II

Complexité de la question polaire.--A travers les canaux.--Ni

entièrement libre, ni tout à fait captive.--Douceur de la

température.--Conquête d'un degré.--Par 84° 3´ Nord.--Ecueil par

l'avant!--Abordage.--L'écueil est de chair et d'os.--Bataille

contre une troupe de morses.--Péril imminent.--Plus de peur que de

mal.--Capture.--Deux grands chefs.

S'il est au monde une question complexe, exigeant de ceux qu'elle

intéresse une bonne dose d'éclectisme, c'est à coup sûr celle du pôle

Nord.

Nulle n'a peut-être, en effet, soulevé autant de discussions, suscité

autant d'héroïsmes, fait éclore autant d'hypothèses, et déconcerté

autant d'esprits judicieux.

Tantôt à l'ordre du jour de l'actualité, tantôt reléguée dans le

pandoemonium des choses démodées, tantôt réputée vaine, folle,

absurde, et tantôt présentée comme résoluble à courte échéance,

permettant tour à tour d'affirmer et de démentir le même fait,

passionnante au point de faire des martyrs, s'imposant à des croyants,

et rencontrant des sceptiques; vieille comme la navigation et à peine

plus avancée qu'il y a un siècle; résistant opiniâtrement aux procédés

de la science contemporaine, impénétrable aujourd'hui comme jadis, alors

que notre planète n'a pour ainsi dire plus de secrets pour les

explorateurs modernes, sa solution est peut-être à la merci d'un

audacieux doublé d'un chançard!

Exemple: en 1608, Hudson, commandant le _Hopewell_, un frêle et tout

petit navire de quatre-vingts tonneaux, monté par douze hommes et un

mousse, atteint la latitude de 81° 30´ Nord.

Deux cent soixante-huit ans après, c'est-à-dire en 1876, le capitaine

anglais sir Georges Nares, disposant de deux puissants navires à vapeur

montés chacun par soixante hommes, s'arrête par 82° 20´, ne pouvant même

pas dépasser d'un degré le vieil Hudson!

Cinq ans auparavant, l'Américain Hall avait mené le _Polaris_ jusqu'à

82° 16´, c'est-à-dire à quatre minutes seulement de l'hivernage de

l'_Alert_, un des navires de sir Georges Nares.

Nul pourtant, parmi les explorateurs arctiques, ne fut outillé comme ce

dernier qui dut à l'énergie de son second, le capitaine Markham, de ne

pas revenir bredouille. Au prix de grandes fatigues, Markham put

s'élever en traîneau d'un degré, le point le plus éloigné qui ait été

atteint jusqu'alors.

L'Angleterre tressaillit d'enthousiasme et considéra ce fait comme une

victoire mémorable. Il n'y avait réellement pas de quoi.

Sir Georges Nares avait non seulement conquis un degré, mais encore il

rapportait une théorie.

En 1860, le docteur Hayes--un Américain--avait fait sur un petit bateau

de cent trente-trois tonneaux, une brillante expédition, complétée par

une superbe course en traîneau.

Esprit très supérieur et peut-être un peu trop primesautier, Hayes au

moyen de déductions ingénieuses, appuyées sur des expériences

personnelles, avait affirmé catégoriquement l'hypothèse de la mer libre

autour du pôle.

Le capitaine Nares ayant en somme échoué piteusement, arrêté par les

glaces de la fameuse mer Paléocrystique, avait conclu, au moins

prématurément, à l'impossibilité d'atteindre le pôle par le détroit de

Smith. Comme la vertu dominante des Anglais n'est pas la modestie, sir

Nares prétendait que la mer Paléocrystique, vieille de plusieurs

siècles, vivrait encore des siècles, et affirmait qu'il n'y avait plus

rien à tenter de ce côté.

Donc Hayes avait mal vu ou s'était trompé. Peut-être l'un et l'autre.

En conséquence la théorie de la mer libre fut absolument ruinée par

celle de la mer captive; Hayes fut traité de rêveur, Nares triompha et

avec lui John Bull, heureux de cet échec infligé au frère Jonathan.

Mais voilà: le frère Jonathan prit en 1882, 1883 et 1884 sa revanche en

la personne du lieutenant Greely.

