombre de cas, obvier à maint ou maint inconvénient, aider à la

réparation de maint et maint dommage. Mais, d'autre part, le prodigieux

instinct des chiens sur la glace est un facteur d'une telle importance,

qu'il compense et au delà tout ce que peut produire l'ingéniosité de

l'homme. Et cela sans compter la vigueur musculaire comme aussi

l'endurance à la fatigue des intrépides animaux.

Car il faut savoir qu'un chien traînera toujours un fardeau sensiblement

plus lourd que l'homme et cheminera aussi plus vite.

Ainsi, un traîneau remorqué par un nombre d'hommes quelconque, mettons

six, parcourra avec des peines infinies huit à dix milles marins,

c'est-à-dire de quatorze kilomètres et demi, à dix-huit environ. Encore

la glace devra-t-elle être autant que possible exempte d'aspérités, de

cristaux aigus et de dépressions remplies de neige pulvérulente dans

laquelle on enfonce jusqu'à mi-corps.

Tandis que les chiens, attelés en nombre égal, pourront traîner un poids

supérieur, et faire, sur une glace même mauvaise, de quinze à seize

milles, soit de vingt-huit à trente kilomètres.

En outre, les hommes n'arrivent pas exténués au campement, ce qui permet

d'allonger jusqu'à la limite du possible la durée de la marche.

Il va de soi qu'avec des attelages composés mi-partie d'hommes et de

chiens, on gagne sur le premier cas, mais on perd sur le second.

Cependant, la fatigue est infiniment moindre qu'avec le remorquage par

l'homme seul, car les chiens ont toujours une tendance à vouloir

dépasser l'homme dont la présence les excite. Ils sont francs du

collier, et laissent à peine tirer leurs compagnons à deux pieds, dont

l'intervention est surtout utile devant les obstacles ou dans les

mauvais pas.

L'impossibilité dans laquelle se trouvait le capitaine de renouveler sa

meute l'aurait décidé à adopter ce dernier procédé, quand bien même il

n'eût pas été forcé de sacrifier son navire dans les circonstances

douloureuses que l'on sait.

Privé désormais de son lieu d'hivernage, n'ayant plus de vivres que pour

deux mois, réduit aux embarcations pour tout matériel, obligé de pointer

en avant, sans espoir de retour, il devait forcer les étapes sous peine

de périr infailliblement de faim.

On a vu comment la première partie de ce plan si sage s'était accomplie

avec un bonheur exceptionnel, puisque l'officier français avait pu

parcourir en bateau, sans fatigue et sans perte de temps, trois degrés

et demi, près de quatre cents kilomètres en dix jours.

La tempête, le retour du froid, la mer gelée, l'interruption momentanée

du voyage par eau, tout cela n'était que de simples incidents sur

lesquels, ou plutôt avec lesquels il avait compté.

Maintenant, on allait cheminer à pied en remorquant péniblement le

lourd matériel, jusqu'au jour où une débâcle se produisant, il serait

possible de restituer les engins de navigation à leur élément naturel.

La question de subsistance était résolue pour un certain temps, grâce à

la capture du morse qui permettait d'alimenter quinze jours de plus la

colonne entière, hommes et chiens, et d'économiser l'alcool en lui

substituant de temps en temps l'huile.

Donc les deux mois de vivres du départ se trouvaient par le fait

intacts. En admettant que pendant soixante jours, les eaux vives, chose

totalement invraisemblable, ne réapparaîtraient pas, on pouvait tabler

sur une moyenne de douze milles par marche, on arrivait au total de

treize cents kilomètres, plus une fraction.

On serait alors en plein été, avec la débâcle. Les embarcations rendues

à leur destination, et approvisionnées par la chasse et la pêche, on

verrait à se rapatrier.

Avant de donner le signal du départ, le capitaine fit endosser à ses

hommes le costume de marche, différent du costume de nuit, en ce qu'il

est plus léger, de façon à permettre l'évaporation du corps, sans quoi

l'homme, astreint à un exercice violent, se trouverait dans un bain de

sueur, et glacé à la première halte.

Que ce qualificatif de: plus léger ne fasse pas croire, cependant, que

cet habillement soit comparable à ceux dont se couvrent, pendant les

hivers les plus froids, les habitants des zones tempérées.

La nomenclature seule des pièces qui le composent nous ferait

transpirer, sous notre latitude parisienne de 48° 50´.

D'abord, un épais gilet de flanelle, puis une ou deux chemises de laine

selon la température et l'impressionnabilité de l'homme au froid, un

long gilet de tricot ou jersey doublé de flanelle, plus une bonne

casaque de laine, un ou deux caleçons, un solide pantalon de laine, deux

paires de bas montant jusqu'au genou, et pour chaussure, des bottes

norwégiennes en toile à voile doublées de flanelle et semelées de

feutre, avec une tige assez large pour permettre d'y introduire le

pantalon. Pour coiffure, une toque à oreillettes, et un capuchon ou

bachelick avec une muserolle mobile qui peut être abaissée devant la

bouche et le nez. Les mains sont protégées par une première paire de

gants, recouvertes, quand le froid est très intense, par les mouffles

en loutre de mer, montant jusqu'aux coudes.

