L'ENFER DE GLACE

I

Ce que devient une goutte de rosée.--Rupture d'un glacier.--Comment

se forment les icebergs.--Le cap vers le Nord.--La route quand

même!--Une rue d'eau à travers la banquise.--Par 84° de

latitude.--Tout va bien, très bien, trop bien.--Terre en vue.--Les

pôles du froid.--Pourquoi l'hypothèse d'une température moins rude

et peut-être d'une mer libre.--Guénic, très intrigué d'apprendre

qu'il y a quatre pôles dans l'hémisphère Nord.

Là-bas, sous l'équateur, une goutte de rosée tremblote et scintille à

l'extrémité d'un pétale d'ixora.

Ivre du nectar subtil et capiteux que l'odorante corolle a distillé

pendant la nuit, un oiseau-mouche heurte le pétale de son aile

diaprée...

La goutte de rosée tombe et se mêle aux eaux du ruisselet qui serpente

au pied des géants de la forêt vierge. Elle suit le cours de l'humble

igarapé, d'abord simple sentier de caïmans, puis rivière, puis fleuve,

et se perd avec lui dans l'Océan.

Un jour, l'ardente flamme du soleil la transforme en un atome de vapeur,

une parcelle de nuage bientôt poussée irrésistiblement par le vent du

Sud vers les terres du Septentrion.

Là, le froid la saisit en pleine course aérienne et elle devient un de

ces gracieux flocons de neige qui couvrent pendant de longs mois les

régions circumpolaires.

Plus tard, après l'interminable nuit arctique, un pâle et furtif rayon

la liquéfie à grand'peine et en fait un globule d'eau qui roule sur un

glacier...

Mais l'âpre bise va souffler de nouveau, changer la perle liquide en un

cristal et l'incorporer à la masse du glacier, qui lui-même retournera

peu à peu vers l'Océan.

Cette nouvelle migration de la molécule qui, dans sa course incessante

recherche encore la mer, ne s'accomplira qu'avec une extrême lenteur.

Peut-être sera-t-elle captive des centaines, des milliers d'années.

Car le glacier qui, somme toute, n'est qu'un immense fleuve sans eau,

gelé à fond, dans le lit duquel se meut un chaos de glaçons, descend si

lentement vers les eaux profondes, qu'il conserve, du moins en

apparence, l'immuable stabilité du roc. Il progresse pourtant, mais de

quantités presque infinitésimales. Large de vingt, trente, et même

quarante kilomètres, à son embouchure formée de monstrueux amas de

glaçons, il chemine avec sa rigidité de pierre, jusque sous les eaux de

la mer qui, de longtemps encore, ne l'entameront pas.

De densité moindre que cette eau, par conséquent plus légère, sa masse

tend néanmoins à flotter. Mais telle est l'énergie de sa cohésion, et

l'énormité de son volume, que la portion immergée résiste longtemps. Il

faut la continuelle poussée des glaces d'amont pour allonger cette base,

augmenter sa force d'émersion et provoquer une rupture.

Incapable de résister plus longtemps au formidable effort qui la

sollicite de bas en haut, la glace sous-marine éclate et cesse de faire

corps avec le glacier. De sourds grondements, analogues à ceux qui

accompagnent les éruptions volcaniques, retentissent sous les eaux. Au

loin, le fleuve de glace, disloqué jusqu'au plus profond de son lit,

craque, détone, mugit.

Brusquement la mer bouillonne, s'enfle, monte, et du milieu des vagues

surgissent des pans, des blocs, des collines de glace. Tout cela

oscille, roule, se heurte dans un remous écumeux.

La houle chassée au loin s'épand en ras-de-marée...

Peu après le tumulte s'apaise, les blocs[10] prennent de la stabilité,

puis s'abandonnent doucement à la dérive et gagnent lentement la haute

mer.

[Note 10: Il n'est pas rare de voir des cubes atteignant parfois

mille, quinze cents et deux mille mètres de côté.]

Ce sont maintenant des _icebergs_, des monticules errants de glace douce

qui s'en vont accomplir au loin le rôle que la grande loi de circulation

assigne au glacier dans les régions polaires.

* * * * *

Vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis que le capitaine

d'Ambrieux, obéissant à une implacable nécessité, avait, sans

hésitation, mais non sans un cruel serrement de coeur, sacrifié son

navire.