Ainsi qu'il a été dit, et comme il n'est pas oiseux de le répéter, car

c'est là le joint de la question polaire, Greely ne retrouva rien des

barrières séculaires auxquelles se heurta sir Georges Nares.

L'océan Paléocrystique n'existait plus, et en maint endroit les eaux

libres sillonnaient les glaces qui n'avaient pas l'aspect rébarbatif que

leur prêta le commandant anglais.

Donc si Nares avait eu raison subséquemment, Hayes n'avait pas eu tort

quinze ans auparavant!...

Donc John Bull et Jonathan étaient _dead-heat_, la mer polaire pouvait

être alternativement libre ou esclave, et la question demeurait

stationnaire avec ses embûches, ses périls, ses caprices et sa

déconcertante complexité.

Un peu de méthode et surtout l'entente des nations civilisées entre

elles eût certainement amené depuis longtemps une solution qui est

réservée peut-être à nos héros.

Et de fait si leur voyage se continue avec autant de rapidité, la

conquête du pôle sera opérée à brève échéance.

Ce n'est pas à dire pour cela que leur vie soit une simple sinécure et

qu'ils n'aient qu'à se laisser glisser, emportés par le moteur

électrique. La translation de la flottille est au contraire une chose

très compliquée, nécessitant une attention minutieuse, exigeant une

vigilance de tous les instants et souvent des manoeuvres de force

excessivement dures.

Il faut éviter les icebergs, gros ou petits, et toujours nombreux, les

éloigner avec des crocs et empêcher tout contact avec l'une ou l'autre

embarcation. Les canaux généralement libres sont parfois tellement

sinueux, qu'il est essentiel d'en rectifier les bords à la scie, à la

hache et au couteau à glace. Il arrive aussi qu'après mainte fatigue la

chaloupe vienne buter à un cul-de-sac. Si la voie ainsi interrompue est

assez large, on vire sur place, sinon il faut creuser des docks, comme

jadis quand la _Gallia_ progressait à travers le chenal de la banquise.

Il y a ensuite sur la chaloupe un encombrement relatif. Dix-neuf hommes

y sont empilés avec le matériel, quelques provisions et les objets les

plus précieux. Bien que l'excellente embarcation n'ait pas de chaudières

et de soute à charbon, la place n'en est pas moins parcimonieusement

mesurée au vaillant équipage.

Le soir venu, la navigation est forcément interrompue. La flottille est

amarrée bord à quai, c'est-à-dire à la glace de la rive. La tente est

dressée, les hommes, officiers et matelots, absorbent une demi-ration;

et s'inspirant du proverbe: «Qui dort dîne» tâchent de remplacer par un

bon somme la ration ainsi diminuée. Ils s'insinuent dans les sacs en

fourrures, tandis que les sentinelles attentives à l'invasion des ours

ou des loups, font les cent pas, la carabine sous le bras. Les chiens se

sont installés côte à côte, en boule, au milieu de la neige, après

absorption de quelques bribes de poisson sec, et avec eux, Oûgiouk.

--Tout ça, c'est des roses, disent les baleiniers qui en ont vu bien

d'autres, lors de leurs rudes campagnes à la poursuite des cétacés.

D'autant plus que la température, chose incroyable à pareille époque se

maintient très douce, et ne descend pas au-dessous de -8° centigrades

pendant la journée. Pendant la nuit, excessivement courte du reste, le

thermomètre tombe à -12° ou -13°, mais seulement pour quelques heures, ce

qui, en somme pour des explorateurs arctiques, est pour ainsi dire

printanier.

N'était l'appréhension causée par la pénurie de vivres, on serait

parfaitement heureux.

Le plus franchement épanoui de tout l'équipage, le seul qui pour le

moment voit ses voeux comblés, c'est Constant Guignard, le Normand

économe. L'expédition vient encore de gagner un degré, et le matelot ne

peut cacher la joie qui illumine sa face camuse.

En vain ses deux inséparables, Farin dit Plume-au-Vent, et Dumas dit

Tartarin, le blaguent, le premier avec sa faconde parisienne, le second

avec son exubérance provençale.

Le gars normand répond en pinçant les lèvres que la bonne argent, c'est

toujours la bonne argent, et que les degrés au-dessus du cercle polaire

sont la plus belle de toutes les inventions.

On est au 5 avril, et la latitude est de 86° 3´ Nord.