Les bottes groenlandaises sont réservées pour la nuit ou le temps de

dégel. De même les pelisses fourrées en peau d'élan qui servent pour

monter la garde ou toute autre occupation exigeant peu de travail

musculaire.

Enfin, ce costume est complété par un surtout en toile à voile quand la

neige tombe. C'est le meilleur tissu pour la repousser et l'empêcher de

se coller aux effets de laine.

On s'imaginerait volontiers que l'homme ainsi accoutré est presque

incapable de mouvement, et que le moindre effort va le faire fondre en

eau.

Telle paraît être l'opinion des marins qui, échauffés préalablement par

ce rude labeur d'arrimage, exécuté avec une hâte fiévreuse, se trouvent

lourds comme des phoques et se blaguent avec un entrain indiquant un

état moral excellent.

Le docteur costumé à l'avenant, car chacun, quel que soit son grade, va

s'atteler comme un simple mortel, entend les objections et riposte:

--Mais, sacrés mathurins, réfléchissez donc à la température de 30°

au-dessous de zéro, qui, tout à l'heure, vous mordra d'autant plus que

vous ne serez plus abrités par la falaise.

«Vous savez pourtant que le moindre souffle d'air suffit à rendre

presque insupportable un froid qui n'a rien d'excessif.

--Faites excuse, monsieur le docteur, répond le Parisien qui s'en va les

bras en anse de cruche, les jambes en manches de veste et en exagérant

encore son attitude grotesque, mais je me sens si empoté, là-dessous,

que je m'imagine être un gros hanneton englué dans une baille de

goudron.

--Va toujours, failli bavard, et surveille ton nez!

--Merci du conseil, monsieur le docteur, mais je crois, sauf vot'

respect, que mon nez et son heureux propriétaire se trouvent

présentement acclimatés au point de ne plus rien craindre.

«Un peu plus, je me sentirais en veine de travailler en bras de chemise

et de haler à moi tout seul un traîneau!

--Et surtout, ménage tes forces, car tu en auras besoin plus tard.

--Merci encore, monsieur le docteur, mais il me semble qu'après un si

long repos, elles ont encore augmenté si c'est possible et que, d'autre

part, je supporte le froid comme un véritable Esquimau!

--Allons, tant mieux!... quoique rationnellement la vigueur et

l'aptitude à supporter le froid...

Un commandement proféré d'une voix forte lui coupe la parole.

--En haut le monde! s'écrie, comme à bord, le maître d'équipage.

--J'allais dire une bêtise, en apprenant à ce garçon que vigueur et

résistance au froid diminuent au lieu d'augmenter à la longue.

«Ce brave Guénic vient de me l'épargner.»

Officiers et matelots se groupent autour du maître et du capitaine qui

viennent de conférer depuis quelques minutes.

Guénic, sur un signe de son chef, transmet d'une voix rauque, son organe

de commandement, l'ordre de service communiqué par l'officier.

Cet ordre comprend la désignation des traîneaux par numéro d'ordre et

celle des hommes qui doivent être attachés--sans jeu de mot--à chacun

d'eux.

Le traîneau numéro 1 comprend un officier, le second, Berchou, six

hommes et huit chiens.

Les hommes sont: Oûgiouk, marchant le premier en tête, comme pilote des

glaces, puis Guénic Trégastel, Le Guern, Jean Itourria, Michel

Elimberri, Elisée Pontac.

En tout, sept hommes, plus huit chiens.

Le numéro 2 comprend Vasseur, lieutenant, Constant Guignard, Courapied

dit Marche-à-Terre, Julien Montbartier, Chéri Bédarrides, Isidore

Castelnau, Nick dit Bigorneau.

Sept hommes, aussi, avec huit chiens.

Le numéro 3, infiniment plus léger, est commandé par le docteur, avec

Plume-au-Vent et Dumas comme auxiliaires, plus quatre chiens.

Chaque homme, à l'appel de son nom, rallie son traîneau qui se trouve

placé, d'après son numéro d'ordre, sur une ligne, l'avant tourné vers le

pôle. Officiers et matelots fraternellement mêlés, passent la bricole

sur leur épaule, à côté des chiens qui se crispent sur leurs pattes,

tout heureux de partir.

Tout est paré. On n'attend plus qu'un signal.

Mais, à propos, et la chaloupe! Malgré son volume, le vaisseau amiral,

comme le dénomment parfois les marins, est en arrière de la ligne des

traîneaux. Tout seul, dans une sorte d'isolement mystérieux. Trois

hommes seulement sont à bord: le capitaine et les deux mécaniciens,

Fritz Hermann et Justin Henriot.

