III

Vers la mystérieuse Polynnie.--Signes de printemps.--Les oiseaux

arctiques font leur apparition.--Soupe au lait!--Par 87° de

latitude Nord!--Quelques nuages dans un beau ciel.--Fâcheux

pronostics.--En quête d'un abri.--Le halo.--Tempête.--Vent du Sud,

vent de glace.--Pourquoi les oiseaux remontaient vers le

Nord.--Bloqués sous la neige.--Reprise de l'hiver.--Froids

terribles.--Après quatre heures d'angoisses.--La mer gelée à

l'horizon.

Contre toute présomption, contre toute vraisemblance, la température qui

logiquement devrait être de -25 à -30° à cette époque de l'année se

maintient invariablement à -10 et -12°.

Les baleiniers, subissant des froids incomparablement moins vifs qu'à la

mer de Baffin, s'étonnent de cette clémence inusitée des éléments, et

prétendent qu'on a singulièrement exagéré les difficultés de l'accès du

pôle.

Quelques-uns ont lu pendant l'hivernage différentes relations de voyages

hyperboréens que leur intelligence primitive a peu ou mal digérées.

Prenant les hypothèses pour la réalité, ils ne sont pas loin d'admettre

l'existence de cette mystérieuse Polynnie, l'Eldorado arctique toujours

rêvé, mais jamais entrevu par les plus audacieux.

Pourquoi pas, après tout. A mesure que le chapelet d'embarcations se

dirige vers le Nord, l'horizon maritime s'élargit de plus en plus.

D'abord enserrés entre les glaces fixes rencontrées par 84° et 85°, les

canaux vont grandissant et prennent les dimensions de véritable fleuves.

Ils sont invariablement orientés vers le Nord-Est, et, phénomène assez

extraordinaire, semblent avoir du courant.

Les terres se profilent toujours au Nord-Est, avec les hautes falaises

couvertes de glaces bleuâtres qui, parfois, se détachent avec fracas, et

viennent flotter sur les eaux libres.

Puisque les routes liquides restent praticables et que leur courant,

quelque faible qu'il soit, paraît porter vers le pôle, puisque les

icebergs deviennent plus rares, et que la mer s'étale maintenant à perte

de vue, couverte seulement de plaques de glace salée, n'y a-t-il pas

lieu d'admettre là-bas, la probabilité d'une région plus tempérée.

En outre, l'atmosphère, jusqu'à présent morose et déserte, s'est

peuplée, depuis vingt-quatre heures. De grands vols d'eiders et de

canards _venant du Sud_, passent à tire-d'aile en remontant vers le

pôle. Des mouettes viennent folâtrer jusque dans le sillage de la

flottille.

Les bruants des neiges, les linots et les canuts s'abattent par troupes

innombrables autour de la tente et cherchent familièrement, sur la

glace, les miettes du repas absorbé avant et après la halte nocturne,

puis s'élancent vers l'Eden mystérieux, après avoir charmé les voyageurs

de leur aimable gazouillis.

La présence de ces gracieux habitants de l'air évoluant tous du Sud au

Nord, comme s'ils subissaient, eux aussi, la fascination qui attire le

vaillant équipage, n'est-elle pas encore une preuve, non seulement d'un

printemps hâtif, mais encore de l'existence d'un lieu où ils peuvent

vivre à l'abri des froids mortels.

Dumas seul regarde de travers la troupe d'oisillons. Massacreur comme un

vrai Nemord provençal pour qui tout fait nombre, il regrette de ne pas

avoir un fusil de chasse et quelques cartouches de cendrée.

--Ces bestioles, ils seraient divines en brochette, avec un peu de gros

sel et de poivre...

«Des ortolans, mon bon... de vrais ortolans, dit-il à Plume-au-Vent

qui mord d'excellent appétit un morceau de langue de morse.

--Monsieur Dumas, répond ce dernier à son ami, laissez les roses aux

rosiers, comme dit la chanson, et par conséquent ces mignonnes bêtes si

heureuses de vivre.

--Mais, mon çer ami, pense donque!... une brochette!...

--Monsieur Dumas, vous me rappelez l'ogre flairant la chair fraîche.

--Ah! Parisien!... mon bon!... ce que j'en dis et ce que j'en pense,

c'est pour tout un chacun de l'équipage.

--Monsieur Dumas, nous proclamons vos mérites et nous professons la

reconnaissance de l'estomac.