Observation du soleil à midi, repas, puis mise en marche.

Les plus fins tireurs montent la garde depuis trois jours, épiant le

passage d'un gibier dont la capture augmenterait l'approvisionnement

général et empêcherait le rationnement du soir.

Le lieutenant, le docteur et le cuisinier Dumas en sont pour leurs

frais. Pas le moindre quadrupède en vue. C'est à croire que la race des

boeufs musqués, des rennes sauvages et des ours blancs est anéantie.

--Ouvrons l'oeil quand même! observe le docteur qui espère toujours.

«Notre salut est peut-être sous forme de lingot cylindro-conique dans la

culasse de nos armes.»

Et chacun ouvre l'oeil à tribord comme à bâbord, négligeant peut-être

un peu l'avant, ce qui est un tort. Mais on aperçoit, dans le lointain,

un renard donnant la chasse à un lièvre et...

--Tonnerre! s'écrie d'une voix rauque le maître, Guénic, écueil par

l'avant!...

--En arrière! commande aussitôt le capitaine qui n'a rien vu, bien

qu'il se trouvât debout près de la barre, et l'oeil fixé sur le

chenal, à une encâblure de la chaloupe.

Avant que le mécanicien ait eu le temps, bien court cependant de faire

agir le commutateur qui, dans les embarcations mues par l'électricité

doit produire presque instantanément le changement de marche, l'avant de

la chaloupe touchait.

La vitesse étant médiocre, le choc n'est pas très violent. Il suffit

néanmoins à faire écrouler comme des capucins de carte, ceux qui sont

debout ou en équilibre instable.

Une bordée de jurons patoisés dans tous nos idiomes nautiques s'échappe,

et chacun se remet d'aplomb, très inquiet, s'attendant à couler.

L'étrave de la chaloupe n'a pas donné contre un corps dur et résistant

comme une roche. Sans quoi la coque en tôle d'acier eût cédé et les

rivets eussent sauté comme des chevilles en bois.

Non, l'objet heurté a une consistance demi-flasque, demi-rigide assez

difficile à définir et qui intrigue plutôt qu'elle n'alarme les

matelots, aussitôt rassurés quand ils voient que la chaloupe tient bon.

--Qu'ésaco?... l'écueil, demande M. Dumas qui s'est rudement affalé sur

«sa barre d'arcasse».

En même temps un hurlement prolongé semble jaillir du fond des eaux, qui

s'agitent rageusement et se teignent en ronge sur un espace de plusieurs

mètres.

--Cré mâtin! s'écrie Guignard un animau féroce...

--Pécaïré!... une bestiole, rugit Dumas avec des gestes

d'anthropophage... de la viande!...

--Vivadiou! renchérit un Basque, dix tonnes d'huile, de lard et de

chair...

--Faut voir ça, ajoute Plume-au-Vent, curieux comme un vrai badaud

parisien qui ne peut s'empêcher de rester béant devant un chien écrasé,

un cheval abattu, un serin envolé.

Le Groenlandais Oûgiouk, l'oeil émerillonné, la face dilatée par un

vaste rictus, pousse une clameur retentissante, qui est l'exacte

répétition de la première.

Un long hurlement d'une tonalité très basse, terminé par une sorte

d'aboiement saccadé.

--Aoû... oû... oû... ack!...

--Mille carcasses de cachalot!... c'est la musique d'un morse, dit le

baleinier basque Elimberri.

--Sûr! opine Guénic revenu de son émoi, en reconnaissant que l'écueil

est de chair et d'os... un morse qui dormait à fleur d'eau et dont la

sieste a été brusquement interrompue par le taille-mer en tôle d'acier.

--Même qu'y va y avoir du chambardement, si la bestiole n'est pas seule,

observe Dumas en brandissant sa carabine.

De tous côtés, se fait entendre une musique barbare, expectorée par

d'invisibles virtuoses.

--Y a quéque part une fuite de tuyau d'orgue, dit Plume-au-Vent,

toujours en passe de goguenarder.

--Pare ton flingot, ouvre l'oeil et fais une double clef à ta langue,

failli perroquet, grogne le maître en s'armant d'une hache.»

A peine si trente secondes se sont écoulées depuis le choc et le cri

d'angoisse poussé par le monstre mutilé.