Bien d'aplomb sur ses patins de bois, le gracieux bâtiment paraît ne

plus attendre que son personnel de remorque. Mais où est-il, ce

personnel, et quel sera-t-il? Le capitaine pense-t-il, quand les

traîneaux auront parcouru une certaine distance, à faire revenir les

équipes et à les atteler à la chaloupe pour faire progresser celle-ci

d'une égale quantité? Mais une manoeuvre ainsi compliquée aurait pour

résultat de faire doubler aux hommes et aux bêtes l'étape, et leur

occasionnerait une fatigue écrasante, susceptible de briser, à courte

échéance, leur vigueur et leur énergie.

Du reste, il semble impossible, à priori, que l'effort combiné des vingt

hommes et des vingt chiens puisse même déplacer une telle masse.

Les matelots restent songeurs devant cette énigme, et naturellement n'en

trouvent pas la solution.

Baste! après tout, pourquoi se galipoter la cervelle. Qui vivra

verra...

Est-ce que le capitaine n'a pas son idée! A quoi lui servirait, sans

cela, d'être capitaine.

Tout ce qu'on sait, pour l'instant, c'est que la barre du gouvernail a

été retirée, comme aussi l'hélice de bronze, avant que la gracieuse

petite _Gallia_ ait été ainsi capelée sur cette espèce de charrette, et

transformée, elle si fine, si coquette, en une sorte de patachon d'eau

salée, qu'un matelot ne la reconnaîtrait plus.

Enfin, de sa voix vibrante, le capitaine vient de proférer le

sacramentel: En avant!

--Hisse là!... garçons! commande à son tour le second Berchou, en se

cambrant sur la bricole dans laquelle est passée son épaule.

Oûgiouk fait claquer son fouet, anime ses chiens d'une vibration de la

langue contre le palais et donne un solide coup d'épaule.

Bêtes et gens tirent à l'envi, et le lourd fardeau se déplace avec une

facilité qui arrache aux derniers un cri de triomphe.

[Illustration: Bêtes et gens tirent à l'envi]

--Ma Doué!... Vivadiou!... Nom d'un d'là!...

Bretons, Basques et Normands trouvent la chose toute simple, presque

amusante, et allongent le pas, au point que Berchou doit les modérer.

Le second traîneau s'ébranle aussi lestement et suit le premier, à

distance réglementaire, puis le bateau plat que traînent le docteur,

Dumas le Parisien et ses chiens savants!

Les hommes des deux premiers traîneaux, toujours excités par la

curiosité, tournent la tête, croyant voir la chaloupe démarrer à son

tour.

Pourquoi pas, après tout. Du moment qu'elle marche bien dans l'eau sans

chaudière et sans charbon, avec une «machinerie» toujours en pression,

toujours parée à faire tourner le tourne-broche!

Y a de si drôles de choses, dans le monde d'à présent, des inventions si

tellement pas ordinaires, qu'y a de quoi déralinguer l'entendement d'un

franc matelot, vieux de la cale ou gabier de beaupré.

La chaloupe, avec ses trois hommes à bord, demeure comme figée sur les

bômes transformées en patins par le charpentier Jean Itourria.

Seulement, le bateau qui glisse, remorqué par le docteur et ses deux

compagnons, file une amarre dont l'extrémité est fixée à l'avant de la

chaloupe.

--Par exemple! c'est un peu plus fort que de jouer au bouchon avec des

pièces de six liards dans la neige!

--Quoi?

--Dirait-on pas qu'à eux trois et leurs quatre cabots, y vont remorquer

l'_amiral_.

--C'est pas faute que j'aie bourlingué sur terre et sur mer pour voir

des choses... des choses que la tête vous en claque et que la couenne

vous en fume, dit un sceptique.

«Foi de matelot, je voudrais être témoin de ça!

--Des lascars de ce poil-là!

--Le Parisien qu'est de Paris!...

--Dumas qu'est moko!...

--Les chiens qu'est savants!...

--Le docteur qu'est pus malin à lui tout seul que tous les gradés à cinq

ou six galons de la sirugerie de l'Etat...

--Eh! cape de Diou!... s'écrie un Basque, est-ce que tu ne vois pas, les

hommes qu'ils s'en vont simplement mouiller une ancre à jet[11].

[Note 11: Ce sont des ancres de moindres dimensions que celles de

bossoir ou de veille. On les transporte dans des chaloupes et on les

mouille au lieu indiqué pour procurer un point fixe sur lequel un navire

peut se haler, se touer ou éviter.]

--C'est pardieu! vrai.»

L'amarre filée par le bateau mesure environ une encâblure, soit à peu

près deux cents mètres. Donc l'avant de l'_Amiral_ est à pareille

distance de l'arrière du bateau.

Dumas et le Parisien qui ont leurs instructions s'arrêtent, soulèvent un

solide grappin croché à l'extrémité de l'amarre, engagent ses pattes

dans un trou de glace et disent au docteur.

--C'est paré.

Celui-ci porte à sa bouche un sifflet de corne et en tire un son aigu.

Sage précaution, car la peau de ses lèvres resterait collée à un sifflet

métallique.

A ce signal, le câble, couché dans la neige comme un ver gigantesque,

frissonne, s'allonge, se tend sous l'effort d'une traction énergique.

Il tient bon, cependant, comme aussi le grappin d'acier.