«Vous êtes un grand artiste! et votre soupe au lait d'hier était, comme

qui dirait une vraie crème.

«Mais encore une fois, laissons vivre les aimables messagers du

printemps, et boulottons de l'animau féroce, comme dit mon matelot

Constant Guignard.»

Le Parisien vient de dire: Une soupe au lait! Comment, et grâce a quel

procédé? Le lait par 86° de latitude Nord étant une substance rare.

Ce tour de force fut exécuté de la façon la plus simple. Le morse

harponné par Oûgiouk était une femelle. Dumas avisa ses mamelles

gonflées de lait, les détacha fort habilement, et en versa le contenu

dans deux seaux contenant chacun dix litres.

Il confectionna ensuite une soupe monumentale à laquelle il incorpora, à

défaut de pain frais, une bonne dose de biscuit, et le docteur qui s'y

connaît, déclara que c'était parfaitement délectable.

Puis, la majeure partie de l'énorme animal fut arrimée en prévision des

disettes futures, ce qui ne contribua pas peu à rasséréner l'équipage et

à lui faire voir l'avenir comme à travers un prisme.

Et c'est ainsi que, chose absolument invraisemblable, on atteignit au 7

avril le quatre-vingt-septième parallèle Nord.

Le pôle n'est plus qu'à trois cent trente-trois kilomètres!...

Quatre-vingt-six lieues terrestre!...

Il n'y a pas à dire: le docteur Hayes avait seul raison contre tous. Une

fois franchies, les formidables barrières qui défendent l'approche des

eaux de l'extrême Nord, on doit trouver la mer libre.

La preuve c'est qu'on avance lentement, mais sûrement vers le but si

ardemment poursuivi.

Ainsi, l'allégresse est-elle générale, à bord de la chaloupe où, malgré

l'encombrement et une promiscuité souvent bien gênante, on trouve un

certain confort très relatif d'ailleurs, mais dont furent privés maints

explorateurs des régions hyperboréennes.

Pensez donc, la température est tout juste assez basse pour permettre

l'usage des fourrures. La manoeuvre des embarcations nécessite un

exercice modéré, suffisant à chasser l'ennui qui résulterait d'une

oisiveté forcée, le moteur électrique fonctionne à merveille, sans

fumée, sans escarbilles, sans odeur de graisse!...

--Une vraie machinerie de passagers de première classe à bord des

transatlantiques, observe Guénic en mastiquant son éternel paquet de

tabac.

«Avec ça que la route se tire... se tire... que c'est une bénédiction.

Cependant le capitaine semble soucieux. Il examine attentivement le

Nord, d'où montent de petits cumulus, tout serrés, tout blancs, de

véritables balles de coton, comme disent les marins. Son regard se

tourne ensuite vers le Sud, où se forment de longs filaments blancs,

déliés, qui s'étalent très vite et embrument l'horizon. Ces derniers,

appelés nuages du vent, sont des cirrhus, dont l'apparition précède

généralement les bourrasques.

Le capitaine consulte le baromètre pour la dixième fois au moins depuis

deux heures et s'aperçoit que la baisse constatée à ce moment s'accentue

encore.

Là-bas, au Nord, les cumulus semblent immobiles. Mais au Sud, les

cirrhus grandissent, montent, s'épaisissent à vue d'oeil.

Le vent du Nord est généralement tempéré. Celui du Sud qui, depuis le

cap Farewell, court sur près de trois mille kilomètres de glace, est

plus âpre et plus dur. C'est la bise d'hiver, celle qui apporte les

frimas dont elle s'imprègne sur le désert d'icebergs et d'icefields,

cimente les banquises, obstrue les rues d'eau, et roule des averses de

neige.

Le capitaine se demande avec inquiétude lequel de ces deux grands

courants atmosphériques va prédominer.

Dans tous les cas, cette prédominance ne saurait s'établir sans une

lutte à laquelle il importe de soustraire au plus vite la flottille.

Qu'elle vienne d'ailleurs du Midi ou du Septentrion, la tempête,

annoncée par la dépression barométrique et l'apparition des cirrhus, ne

saurait manquer d'être fatale au «chapelet».

Donc, il faut au plus vite chercher un abri.

C'est alors que l'officier s'applaudit d'avoir résisté à l'idée de

piquer droit au Pôle, et prudemment obliqué, depuis la veille, au

Nord-Nord-Est, à six milles environ des côtes.