La flottille portant l'équipage, les chiens et les provisions, côtoyait,

remorquée par la chaloupe, le bord méridional de la banquise.

Au Sud, et aussi loin que la vue peut s'étendre, s'enfle et moutonne la

mer libre, couverte de glaces errantes qui dérivent dans la direction du

détroit de Robeson.

Nul obstacle ne s'oppose, du moins présentement, à une tentative de

retour vers des régions moins inclémentes, et cependant la flottille, au

lieu de mettre le cap au Midi, semble s'obstiner à chercher une autre

direction.

Il y a pourtant là-bas, à moins de soixante lieues, l'établissement du

lieutenant Greely, Fort-Conger, où les marins de la défunte _Gallia_,

trouveraient un excellent abri pour supporter les dernières rigueurs de

l'hivernage. Et quand serait venue la saison chaude, ils pourraient

tenter, avec succès, de rejoindre les postes danois, après s'être

approvisionnés aux réserves du Fort.

Mais, qui a jamais parlé de retour?... Qui même a songé à la possibilité

de battre en retraite?...

Personne à coup sûr. Puisque chacun, officiers et matelots, s'évertue à

chercher un passage, une faille, une fissure, un rien, pour s'insinuer à

tout hasard dans la banquise et remonter... oui, pardieu! remonter vers

le Nord, et coûte que coûte!...

Eh! quoi... tenter la conquête du Pôle avec soixante jours de vivres,

alors que l'hiver est à peine fini, et qu'une subite recrudescence de

froid peut immobiliser, en plein enfer de glace, l'héroïque mais

imprudent équipage.

Non seulement il y a pénurie de vivres, mais encore on manque de

combustible, on n'a pour braver la rigueur de ces froids éventuels

qu'une toile de tente.

Bien d'autres choses font encore défaut, et l'on pourrait ajouter à une

longue liste une série d'et coetera... ce qui, du reste, n'avancerait

à rien et n'empêcherait pas la vaillante petite chaloupe de pointer

audacieusement au nord-est, au-dessus de ce cap Northumberland, jadis

entrevu par Lockwood.

Mais, dira-t-on, une pareille entreprise est insensée!... c'est un

véritable suicide à échéance plus ou moins longue... c'est en un mot

courir de gaîté de coeur au-devant de souffrances atroces, pour

succomber infailliblement à une mort épouvantable.

Car, réussît-on même à atteindre le Pôle... et le retour?

Il paraît, comme prétendent les matelots, que le capitaine a son idée.

Sans cela, autant eût fallu accepter les propositions de l'Allemand et

ne pas anéantir cette pauvre chère _Gallia_ dont chacun porte le deuil

dans son coeur.

La chaloupe marche toujours, traînant à la remorque son «train», sans

que rien annonce une modification dans la configuration de la banquise.

[Illustration: La chaloupe marche toujours, traînant à la remorque son

«train»]

Est-ce parce que la saison n'est point assez avancée, bien que la

température -9° centigrades soit singulièrement élevée, à pareille époque

et en tel lieu?

Mais, Lockwood a trouvé là, par un froid beaucoup plus intense, la mer

libre s'étalant à perte de vue...

Il est d'ailleurs facile de constater que ce sont de jeunes glaces qui

recouvrent les flots au bas des falaises. Elles n'ont guère que quarante

centimètres d'épaisseur, sont très lisses et revêtues d'une légère

couche de neige.

Donc il est présumable qu'elles sont de formation récente et datent

seulement du dernier hiver.

Jeunes ou vieilles, épaisses ou non, elles n'en obstruent pas moins la

route du Nord, en s'amorçant à un immense glacier, dont les masses

chaotiques emplissent là-bas, à quinze ou vingt kilomètres, une faille

colossale.

Ah! comme la défunte _Gallia_ qui triompha si vaillamment du pack de la

baie de Melville, eût fracassé ce mince revêtement, et pénétré d'emblée

dans cette région mystérieuse, où le capitaine d'Ambrieux pressent la

mer libre!

Toute frêle et toute petite, la nouvelle _Gallia_, qui jauge à peine dix

tonneaux, doit attendre du hasard, ce maître aveugle et omnipotent, une

assistance ou dangereuse, ou problématique.