De droite et de gauche, on avant comme en arrière du convoi, qui vient

de stopper, l'eau bouillonne, et l'on voit apparaître une série de

points noirs d'où s'échappent des reniflements bruyants, saccadés.

Puis, d'énormes têtes busquées, rébarbatives, ornées de moustaches

longues et grosses comme des aiguilles à tricoter, surmontant une vaste

gueule formidablement armée.

Deux crocs blancs et lisses, d'un ivoire solide comme de l'acier trempé,

s'implantent dans le maxillaire supérieur, se prolongent de haut en bas

sur une longueur de soixante-quinze à quatre-vingt-dix centimètres,

relèvent un peu le mufle, pèsent sur la mâchoire inférieure, et donnent

au masque du monstre arctique une expression stupide et féroce.

Ainsi placées, ces défenses servent aux morses à draguer le fond de la

mer pour arracher les coquillages et les herbes. Elles leur servent

également, aidées des nageoires pectorales, à se hisser sur les glaçons

où ils s'endorment lourdement, vautrés côte à côte, comme de

gigantesques pourceaux noirs. Ce sont aussi des armes redoutables dont

ils se servent avec autant de force que d'adresse, contre leurs ennemis,

et, dans leurs luttes entre congénères.

Très lourd à terre ou sur la glace, se traînant comme une limace

colossale, la morse, l'aouak, comme l'appellent les Esquimaux, est, au

milieu des eaux, d'une agilité prodigieuse.

Très brave, extrêmement vigoureux, acharné à la bataille, ne lâchant

prise que mortellement blessé, c'est un adversaire particulièrement

terrible pour quiconque a eu la malchance de l'arracher à sa quiétude

d'animal polaire.

Les marins de la _Gallia_ vont en faire bientôt l'expérience.

Attirés par l'appel désespéré de leur congénère, ils sont accourus

inquiets et mugissants, se ruent dans l'eau vermillonnée à plus de vingt

mètres, et rendus furieux par ces effluves de sang, se précipitent à

l'abordage.

Leurs corps noirs trapus, longs de quatre ou cinq mètres, gros comme des

barriques, s'agitent avec une vélocité singulière.

Ils sont une trentaine, tous sujets adultes, terriblement endentés, et

pesant chacun, à première vue, plusieurs milliers de kilogrammes. Ils

émergent jusqu'à mi-corps, battent rageusement l'eau de leurs robustes

nageoires pectorales, et poussent tous ensemble leur cri.

Ce cri, très étrange quand il retentit sous les flots, est réellement

effrayant, lorsqu'il est lancé avec sa tonalité exaspérée, par l'animal

attaquant hors de son élément préféré.

Nulle description, nulle onomatopée, ne sauraient rendre cette rauque

explosion de beuglements prolongés, que coupent brusquement des abois

saccadés, auxquels succèdent des rugissements grondant sans cesse comme

un tonnerre lointain.

Les matelots, en les voyant ainsi se ruer, les reçoivent par une salve

qui, chose inconcevable, ne leur produit que très peu d'effet.

A peine effrayés par les détonations, insensibles en apparence aux

projectiles qui leur arrivent en plein corps, ils cherchent à crocher de

leurs défenses le bordage de la chaloupe, ou à le saisir entre leurs

nageoires pectorales, terminées en une sorte de main grossièrement

ébauchée.

--A la hache, sangdiou! crie de sa voix métallique le basque Elimberri.

«Abattez ces grappins d'enfer...

--Et toi, les autres, vocifère Guénic, t'as pas fini de fusiller ces

cachalots en plein corps.

«Avec sa coque bordée de six pouces de lard...

«Brules-z'y la gueule, bon Dieu!... rognes-z'y les abatis.

«Va bien, Michel, mon fi!... dit-il au Basque qui vient d'amputer, d'un

seul coup, l'épaule du plus audacieux.

--Et! toi, Guignard... t' laisse pas amurer.

«Dumas!... mon vieux... à l'aide!... c' pauvre Guignard...»

C'est la voix de Plume-au-Vent aux prises avec un morse qui vient, d'un

coup de défense, d'ouvrir, de la hanche au genou le pantalon en fourrure

du Normand.