La flottille se trouverait alors en pleine mer, plus rapprochée

peut-être d'un demi-degré de l'axe terrestre, mais exposée aux coups de

la tempête, et au choc des glaçons en dérive.

Il fit en conséquence changer de direction et mettre le cap sur la

falaise. Très étonnés, les matelots obéissent sans la moindre

observation, et se disant aparté que le capitaine a son idée, sans quoi

il ne serait pas le capitaine. Du reste, dans la marine, on n'a pas

l'habitude de raisonner. Une consigne, quelle qu'elle soit, s'exécute

sans discussion.

Suivie de son train, la chaloupe dont le mécanicien accélère l'allure,

franchit en deux heures la distance qui la sépare de l'abrupt rivage,

malgré le courant qui la prend par le travers, et les glaces planes en

dérive.

Comme la mer est libre jusqu'au pied de l'escarpement, le capitaine peut

choisir un endroit à sa convenance, et fait stopper enfin dans une anse

minuscule, à peu près défendue contre le vent du Sud, mais non contre

les lames venues du large.

Désespérant de se maintenir à flot, il donne l'ordre de haler au plus

vite les bateaux sur les glaçons obstruant l'embouchure d'un ruisseau

qui pénètre dans la mer par cette cassure de la falaise.

La manoeuvre est rondement opérée par les hommes tirant côte à côte à

la bricole avec les chiens, et les quatre embarcations, bien calées par

les glaçons, se trouvent momentanément à l'abri des intempéries.

Il est grand temps. C'est à peine si trois heures se sont écoulées

depuis le changement de cap, et déjà les cirrhus, après avoir comme

repoussé les cumulus, couvrent le ciel entier.

Une brise aigre, piquante cingle les flots, les fait moutonner et

entre-choque, avec un bruit croissant, les floebergs qu'elle amène on ne

sait d'où.

Les matelots, enfin édifiés par la présence d'un halo gigantesque

circonscrivant le soleil, s'empressent de monter la tente et de la

pourvoir des effets du campement. Ils sentent maintenant que le temps

presse, et que la tempête arctique, dont les signes avant-coureurs à

peine reconnaissables leur ont d'abord échappé, va se ruer sur eux.

Par surcroît de précaution, les baleinières et le bateau plat sont

retournés la quille en l'air, la chaloupe est abattue sur le flanc et

recouverte avec la voilure et les prélarts.

De cette façon, rien ou peu de chose à craindre de la neige et des

rafales.

Enfin, tout est paré. Les provisions sont en sûreté. Sous la tente

solidement étayée, le ménage est fait. C'est-à-dire la batterie de

cuisine installée, les sacs en fourrure symétriquement rangés, et, à

défaut d'autre combustible, une lampe à alcool est allumée.

Très ingénieusement agencées, ces lampes sont susceptibles de fournir

presque instantanément une chaleur très considérable. De forme

cylindrique, elles se présentent sous l'aspect d'une boîte métallique

d'environ trente centimètres de diamètre, sur autant de hauteur. A la

base, le réservoir à alcool d'où sortent les mèches par cinq becs

coiffés d'un obturateur, pour empêcher la volatilisation du liquide

quand l'appareil ne fonctionne pas. La boîte, percée latéralement

d'ouvertures circulaires pour le tirage, contient, en outre, trois

segments concentriques, d'égale dimension, s'allongeant comme les tubes

d'une lorgnette et se maintenant debout au moyen de crochets spéciaux.

Ces trois segments donnent à la lampe une hauteur totale de

quatre-vingt-dix centimètres, et en font une sorte de calorifère servant

à la cuisine et au chauffage du lieu où il est allumé.

C'est l'ustensile par excellence des voyageurs polaires auxquels il rend

les plus grands services, soit qu'il s'agisse de fondre instantanément

la glace ou la neige pour le thé, la soupe ou le café, de cuire les

aliments, et de rendre à peu près supportable l'atmosphère si inclémente

aux hivernants.

... Ce n'est plus seulement le baromètre qui descend, depuis que le vent

souffle du Sud. Le thermomètre, immobile depuis une semaine, subit une

brusque dégringolade et pour «son coup d'essai», comme le fait observer

Guénic, tombe à -20° en moins de deux heures.

--Espère un peu, et attends venir demain, et j' te promets, à tous ceux

qui craint les engelures, un froid à enrhumer les phoques.

--Pauv' petites bêtes! gémit Plume-au-Vent apitoyé.