Et soudain, la chaloupe glissant d'un mouvement très doux, sans heurts,

sans à-coups, s'approche à vue d'oeil en se halant sur l'amarre qui

s'enroule sans bruit sur un treuil.

C'est tout simple!... et cependant, les hommes, enthousiasmés à la vue

de cette jolie manoeuvre, lancent un hourra! prolongé.

Cinq minutes à peine ont suffi à opérer cette traction qui fait

progresser la chaloupe de deux cents mètres et à l'approcher bord à bord

du bateau.

L'essai est concluant et la réussite assurée.

La petite _Gallia_, malgré son poids et son volume, suivra les autres

traîneaux et ne sera pas un «impedimentum» qu'il aurait fallu abandonner

dès la première heure.

Après un mot de félicitation échangé entre le docteur et le capitaine,

Dumas et le Parisien dégagent le grappin et le chargent à l'arrière du

bateau.

Ce dernier se remet en marche en filant toujours son câble, puis arrivé

au bout de la touée, s'arrête de nouveau. Le grappin est engagé dans un

trou que le docteur creuse avec le couteau à glace.

Puis derechef la chaloupe se met en marche et ainsi de suite,

progressant toujours d'encâblure en encâblure, c'est-à-dire de deux

cents en deux cents mètres.

Les autres traîneaux, le numéro 1 et le numéro 2 ont pris de l'avance,

naturellement. Mais pas autant qu'on le pourrait croire tout d'abord.

Vingt minutes viennent de s'écouler, et ils ont parcouru environ un

kilomètre, ce qui est une allure un peu trop rapide, surtout au début.

Une halte est ordonnée, car les hommes soufflent déjà.

La chaloupe, elle, forcée de s'arrêter pendant le transport de l'ancre à

jet, n'a progressé que de quatre cents mètres ainsi que le bateau dont

les haltes concordent avec les siennes.

Mais le docteur, Dumas et le Parisien, bien que chargés d'un surcroît de

besogne, sont aussi frais qu'au départ grâce à la fréquence de ces

haltes réparatrices.

C'est là un enseignement dont il faudra tenir compte afin d'éviter la

courbature si fréquente au commencement des marches sur la glace.

En conséquence, de nouveaux ordres seront donnés à la grande halte, afin

que chacun puisse se pénétrer de la vérité de ce dicton ainsi formulé ou

à peu près par la sagesse des nations:

«Qui veut aller loin ménage sa monture.»

V

Le mercure encore gelé!--Imprudence.--Tourment de la

soif.--Ingestion de neige.--Fureur du second.--L'existence d'un

cuisinier polaire.--Préparation du dîner.--La halte.--«Un pot trop

guetté ne bout jamais.»--Mélanges incohérents.--Au pays des

rêves.--Sous la tente.--Réveil.--Maux de gorge.--Ophtalmies

légères.--Encore les lunettes vertes.--A 87° 30´ du pôle.

Le traînage avait commencé le 12 avril, par 87° de latitude Nord, et 22°

20´ de longitude Ouest.

Cette première journée s'écoula sans encombre, mais non sans fatigue.

Les marins qui le matin eussent volontiers halé au trot, étaient, le

soir, absolument harassés.

Encore la glace resta-t-elle constamment plane et à peu près dépourvue

d'aspérités ou de protubérances. Disposition qui facilita beaucoup le

noviciat des hommes et le rendit infiniment moins dur.

La distance parcourue fut exactement de douze kilomètres. Résultat

pouvant sembler précaire à des gens pressés d'arriver et qui ont en

perspective le spectre de la famine, mais encore honorable pour des

débutants.

La chaloupe s'est merveilleusement comportée, son moteur électrique est

parfait. La transformation d'une partie du mécanisme, très

intelligemment opérée par Fritz en quelques heures ne l'a aucunement

dérangé. De ce côté tout va bien.

Par exemple, le capitaine et ses deux auxiliaires demeurés tout le temps

à bord, ont passé une journée bien rude. L'immobilité relative à

laquelle ils restèrent astreints, leur a rendu encore plus sensible

l'âpre morsure du froid. A ce point qu'à plusieurs reprises ils

sentirent au visage, notamment au nez, des commencements de congélation.

Ce poste, qui exige peu ou point d'activité musculaire, est d'autant

plus pénible à garder, que la température s'est encore abaissée. La

brise vient du Sud et le thermomètre est à -33° pendant le jour.

Pendant le crépuscule figurant la nuit du 12 au 13, le mercure a gelé!

L'hiver arctique a trop souvent, hélas! de ces retours inattendus, de

ces traîtrises cruelles.

La moyenne parcourue est encore de six milles: onze kilomètres et une

petite fraction.

La glace devient inégale, raboteuse, difficile pour le traînage. Les

chiens tirent la langue, halètent comme par les temps chauds et boivent

avidement l'eau fournie par le digesteur.

Les hommes souffrent de la soif, et moins réservés que les chiens, se

hasardent furtivement, malgré de formelles défenses à manger de la

neige.

Pour la première fois, Berchou, le second, se met réellement en colère

et menace de sévir.