Guignard a perdu l'équilibre, Plume-au-Vent a déchargé sans succès sa

carabine... leur situation à tous deux est critique et le monstre

ébranle déjà la chaloupe qui roule.

Dumas, sans se troubler une seconde, introduit simplement les deux

canons de sa bonne carabine Dougall dans la gueule de l'assaillant, et

presse coup sur coup les deux détentes.

Pan!... pan!...

--Eh! zou!... Tiens «doncque» gourmand!

Pardieu! il n'y a que ça de vrai.

Comme vient de le dire Guénic, ces bêtes cuirassées de vingt centimètres

de lard sont presque invulnérables. Les balles se perdent au milieu de

cette couche de graisse, ou la traversent d'un séton inoffensif. Il faut

les frapper à l'oeil, au mufle, ou comme l'a fait Dumas, tirer au beau

milieu de la gueule grande ouverte.

Celui que le cuisinier vient d'accommoder si proprement, avale fumée,

flamme et projectiles, tout. Il lâche prise, exécute en arrière une

cabriole convulsive, renifle bruyamment, laisse échapper un flot d'écume

rouge et coule à pic.

--Et autrement, Guignard, la doublure de ton pantalon, elle n'est pas

endommagée? ajoute Dumas en rechargeant sa carabine.

--Guignard a pas écopé! répond aux lieu et place du Normand vert

d'épouvante, Plume-au-Vent.

«Veinard pour la première fois, et moi comme toujours.

«Merci, Dumas!... La bébête était méchante.

--Eh!... pécaïré!... ils rappliquent.»

Les morses qui, jusqu'alors, ont simplement escarmouché, semblent se

concerter en vue d'une attaque en masse.

Par bonheur, ils ont négligé les embarcations où se trouvent les chiens

et les provisions. Excités par la présence des hommes, rendus furieux

par les coups de feu, ils se sont acharnés contre la chaloupe défendue

par l'équipage tout entier.

Ils reculent brusquement comme pour prendre du champ, se forment en un

cercle régulier dont la chaloupe est le centre, puis s'avancent en

manoeuvrant avec un ensemble parfait. Ils vocifèrent de plus belle,

font claquer leurs défenses, battent rageusement l'eau de leurs

nageoires et s'approchent de plus en plus.

Le capitaine, inquiet des suites d'une agression combinée par des

tacticiens aussi vaillants que redoutables, jette un coup d'oeil sur

son personnel qu'il voit parfaitement résolu et conservant un sang-froid

magnifique.

Il recommande aux hommes de ne faire feu qu'à bout portant, et sitôt les

carabines déchargées, de frapper de la hache.

Un vacarme de cris confus, de hurlements sauvages, d'ébrouements furieux

couvre sa voix. Le cercle s'est rompu et transformé en un ovale très

allongé, faisant face aux deux bords de la chaloupe.

Les morses, collés presque côte à côte, leur grosse tête moustachue

émergeant seule, forment comme deux barricades mouvantes, flanquées de

chevaux de frise, leurs défenses se heurtant bruyamment.

A bord, chacun se tait, attendant le choc imminent des brutes

exaspérées.

Brusquement, les assaillants se dressent et sortent de l'eau jusqu'à

mi-corps, projetant sur le bordage les deux crocs recourbés qui

s'écartent en divergeant un peu. Quelques-uns manquent la paroi

métallique qui grince et résonne. D'autres y vont de si bon coeur

qu'ils fracassent avec un bruit sec les rudes appendices d'ivoire.

Sans se troubler devant la proximité de ces gueules béantes d'où

sortent, avec de chaudes vapeurs des hurlements assourdissants, ni des

regards féroces dardés par les gros yeux ronds bridés, luisants, les

marins font feu à volonté, suivant leur inspiration.

Et rien de terrible et de grotesque à la fois, comme ces gueules

gloutonnes qui se referment sur l'extrémité du tube de fer, puis se

rouvrent convulsivement, après la détonation, en laissant échapper

d'épais flocons de fumée... comme aussi, cette expression d'hébétement

après cet effroyable choc interne qui, pourtant ne foudroye pas toujours

la bête, tant ces grands mammifères possèdent de vitalité.

Il en est qui, à demi morts, la tête craquée comme un pot, ne lâchent

pas prise, et se laissent pendre inerte, par leurs crocs passés

au-dessus du bordage, au risque de faire chavirer la chaloupe qui roule

affreusement.