--Qui ça?... les phoques...

--Non pas, maître Guénic.

«Votre réflexion me fait songer à ces amours d'oiseaux qui nous

faisaient fête si gentiment hier, et qui s'abattaient autour de nous

qu'on aurait dit ceux des Tuileries ou du Luxembourg.

«Cette maudite neige va les tuer!

--A preuve, interrompt Dumas qu'il aurait mieux valu en faire des

brôçettes.

--Cannibale, va!

«Tu ne peux pas me comprendre... j'aime les bêtes, quoi!...

--Et moi doncque! s'écrie le Provençal avec son large rire qui découvre

une vraie denture d'ogre.

«Je les aime peut-être plusse que toi!

«Seulement, je les aime avec mon estomac... c'est affaire de goût et de

sentiment.

--Voyons, Parisien, t'apitoye pas trop sur les moignots qu'a son

instinct, qui les pousse, reprend Guénic.

--C'est justement que pour une fois, cet instinct les a fichus dedans!

«Ils ont cru à la fin de l'hiver et se sont patinés là-bas...

«C'est comme qui dirait chez nous une fausse arrivée d'hirondelles.

--Tout de même, riposte le maître avec une sorte de commisération

affectueuse, c'est rudement bête un homme de la machine!

«On voit bien que t'as jamais évu celui de te paumoyer par grand frais

sur un marchepied de perroquet...

«Enfin, suffit!

--Comprends pas, maître Guénic!

--Mais, failli mangeur d'escarbilles, songe donc un peu que de ce

côté-ci de la terre, le Nord, ça n'est plus censément le Nord par

rapport au froid.

«Le pôle du froid est tantôt à neuf degrés derrière nous, preuve que

l'hiver se trouve au Midi, comme ça se pratique chez les gens de

l'hémisphère austral.

«T'as saisi?

--Heu!... dame!... c'est que vraiment...

--Laisse aller, t'es pire qu'un calfat!

«D'ousque viennent les oiseaux?... du Midi ousqu'il fait un froid d'ours

blanc...

«Ousqu'ils vont? au Nord!... ousque la température est plus douce...

«Donc leur instinct, loin de les avoir trompés, les a avertis qu'y

fallait virer.

--Ça pourrait bien être vrai tout de même ce que vous dites là!

«Il est seulement regrettable que nous ne puissions en faire autant.»

... La nuit est venue, et les marins, abrités sous la tente, s'ingénient

à caser en ses lieu et place chaque objet, en vue d'un séjour qui pourra

se prolonger peut-être plus qu'on ne l'avait supposé tout d'abord.

Et ce n'est pas une petite besogne, croyez-le bien, que l'arrimage des

provisions, des effets de rechange, des armes, des sacs fourrés où les

marins s'entonnent trois par trois. L'espace est parcimonieusement

mesuré, et, quand tout est rangé, on s'aperçoit qu'il n'y a plus de

place pour les hommes. A moins de s'accroupir en tailleurs, sur les sacs

qui forment un siège excellent.

Au milieu, entre les deux rangées de sacs-lits-divans-tapis, trône

devant la lampe sur laquelle frissonne un plat embaumant l'huile de

morse, maître Dumas, préparant le souper.

L'éclairage laisse fortement à désirer. Dans la première hâte, le temps

a manqué pour l'installation d'un appareil électrique. Force est de se

contenter de la lueur blafarde de la lampe.

Le maître coq, ayant besoin d'un supplément de calorique, une seconde

lampe est allumée. On n'y voit pas beaucoup plus clair, mais la

température s'élève notablement.

Les deux sentinelles préposées à la garde des embarcations viennent

d'être relevées. Les pauvres diables rentrent blancs de givre et raides

comme des bâtons. Le thermomètre extérieur marque -26°!

Au dehors, le vent du Sud fait rage et la neige commence à tomber. Les

glaçons se heurtent avec fracas et la mer déferle rudement sur la

falaise.

De temps en temps on perçoit le hurlement étranglé d'un loup ou le cri

rauque d'un ours en quête. Les damnées bêtes, toujours en proie à la

fringale, ont éventé le campement, et viennent déjà rôder autour des

baleinières renversées sur le pemmican et le biscuit de réserve.

Il faut littéralement leur roussir la moustache à coups de carabine pour

les faire déguerpir.