Sévir!... de quelle façon?... Quelle pénalité imposer à ces braves dont

la vaillance ne recule devant aucun sacrifice.

En somme, des héros de modestie et d'abnégation que ne rebutent ni les

corvées, ni les fatigues, ni les souffrances, mais inconscients comme de

grands enfants.

Berchou s'y est mal pris. Il vaut mieux les raisonner, essayer de leur

démontrer que non seulement il y a péril à s'abreuver ainsi, mais encore

que le remède est pire que le mal.

Les pauvres altérés en conviennent volontiers, mais telles sont les

tortures causées par cette soif atroce, qu'ils restent insensibles à

toute considération.

Le soir, les imprudents, qui n'ont pas su vaincre cette redoutable

défaillance, paient un moment d'oubli par des inflammations

douloureuses de la gorge, des gencives et de la base de la langue.

--Ma Doué!... ma Doué!... grogne un Breton, c'est comme si que je

m'aurais entonné dans le gargousier une pleine bolée de verre pilé.

--Eh! vivadioux! renchérit un Basque, il me semble avaler de la braise

allumée.

--Et moi! gémit douloureusement Guignard, c'que ça me flambe au fond du

panneau de la soute à biscuit!

--T'en as pas encore assez, tas de sacrés hale-boulines, s'écrie Guénic

furieux.

«Comment! t'es pas pus raisonnable que ça!... des hommes d'élite

censément, et qu'est pas fichu de résister à l'envie de licher ta

saloperie de neige...

«Mais vois donc les chiens!... Vois donc le sauvage!...

«T'es moins raisonnable qu'eusses!...

«Et puis, enfin, c'est la consigne!... chose sacrée pour des

matelots...

«Ben oui!... c'que t'as l'air de t'en f...iche, de la consigne, crée

bordée de cordonniers!

La tente enfin dressée sur la glace pendant cette admonestation que

Guénic prolongea notablement, les traîneaux partiellement déchargés, les

sacs installés, le docteur passa une visite attentive et formula son

impression par cette phrase réaliste:

--Bougres d'animaux!...

«Alors, c'est entendu... vous avez envie de vous faire claquer!

«Vous ne serez pas contents avant d'avoir empoigné le scorbut.

Le scorbut! les pauvres diables ne peuvent s'empêcher de frémir à ce mot

redouté du marin.

--Heureusement, ajoute le docteur, qu'il y a encore du remède.

«Mais, si vous tenez à votre peau, ne recommencez pas.

«Et puis, enfin, vous n'avez pas le droit d'être malades... du moins

par votre faute!

«N'oubliez pas que vous vous devez les uns aux autres, et que la

conservation de tous tient peut-être à la vie ou à la santé d'un seul.

Il continue mentalement:

--Assez prêché pour l'instant, et en avant la caisse aux drogues.

Il avise Dumas qui passe au trot, portant deux seaux en toile pleins de

neige.

--Eh! camarade!

--Présent! monsieur le dôtur, répond de sa voix retentissante le

Provençal frais et gaillard à miracle.

--Ça va toujours, vous?

--A merveille, monsieur!... et vous êtes bien bon.

--Vous avez du mal, pourtant.

--Ah! baste!... de l'occupation, oui bien...

«Et le travail il tient chaud.»

Ce que le brave cuisinier, toujours content de son sort, appelle

euphémiquement «de l'occupation» est tout simplement un véritable métier

de galérien.

Le capitaine a déjà voulu que les fonctions si rudes et si essentielles

de cuisinier fussent remplies à tour de rôle toutes les vingt-quatre

heures. Mais Dumas s'est formellement refusé à rendre son tablier,

alléguant que la cuisine «il était» sa santé, son bonheur, sa gloire, sa

vie. Qu'il avait été engagé comme matelot cuisinier, et qu'il resterait

cuisinier, tant qu'il aurait assez de force pour soulever une casserole.

Et que, enfin, il était le seul capable de faire manger convenablement

l'état-major et les camarades.

Dumas était donc resté préposé au fourneau professionnel qui, dans

l'espèce, est une vaste lampe à esprit-de-vin.

Ce matin, il s'est levé une heure avant les autres. Il se couchera une

heure après eux et aura travaillé pendant la journée autant que le plus

robuste.

En ce moment, il attend patiemment que le digesteur lui fournisse de

l'eau de neige pour préparer le thé qui servira de boisson pendant le

dîner. Une partie de cette eau sera employée à la cuisson du lard et du

pemmican.

Dumas est toujours couvert de son vêtement de travail.

Les camarades ont déjà changé et se trouvent au sec. Le docteur a

examiné les mains et surtout les pieds enfin retirés de dessous l'amas

de laine et de feutre qui les fait ressembler à des pattes d'éléphant.

Il y a, de-ci de-là, quelques points attaqués de gelure et plus ou moins

excoriés. La circulation est rétablie par une friction à la neige, et le

bobo pansé à la glycérine. On enfile des bas secs, et par-dessus, les

bottes esquimaudes.