... Mais que signifient ces grondements qui vibrent au loin dans la

direction du glacier?... Quel est ce tonnerre sans éclairs et sans

nuées?

Brusquement la mer s'agite et secoue la flottille. La glace, pressée de

bas en haut, craque, se bombe, puis éclate, pendant que là-bas le

tumulte va crescendo.

La houle augmente. Baleinières et chaloupe dansent éperdument, comme

des bouchons, au grand effroi des chiens qui protestent par des

hurlements lugubres.

Pendant un quart d'heure le bruit est tel, que les moins

impressionnables parmi les matelots sentent peser sur eux une terrible

menace d'anéantissement.

Et soudain la couche de glace disloquée, effondrée par une poussée

irrésistible, s'abîme à proximité de la falaise, laissant complètement

libre une rue d'eau large d'un kilomètre.

--Je savais bien que nous finirions par passer! crie une voix vibrante,

celle du capitaine.

--Grâce à ce glacier trop engorgé, autant dire pléthorique, dit à son

tour le docteur qui affectionne les métaphores professionnelles.

--Et qui dégorge dans la mer un joli chapelet d'icebergs, opine le

second qui goûte la métaphore.

--En avant, et droit au Nord! reprend le commandant.

«Profitons de l'aubaine et gare aux écueils flottants!

«Fritz!...

--Capitaine? répond le mécanicien.

--La machine fonctionne à ton gré?

--A merveille, capitaine!

«C'est réglé comme un mouvement d'horlogerie... c'est propre... pas

encombrant et ça n'use point de charbon.

«Je la connais depuis seulement vingt-quatre heures, et je réponds

d'elle...

--Bon!...

«En douceur!...

«Timonier... veille à la barre.»

Suivie des embarcations qu'elle entraîne à la remorque, la chaloupe

embouque le chenal, et s'avance en évitant avec autant d'adresse que de

bonheur les icebergs libérateurs.

On est alors à la date du 28 mars. La latitude est d'environ 84° et la

longitude de 40° à l'ouest de Paris.

Ainsi, le brave officier, loin de renoncer à son audacieux projet, dont

le succès était si problématique alors que l'expédition était

supérieurement outillée, s'en va intrépidement à son but, sans base

d'opération, presque sans espoir de retour.

Qui sait du reste s'il ne vaut pas mieux qu'il en soit ainsi.

Qui sait si la proximité relative d'un navire abondamment pourvu, n'eût

pas amolli parfois les courages et fait fléchir les résolutions.

Dans tous les cas, le souci de sa conservation eût immobilisé une partie

notable de l'équipage et privé de l'appoint total des forces actives

l'expédition proprement dite.

Tandis qu'en partant ainsi, pour ainsi dire en enfants perdus, sans un

regard en arrière, même sans un regret, car les pusillanimes seuls

récriminent contre le fait accompli, il y a encore possibilité de mater

cette fortune qui sourit aux audacieux.

Quoi qu'il en soit, la flottille portant le capitaine d'Ambrieux et son

équipage se trouve exactement à 6° du pôle, soit six cent soixante-six

kilomètres, c'est-à-dire cent soixante-six lieues terrestres, plus une

fraction.

Pareille distance à parcourir sur une de nos bonnes routes nationales,

serait, pour un piéton ordinaire, l'affaire de quinze à seize jours.

Mais autre chose est de marcher jambes libres et bras ballants sur ces

voies de communications, et se traîner là-bas à travers glaces, neiges,

précipices, avec l'encombrant _vademecum_ d'explorateur arctique.

Car il arrive parfois que l'on progresse, en une journée, de quelques

centaines de mètres, trop heureux quand on n'est pas absolument

immobilisé par des failles infranchissables, ou des éminences qui

feraient reculer nos plus intrépides alpinistes...

Tel n'est pas cependant, du moins présentement, le cas des marins

français, qui trouvent, chose étrange, une voie complètement libre

d'obstacles.

Depuis une heure la chaloupe fend de son étrave les eaux très calmes

d'un chenal traversant cette banquise maudite que les vaillants efforts

n'ont pu couper avant l'hiver. Cette passe ouverte par la débâcle

partielle du glacier, contourne des falaises jaunâtres qui, d'abord

orientées vers le nord-est remontent franchement vers le nord.