La neige couvre bientôt la toile de tente et empêche la déperdition de

chaleur. Mais la présence de dix-sept hommes--abstraction faite de deux

sentinelles--entassés sur cet étroit espace, vicie promptement

l'atmosphère et la rend presque irrespirable. Il faut ventiler,

c'est-à-dire soulever de temps en temps un pan de la tente pour laisser

pénétrer, sous peine d'asphyxie, l'air pur du dehors.

Où est le grand carré si vaste, si commode, si parfaitement imperméable

de la pauvre _Gallia_! Où est le fanal électrique, le calorifère, les

agents chimiques absorbant l'humidité, les hamacs si chauds, et tant de

bonnes choses que l'absence fait plus regretter encore!

Après dîner, il fallut nécessairement improviser un luminaire, tant pour

faciliter l'entrée et la sortie des sentinelles, que pour repousser les

attaques des fauves.

Une boîte à conserve, un demi-litre d'huile de morse bien dégelée sur la

lampe à alcool, une mèche tirée des torons d'un bout de filin, et en

voilà assez pour y voir à peu près clair. L'appareil, très primitif, est

croché à un bout de fil de cuivre et hissé au sommet de la tente.

C'est alors qu'on peut se rendre compte de l'opacité de l'atmosphère. Il

y a, sous le retiro de toile, une telle quantité de vapeur d'eau, que

les hommes s'aperçoivent à peine, comme des ombres se mouvant dans le

plus épais brouillard.

La veilleuse clignote et fait l'effet de la lune entourée d'un halo. Les

parois intérieures de la tente, trempées comme par la pluie, laissent

suinter une bruine qui se condense en une croûte de givre.

Chacun ayant fait sa toilette de nuit, c'est-à-dire remplacé par des bas

bien secs, ceux que la transpiration a mouillés, s'insinue dans les

sacs. On est trois dans le même lit, ce qui ne veut pas dire qu'on soit

mieux pour cela.

On s'arrange néanmoins pour dormir sans trop s'écraser mutuellement. Le

sommeil vient quand même, avec ses cauchemars, ses visions arctiques,

ses alertes incessantes.

Le froid augmente toujours comme aussi le vent qui gronde avec un bruit

formidable.

A minuit, Guignard qui monte la garde avec Plume-au-Vent, rentre à

moitié gelé en disant:

--Mâtin de chien!... j' sens pus mon nez!

--Poseur, va! riposte le Parisien.

«Tu voudrais me faire croire qu'il t'en reste assez pour attraper une

gelure!

«Tiens! pardieu!... c'est ma foi vrai!...

«Le fragment blanchit... qu'on dirait une amande ou une graine de

potiron.

--Attrape à me le frotter avec une poignée de neige, reprend Constant

Guignard, très fier de savoir qu'il est encore pourvu d'un rudiment

d'organe.»

La circulation enfin rétablie, Plume-au-Vent, avant de s'insinuer avec

son matelot dans le sac où Dumas se prélasse tout seul et ronfle comme

un bienheureux, s'en va éveiller Guénic et Le Guern qui doivent prendre

la garde.

Mais le gars normand, transi comme un glaçon, claquant des dents,

titubant, ahuri de ce brusque passage d'un froid noir à une température

suffocante, s'empêtre dans un sac, pique une tête et vint s'affaler à

plat ventre sur la face du Maître et celle de Le Guern.

Le vieux Breton, dont la vertu dominante n'est certes pas la patience,

s'éveille furieux à ce contact brutal.

--Que le tonnerre de Dieu chambarde le mauvais hale-bouline qui

m'arrive...

--C'est mé, maît' Guénic, rapport qu'il faut prendre le quart.

--Eh ben! qué que tu f...iches, failli gabier de poulaine, de saborder

comme ça la coque à ton ancien.

--Faites excuse, maît' Guénic, j'avais le nez gelé.

--Bougre d'imbécile! et c'est ça qui t'empêche de voir clair?

«Allons, amarre ta langue au taquet, et houst! au hamac.»

Le lendemain matin le vent soufflait en tempête. La neige ne tombait

plus, et le thermomètre marquait -30°!

Au loin, sur la terre à perte de vue, s'étendait une couche blanche

épaisse, de quarante centimètres, qui se confondait avec l'horizon. Sur

la mer, des glaçons de toute forme, de toute provenance, poudrés

uniformément de neige, s'entre-choquaient, sous la poussée de l'ouragan

avec un bruit confus, assourdissant.