Les bas et les bottes en toile, qui ont servi pendant la marche, sont

bientôt, ainsi que les pantalons, raides comme de la tôle.

Tout cela est mis à sécher tant bien que mal, plutôt mal que bien dans

la tente, à l'exception toutefois des bas, que chaque homme introduit

dans son sac à dormir, afin que la chaleur du corps les conserve à peu

près souples.

C'est tout un drame pour arriver à sortir du surtout en toile à voile

qui a pris la rigidité du bois. Il faut se mettre à trois pour extraire

après une pantomime risible pour qui en est témoin, l'homme de cette

armure glacée.

--Vrai, foi de matelot! c'est pus pire que de dépiauter un phoque gelé.

Cependant le cuisinier évolue toujours, surveillant le digesteur,

cassant du pemmican à coups de hache, ou sciant du lard comme si c'était

du bois.

--Est-ce que l'eau bout? demande un Breton.

--Le bère est-il chaud? ajoute comme variante un Normand.

Et tous l'oeil anxieusement, amoureusement, aussi, fixée sur le vase

qui commence à frissonner, attendent le premier bouillon.

--Té! vè!... répond sentencieusement Dumas, ne regardez pas la marmite,

ça l'empêche de bouillir; paraphrasant ainsi le vieux dicton qui prétend

«qu'un pot trop guetté ne bout jamais».

Chacun s'en va grelottant se réentonner dans les sacs en attendant le

moment psychologique.

Enfin, l'odorante infusion embaume le réduit obscurci par la fumée des

pipes et les vapeurs exhalées des corps et des appareils culinaires. Le

lard est cuit. Oh! très vaguement. Le pemmican aussi. Cela fume, et se

refroidit très vite. Tellement vite que pour ne pas avoir bientôt à

l'état de glaçons les deux plats de fondation, chacun est forcé

d'incorporer à son thé bouillant l'un et l'autre aliment.

Jugez de la consistance et de la saveur barbare d'un tel mélange.

Les hommes quittent leur lit, s'accroupissent tout frissonnants, tirent

leur cuillère de corne, opèrent la translation de la mixture du plat à

leur bouche, avalent avec une grimace, ceux-là du moins dont la gorge

est inflammée par les ingestions de neige, et attendent la ration de

spiritueux qu'on va siroter tout à l'heure en fumant.

Enfin cet aliment bizarre, mais singulièrement réconfortant, est en

puissance de digestion.

Alors seulement, l'infatigable Dumas, qui a rangé tout son attirail et

fait son fourbi, requiert l'assistance d'un camarade pour l'aider à

sortir de son vêtement de travail.

Son matelot Plume-au-Vent s'arrache du nid moelleux où il se pelotonne

près de Constant Guignard, et essaye, mais en vain, de séparer Dumas de

son surtout accroché à son cou comme une cangue.

--Allons, houst! Guignard, mets dehors ce qui te reste de nez et viens

souquer avec moi.

Guignard prête le secours de ses deux bras, et le cuisinier peut enfin,

après une lutte homérique, pendant laquelle résonne son large rire,

s'allonger à son tour près de ses deux amis.

Les pipes sont allumées derechef, on cause, et l'on absorbe la ration

hélas! parcimonieusement versée de spiritueux.

C'est le moment le plus gai de la journée. Malgré sa fatigue et les

souffrances que lui font endurer ses pieds endoloris et sa gorge

congestionnée, le pauvre tireur de traîneau trouve encore un moment de

joyeuse humeur.

La conversation se généralise au milieu d'un nuage opaque, et l'on se

reconnaît seulement à la voix. On parle un peu de tout: de l'expédition,

naturellement, du pays, de la vieille France, où les cerisiers vont

bientôt fleurir, du beau soleil d'avril...

Le Parisien dit qu'il y a des primeurs à Paris, et Dumas rappelle que

tout ça vient de son pays, la belle et chaude Provence.

Puis, par une juste association d'idées, sans doute aussi par contraste,

on parle des régions intertropicales...

Et ces pauvres matelots gelés, perclus, criblés d'engelures, enfouis

sous des fourrures hérissées de glaçons, grelottants comme si toute

source de chaleur se trouvait tarie sous ce ciel de fer, ont des visions

radieuses de fleurs, de verdures, de soleil flamboyant sur des palmistes

ou des manguiers!... Insectes et oiseaux semblent se lutiner en

folâtrant dans les bandes lumineuses qui filtrent à travers les opaques

feuillages des grands arbres toujours verts... Les hommes, à demi nus,

s'étalent nonchalamment à l'ombre, sucent une orange, pèlent une banane

ou grignotent une mangue... La brise du large amène une fraîcheur

exquise, et les rois de cet Eden fleuri s'endorment sous l'enivrement

des fleurs dont les effluves grisent comme le plus capiteux des

breuvages.

Le rêve est chatoyant mais court. Les lourdes bottes des hommes de

quart qui font les cent pas sur la glace résonnent et craquent sur la

neige. La féerique vision de l'éternel printemps s'évanouit, pour faire

place à la farouche réalité: l'enfer de glace.