Ces terres, se rattachant à celles qu'entrevit Lockwood, semblent se

continuer fort loin, car, grâce à l'extrême pureté de l'atmosphère, le

capitaine peut en reconnaître, à la lunette, les profils sinueux.

[Illustration: Le capitaine peut en reconnaître les profils sinueux]

--On dirait, ma foi, un continent, observe à demi-voix le docteur auquel

le capitaine vient de passer l'instrument.

--Pourquoi pas! dit ce dernier.

«Qui sait!... peut-être un prolongement du Groenland.

--Il n'y a rien d'impossible à ce que la colonie de Sa Majesté Danoise

s'étende jusqu'au pôle, ce qui serait un grand honneur pour ladite

Majesté...

«Et un grand avantage pour nous.

--Comment cela, capitaine?

--Parce que si, après ces eaux libres où nous voguons si bien en ce

moment, nous rencontrons une nouvelle banquise, nous pourrons poursuivre

sur terre notre voyage en traîneau.

«Là, peu ou pas d'obstacles sur la neige qui facilite singulièrement le

traînage des chiens.

«Quant aux hommes, ils apprendront à se servir des souliers à neige et

marcheront comme de véritables trappeurs canadiens.

--Eh! quoi, capitaine, dit de sa voix tranquille Berchou, le second,

vous craignez de trouver encore de nouvelles banquises!

--Il faut tout prévoir, même le pire... surtout le pire!

«Quoique, à vrai dire, cette appréhension ait contre elle des hypothèses

que j'ai tout lieu de supposer admissibles.

--A la bonne heure! car, sans cela, nous serions jolis garçons, avec nos

soixante jours de vivres!

--Si les eaux de l'extrême nord, sur lesquelles nous voguons

actuellement, demeuraient libres de tout obstacle, nous atteindrions le

pôle dans huit jours, mon ami.

--Oh! capitaine, ce serait trop beau!

«Malheureusement la saison n'est pas assez avancée... nous touchons

encore à l'hiver... et nous allons subir une température épouvantable

en nous rapprochant du pôle.

--Pardieu! mon cher, voici une erreur proférée de la meilleure foi du

monde.

«Comme, Berchou, toi, un navigateur endurci, tu confonds le pôle

géométrique de notre sphéroïde, avec son pôle, ou plutôt, ses pôles du

froid.

«Voyons, rappelle-toi que l'étude approfondie des isothermes et certains

faits géographiques, depuis longtemps observés, prouvent que le point le

plus froid de notre hémisphère n'est pas le pôle proprement dit.

--C'est juste, capitaine, et j'oubliais que le pôle magnétique s'en

écarte notablement, lui aussi.

--En conséquence, il y aurait, pour notre hémisphère, deux pôles du

froid, placés, l'un en Sibérie l'autre en Amérique.

--Je me souviens, maintenant!

--Des physiciens ont même prétendu, au moyen de calculs plus ou moins

ardus et plus ou moins probants, placer le premier, celui de l'Asie

sibérienne, par 79° 30´ de latitude nord, et 120° de longitude est.

--Bigre! à neuf degrés et demi du pôle géométrique.

--L'autre, celui qui nous intéresse, se trouverait par 78° de latitude

nord, 97° de longitude ouest.

--Ah! diable!... et nous l'avions déjà dépassé de six degrés, puisque

nous sommes présentement par 84° de latitude, plus une fraction.

--C'est-à-dire d'une distance égale, à peu près à celle de Paris aux

Pyrénées.

«Est-ce pour cela que nous trouvons une température un peu plus

élevée?...

--Mais, alors, au pôle géométrique, il y aurait une différence de douze

degrés!...

--Douze degrés, c'est énorme!

«Pourquoi, dans ce cas, la mer ne serait-elle pas dégagée de glaces

comme au soixante-huitième parallèle...

«Pourquoi la température dépasserait-elle celle de Reikiawick,

d'Uleaborg ou Arkhangel...

--Berchou s'emballe, interrompt le docteur doucement ironique.

--Un peu à froid! sans jeu de mot, toutefois, reprend le capitaine

souriant à l'enthousiasme de son brave second.

--Laisse-moi t'expliquer, mon cher Berchou, que ces chiffres de 79° 30´

et 78° de latitude sont quelque peu arbitraires.

«Quoiqu'ils ne se confondent jamais entre eux, les deux pôles du froid

sont bien loin d'être fixes.