Les rues d'eau vive, naguère vastes comme des fleuves, se resserraient

au point de se transformer en simples chenaux, dont les berges

devenaient de plus en plus anfractueuses, déchiquetées, sous l'apport

des floebergs venus du large, et soudés par le froid.

L'océan, jadis presque libre, s'encombrait d'heure en heure de

monticules blancs qui semblaient venir à l'assaut de la falaise, et

devoir intercepter toute communication avec la haute mer.

En un mot, c'était le dur hiver arctique revenu, après quelques jours

d'une absence inattendue, prématurée jusqu'à l'invraisemblance.

Plus d'essaims joyeux d'oiseaux migrateurs, plus d'ébats de phoques

évoluant en folâtrant sous le soleil précoce, mais des hordes affamées

de loups et d'ours, errant le ventre vide après l'hivernal sommeil.

... Ainsi s'écoulèrent les 8, 9, 10 et 11 avril, sans que cette

effroyable tempête s'apaisât un seul instant, sans que les hommes,

tapis anxieux sous leur précaire abri de toile, pussent sortir autrement

qu'à quatre pattes, sous peine d'être renversés ou projetés au loin.

Nul doute que sans la présence de la neige amoncelée en talus, puis

pressée contre la paroi opposée à l'ouragan, de façon à l'enfouir, la

tente eût été balayé comme un fétu, et les ressources dernières de

l'expédition éparpillées de tous côtés.

Parmi les appareils scientifiques dont le capitaine avait jadis

approvisionné son navire avec une minutieuse prévoyance, se trouvait un

anémomètre enregistreur, conservé à bord de la chaloupe à cause de son

petit volume, un véritable jouet qui amusait comme de grands enfants,

les matelots.

Il fut mis en place sur le devant de la tente et surveillé comme le

thermomètre, par des hommes de service. Un moyen de rompre l'angoissante

monotonie de ces heures maudites.

Le 8 et le 9, la vitesse du vent atteignit quatre-vingt-seize kilomètres

à l'heure, et grandit le 10, au point que l'instrument enregistra la

somme énorme de cent dix-huit kilomètres!

Pendant ces deux derniers jours, le ciel resta parfaitement clair, la

neige ayant cessé de tomber au bout de vingt-quatre heures.

Le 10, le ciel se couvrit de petits nuages filant à toute vitesse, et

une aurore boréale d'une splendeur inouïe, presque terrifiante, flamboya

dans le crépuscule qui, à pareil lieu et à cette époque, est la nuit.

[Illustration: Une aurore boréale flamboya dans le crépuscule]

L'apparition du météore précéda de vingt-quatre heures la fin de

l'ouragan. Elle concorda avec une hausse barométrique assez accentuée,

mais, par contre, le thermomètre baissa encore. Le 11, à six heures du

matin, il était à -32°.

Le 12, à midi, il ne s'éleva pas au-dessus de -29°, et l'on constata que

la mer, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, était captive sous les

glaces.

Cette journée fut, avec celle du 13, employée à déblayer les

embarcations et à remettre en état toutes choses, comme si la navigation

allait être reprise.

Seulement, les baleinières et le bateau plat, qui jadis transportaient

les traîneaux, furent dressées et solidement amarrées sur ces mêmes

traîneaux.

Quant à la chaloupe, elle fut pourvue d'une fausse quille, s'appuyant

sur des arcs-boutants latéraux, fixés eux-mêmes à deux semelles de bois

parallèles et imitant assez bien les patins sur lesquels glissent les

traîneaux.

On sait ce que signifient de tels préparatifs.

Les hommes, au lieu d'être portés par leur matériel, devront le traîner

derrière eux, au prix de quelles fatigues, et par quels chemins!

Au lieu de fendre en conquérants les flots de mers inconnues, ils

haleront à la bricole, côte à côte avec les chiens, et devenus bêtes de

somme eux-mêmes...

Et pourtant, devant cette mer gelée à perte de vue, devant ce formidable

encombrement de glaçons de toute forme, de toute grosseur, les marins

près de partir à la recherche des eaux vives, n'ont pas un mot, pas un

geste d'hésitation, bien que la vue du sinistre désert polaire, soit

capable, à elle seule, de faire reculer les intrépides.

Mais le chef aimé, qui toujours paye vaillamment de sa personne, a

commandé: «En avant!... c'est pour la patrie!...»

Les français au pôle Nord · 第 49 / 102 题