Au loin, le vent mugit en se brisant sur les crêtes des hummocks aperçus

au moment de la halte. L'interminable banc de glace oscille par

instants et fait entendre ses bruits continuels d'une énervante

multiplicité. La vapeur d'eau contenue sous la tente se résout en une

fine averse de neige qui poudre à frimas les visages vaguement entrevus,

au ras du sol, et émergeant des sacs, comme des têtes de décapités.

Les sentinelles rentrent un moment, étendent sur les sept lits allongés

pied à pied toutes les fourrures disponibles et retournent à leur

faction.

Enfin, le sommeil abaisse toutes ces paupières endolories par

l'implacable rayonnement de la neige, les corps courbaturés

s'immobilisent. La petite troupe est enfin endormie.

Il est neuf heures du soir.

S'il n'y a pas d'alerte causée par l'invasion des loups ou des ours, si

le vent n'arrache pas les pieux de la tente, plantés en pleine glace, si

la neige n'aplatit pas la toile sur le nez des dormeurs, ce repos dure

jusqu'à sept heures.

D'heure en heure les sentinelles se relèvent autant que possible sans

bruit. Celles dont la faction se termine à six heures éveillent une

heure avant tout le monde le malheureux cuisinier.

A pareil moment il fait généralement une température abominable. Esclave

du devoir, maître Dumas s'arrache aux fourrures sous lesquelles il

dormait de si bon coeur, s'étire, jure, grogne--il faudrait plus que

de l'abnégation pour demeurer calme en pareille circonstance,--et allume

son sempiternel fourneau.

Une bonne chaleur se répand sous la tente, au bas de laquelle a été

élevé un rempart de neige destiné à empêcher la déperdition de ce

calorique béni, puis les dormeurs se pelotonnent et se tassent avec

cette espèce de hâte qui pressent les dernières minutes de farniente,

semble vouloir les savourer mieux et plus vite...

En attendant que l'appareil en tôle, désigné sous le nom de digesteur,

ait liquéfié la neige dont il est bourré, Dumas fait tomber avec une

pelle de bois les cristaux de glace dont la tente s'est couverte

intérieurement pendant la nuit.

Le capitaine, sorti sans bruit dès l'aube, vient de rentrer après avoir

consulté le thermomètre, le baromètre et reconnu la direction et

l'intensité du vent.

Il trouve Dumas trottinant sur les camarades qui forment à la tente un

plancher naturel et animé.

Les cristaux dégringolent en averse; les copains, aplatis sans la

moindre vergogne, se mettent à vociférer...

Tout s'éveille.

--Est-ce que l'ieau bout?...

--Est-ce que le bère est chaud?...

Même formule que la veille, mêmes regards pleins de convoitise, et

manoeuvre inverse quant à l'habillement.

Mais les hommes un peu malades ne demandent qu'à paresser... Oh! en

tout bien tout honneur, seulement en attendant le déjeuner.

L'infatigable Dumas se multiplie. Les deux hommes rentrant de faction

reçoivent un quart de café bouillant additionné d'une petite goutte, que

le brave garçon leur sert avec son bon rire si amical et si contagieux.

Allons, pour ce matin, les éclopés d'hier déjeuneront au lit. Les plus

solides les serviront volontairement et par amitié.

S'il le faut, on les laissera se dorloter jusqu'au paquetage et ils ne

se lèveront qu'au dernier moment.

Mais voici que l'amour-propre s'en mêle. Nul ne veut plus être malade.

Eh! bien, quoi?... pour un méchant mal de gorge... une «affaire» qui

vous gratte un peu le cou au passage... Allons donc!... on est matelot,

sacré tonnerre!...

Mais, il y a encore autre chose. La plupart ont les yeux rouges et

clignotants rien qu'à regarder la flamme pourtant peu lumineuse de la

lampe à esprit-de-vin.

Le docteur craint un commencement d'ophtalmie.

Pour constater l'impressionnabilité de la rétine, il fait sortir un

homme, et l'engage à regarder la plaine blanche.

L'homme pousse un petit cri et met sur ses yeux ses gants fourrés.

[Illustration: L'homme met sur ses yeux ses gants fourrés]

--Eh bien?

--Ça m'a traversé la cervelle comme si que j'aurais regardé le soleil en

face.

«A présent, je vois des histoires bleues, roses, vertes...

--Ça ne sera rien... Seulement, ne quittez jamais vos lunettes sous

aucun prétexte.

Cinq matelots présentent le même symptôme, et le docteur malgré son

habituel sang-froid, reste soucieux.

Il répète en quelque sorte machinalement:

--Les lunettes... toujours les lunettes... et un petit collyre «ad

hoc».

Pendant ce temps, on change de chaussures, on roule les fourrures, on

s'habille pour la marche, la tente est abattue et pliée. Manoeuvre

difficile et compliquée, car elle est imprégnée d'humidité, se glace

aussitôt étalée sur la neige, et résiste à toutes les tentatives opérées

pour réduire son volume. Il faut la piétiner, la casser par laize, la

superposer comme des planches, et l'amarrer telle quelle sur un

traîneau.