«Ainsi, celui du plus grand froid oscille entre Yakoutsk et

Nijni-Kolymsk, c'est-à-dire entre quinze degrés et demi de longitude, et

environ huit de latitude.

«Il y a, tu le vois, de la marge.

«Il aurait donné les effroyables températures de -61° à -63°!

«Celui d'Amérique se trouve à peu près sur le milieu de la ligne

imaginaire qui relie le pôle géométrique au pôle magnétique...

«Nares, Kane, Mac Clure et Greely ont hiverné sous une latitude se

rapprochant de ce point. Ils ont observé les minima de -54°2, -53°9, -52°7

notablement inférieurs, tu le vois, à ceux du pôle asiatique.

--D'où vous concluez, capitaine?...

--Que, sans prétendre faire un Eldorado de cette étendue comprise entre

les deux points les plus froids du globe, il y a tout lieu de penser

qu'on trouve là des régions maritimes où sont peut-être les eaux libres,

et où du moins le rayonnement n'exerce pas la même action de

refroidissement que dans l'intérieur des terres.

--Mais, enfin, capitaine, ces eaux libres... Vous espérez bien les

rencontrer... Sans cela...

--Nous ne serions pas ici, sur ce canal analogue à celui qui arrêta le

traîneau de Lockwood par 30° centigrades au-dessous de zéro.

«D'autre part, souviens-toi que pendant notre hivernage la banquise a

décrit un cercle immense qui nous porta jusqu'au quatre-vingt-sixième

degré.

«Pour accomplir ce mouvement giratoire, il fallait qu'elle flottât sur

les eaux libres, et cela par un froid de -45°!...

«Or, notre température est aujourd'hui de -9°!

«A fortiori nous devons trouver les alentours du pôle plus abordables

que les environs même de notre lieu d'hivernage.

... Comme pour donner raison au capitaine, le thermomètre demeure

stationnaire, le chenal reste ouvert, et sans la présence d'icebergs

assez nombreux, la flottille pourrait s'avancer de toute la vitesse du

moteur électrique.

La plus élémentaire prudence ordonne de modérer son allure, sous peine

de provoquer une irréparable catastrophe, par le heurt des prolongements

sous-marins des montagnes flottantes.

Cependant le mouvement de translation, bien que très lent, n'en produit

pas moins, par sa continuité, une progression fort appréciable. A tel

point qu'après trois jours de navigation, la latitude observée par le

capitaine fut de 85°!

On était alors au 1er avril.

Ainsi, l'expédition française avait déjà dépassé d'un degré quarante

minutes l'Anglais Markham qui s'arrêta, l'on s'en souvient, par 83° 20´

sur la mer Paléocrystique, et d'un degré trente-sept minutes, le

lieutenant de Greely, Lockwood, qui dut rétrograder par 83° 23´.

Malgré la cruelle perte du navire, malgré les misères endurées

jusqu'alors, et surtout malgré l'effrayante pénurie de vivres, tous,

officiers et matelots, sont pleins d'espoir et de gaîté.

A l'exception pourtant de Guénic, le maître d'équipage que les théories

du capitaine laissent tout rêveur.

Le vieux Breton est parti sans hésiter à la conquête du pôle Nord. Il a

enduré jusqu'à présent fatigues, privations et intempéries sans un

murmure. Il est prêt à tous les sacrifices possibles pour assurer le

succès de l'expédition à laquelle il collabore de tout coeur, en franc

matelot. Çà, c'est entendu, et on peut compter sur lui.

Mais une chose le taquine, l'agace, l'inquiète même. C'est de savoir

maintenant qu'il y a, dans le voisinage, trois autres pôles, plus ou

moins Nord... des contrefaçons du véritable, sans aucun doute.

Malar' D'oué!... comment se reconnaître, au milieu de ces quatre

titulaires dont on ne sait pas au juste la position! D'autant plus que

le compas bat la breloque, ou le Nord n'est plus au Nord, positivement.

A preuve que l'aiguille se tourne vers l'Est, et qu'il fait moins froid

à mesure qu'on s'élève en latitude.

Sûr et certain que le capitaine doit avoir son idée... Mais là,

franchement, y a-t'y pas de quoi galipoter la cervelle d'un honnête

mathurin, fût-il Breton et maître d'équipage!

Les français au pôle Nord · 第 47 / 102 题