Il faut, pour s'en débarrasser, briser avec le dos de la hache les

défenses, qui éclatent en tirant des étincelles de l'acier.

La lutte est courte, mais effrayante. Les matelots, sentant qu'ils

combattent pour leur existence, qu'il faut absolument vaincre ou mourir,

déploient une vigueur surhumaine.

[Illustration: La lutte est courte, mais effrayante]

A deux reprises consécutives, et à moins de trois minutes d'intervalle,

on put croire que la chaloupe allait être culbutée. Un dernier effort,

une grêle de coups de hache débarrassent enfin la pauvre petite _Gallia_

tiraillée des deux bords par les amphibies démoralisés.

Avec une soudaineté comparable seulement à celle de l'attaque, et comme

s'ils étaient pris d'une inexplicable panique, les survivants du drame

polaire abandonnent le combat, et plongent à pic au milieu des eaux

rouges comme les dalles d'un abattoir.

Ils filent ainsi à une cinquantaine de mètres, reparaissent en soufflant

rageusement, se retournent, beuglent à plein gosier, puis disparaissent

complètement après cette vaine et inoffensive protestation.

Il n'y a, fort heureusement, personne de blessé grièvement. De-ci de-là,

quelques écorchures, quelques contusions sans gravité.

Comme le fait observer plaisamment le Parisien, c'est le pantalon de

Guignard qui est le plus avarié.

Malheureusement, ce combat décisif pour le salut de l'existence présente

est stérile au point de vue des ressources à venir.

Il y a eu peut-être de tués quinze morses pesant ensemble cinquante

mille kilogrammes. Mais tous ont coulé, à pic!...

Résultat: Néant pour la soute aux vivres!...

A moins que...

Quelle diable de manoeuvre opère donc Oûgiouk, resté avec ses chiens

dans le bateau plat. Le Groenlandais vocifère éperdument, cramponné à

une ligne; le bateau oscille bord sur bord; les chiens, secoués

rudement, hurlent à tue-tête.

Plus de doute, Oûgiouk appelle à l'aide.

L'extrémité du cordage disparaît dans l'eau, et on le voit distinctement

monter et descendre par saccades.

Guénic se penche sur l'arrière, regarde attentivement dans la direction

où s'agite le câble, et rit de son rire silencieux.

--Qu'y a-t-il, mon vieux? demande le capitaine.

--Pas bête, le gars esquimau, allez, capitaine.

«Pendant que nous nous battions pour notre sécurité, lui, le mâtin,

pensait à son ventre...

--Tu crois alors?...

--Qu'il a harponné un morse, et que l'animal amphibie gigote au bout de

la ligne...

«Preuve qu'il va montrer le bout de son nez pour respirer, et que Dumas

va lui casser le museau.

«Pas vrai, mon camarade.

«A vos souhaits, maître Guénic, répond le Provençal, cherchant de

l'oeil l'organe annoncé.

«Té le voilà!...»

Avec une aisance qui ferait envie aux chasseurs canadiens, ces virtuoses

du fusil, Dumas porte son arme à l'épaule, cherche pendant une seconde

le guidon et presse la détente.

Un point noir vaguement aperçu à cinquante mètres au milieu d'une série

de petites vagues circulaires, s'enfonce, pour ainsi dire sous la

poussée de la balle, et Oûgiouk, de plus en plus affairé, laisse

échapper un long hurlement de triomphe.

Le monstre, frappé à son endroit le plus sensible par l'infaillible

tireur, a été foudroyé. Il s'abîme dans un grand remous et disparaît.

Mais le harpon, solidement fiché dans son flanc le maintient à une

profondeur de vingt-cinq brasses, d'où il est bientôt hissé, à force de

bras, sur la glace heureusement assez épaisse pour le porter.

L'Esquimau, très fier, procède à la curée, se gonfle de bas morceaux

qu'il dispute aux chiens, puis tend à Dumas, pour le remercier, sa patte

ruisselante de graisse et ajoute dans son baragouin:

--Oûgiouk est un grand chef et il avait faim.

--Pécaïré! moi aussi, je suis un grand chef, répond l'illustre homonyme

du grand Tartarin, et je vais faire la cuisine.

Les français au pôle Nord · 第 48 / 102 题