Depuis une heure et plus, les chiens qui ont dormi en plein air, roulés

en boule dans la neige, comme nos chiens dans la paille, jouent comme

des fous et se poursuivent en jappant après l'absorption matinale de

poisson sec.

L'heure est venue de se mettre en route. Ils accourent au sifflet, se

prêtent docilement à la bricole et attendent le signal.

Les hommes dont le nez est uniformément harnaché de lunettes s'attellent

près d'eux.

Le capitaine passe une inspection minutieuse des traîneaux, cause un

moment avec le docteur, demande à chaque homme s'il ne se sent pas

souffrant, s'il a besoin de quelque chose, insiste et constatant que

tout marche à peu près, regagne sa chaloupe avec les deux mécaniciens.

Le commandement: en avant! résonne dans l'air froid avec une sonorité

qu'exagère encore la sécheresse absolue de l'atmosphère.

La manoeuvre exécutée précédemment recommence avec ses heurts, ses

glissades, ses fatigues.

La petite caravane avance néanmoins, malgré la neige amassée en certains

points par le vent. La glace fort heureusement est toujours à peu près

plane, sans quoi le traînage deviendrait sinon impossible, du moins très

lent.

Il arrive parfois que l'on rencontre des dépressions où les hommes

enfoncent jusqu'au ventre et où les chiens disparaissent tout à fait. Il

faut alors frayer un chemin avec les pelles, ce qui amène une perte de

temps considérable.

On fait de la route malgré tout, puisque la journée du 14 se chiffre par

une distance effectivement parcourue de douze kilomètres.

Le froid est toujours abominable, à tel point que les hommes restés sur

la chaloupe éprouvent de cruelles tortures. En dépit de son endurance et

de son énergie, le capitaine a été gelé deux fois. Les mécaniciens ne

sont pas en meilleur état, malgré la présence à bord d'une lampe

alimentée par l'huile de morse et à la flamme de laquelle ils viennent

se griller les doigts.

Une pareille situation n'est plus tenable et présente en outre de réels

dangers. Il est convenu, en conséquence, que les mécaniciens se

relayeront de trois heures en trois heures, et s'en iront, à tour de

rôle, s'atteler à la bricole.

Le capitaine également. Il sera suppléé par le second et le lieutenant

qui prendront à chacun leur tour sa place.

C'est que l'immobilité un peu prolongée est horriblement pénible pour

l'homme, à moins qu'il ne soit abrité contre le vent, soit par une hutte

de neige, soit même par une tente, et littéralement enfoui sous des

fourrures. Alors seulement son organisme peut résister à une telle

déperdition de calorique, ou plutôt empêcher suffisamment cette

déperdition.

Les marins le sentent si bien, qu'ils demandent toujours à marcher, et

prient pour que les haltes de jour soient abrégées.

Quand le vent est un tant soit peu violent, les souffrances deviennent

intolérables, même à température égale. Ainsi un froid de -35° que l'on

supporte bien par temps calme, est atroce quand souffle la brise.

C'est ainsi qu'au moment du goûter, par exemple, les matelots à peine

immobiles se sentent gelés jusqu'aux moelles. Alors commence une

gymnastique enragée qui fait rire en dépit de tout et que le Parisien a

dénommée: la danse des ours.

Et de fait, les attitudes, les contorsions de ces hommes velus, dont le

visage est presque invisible, rappellent à s'y méprendre les mouvements

balourds de maître Martin.

Le froid écourte nécessairement la halte, la marche est reprise après

une hâtive absorption. On se repose en marchant moins vite!

Le 15, marche forcée. Le froid de -35° accélère l'allure et la glace est

excellente pour le traînage. Résultat: seize kilomètres!

Le 17, Dumas tue un lièvre polaire dont la familiarité cause la perte.

Beaucoup plus grand que le nôtre, et dépassant même parfois la taille de

celui d'Allemagne, le lièvre polaire est, pendant l'hiver, d'un blanc

d'ouate qui le fait confondre avec la neige. Les sens de la vue et de

l'ouïe paraissent peu développés chez lui, et il se laisse parfois

littéralement marcher dessus sans pouvoir se décider a déguerpir.

Tel celui qui détala devant le cuisinier, s'assit gravement à vingt-cinq

pas sur son derrière et se mit à lisser son museau avec ses pattes.

Peu touché de cette confiance, Dumas le fusilla impitoyablement, le

déshabilla de sa fourrure en un tour de main, et l'incorpora tout chaud

au mélange de lard et de pemmican.

Il suffit d'une heure de cuisson pendant laquelle on battit rageusement

la semelle; mais, aussi, quel régal!

Ce jour-là, on parcourut douze kilomètres.

Ce qui donne depuis l'établissement du traînage environ cinquante

kilomètres.

Presque un demi-degré. Encore une marche, et l'on sera par 87° 30´,

c'est-à-dire à deux degrés et demi du pôle, soit une simple distance de

deux cent soixante-dix-sept kilomètres, ou soixante-neuf lieues

terrestres.

Les français au pôle Nord · 第 51 / 102 题