Avant toute chose, nous avons à remercier ceux qui ont répondu à notre
appel, en nous envoyant des souscriptions, ou en promettant de verser
régulièrement, tels que les groupes de Vierzon et Argenteuil, etc.
C’est grâce aux amis de Buenos-Ayres que nous pouvons paraître sans
encombre cette semaine.
Puisque les camarades nous aident de leur concours pécuniaire, nous
leur devons un compte rendu financier de la situation, qui leur
permettra de juger où nous en sommes.
Il résulte de ce compte rendu financier qu’il a paru jusqu’alors
trente-neuf numéros de la _Révolte_; que l’impression du numéro coûte
263 francs, ce qui, pour les trente-neuf numéros, fait 10.257 francs.
Or, les recettes n’ont été que de 8.066 francs, parmi lesquels figurent
1.690 francs, montant intégral des fameuses souscriptions!
Donc, même en absorbant pour les frais du tirage l’intégralité des
souscriptions, restait un déficit de 2.191 francs!
Et voilà quelle était, d’après M. l’avocat général, la _caisse centrale_
du parti. Elle ne suffisait pas à s’alimenter elle-même, mais elle
alimentait l’anarchie!... (Mouvement prolongé).
Je concède pourtant qu’on a prélevé sur ces souscriptions de quoi
imprimer et distribuer deux brochures.
La première attaque le militarisme; elle est de nature à impressionner
vivement les conscrits. Il n’y a qu’un malheur, Monsieur l’Avocat
général: elle est du comte Tolstoï!... (Sensation).
Quant à l’autre, elle peut mettre la haine et la soif de vengeance au
cœur des miséreux, des êtres dont «l’esprit a la colique», comme dit
Montaigne, parce que leur estomac a faim. La poursuivrez-vous, Monsieur
l’Avocat général?... C’est le recueil des interviews du baron de
Rothschild par M. Jules Huret!... (Hilarité).
Ah! j’oubliais... Il y a eu d’autres souscriptions, des souscriptions
ouvertes au profit, non des condamnés, mais de leur famille, de leurs
petiots, de leurs _gôsses_, comme on nomme les bébés des misérables! Et,
ces souscriptions-là, vous les incriminez, Monsieur l’Avocat général?
Mais qu’avez-vous donc à la place du cœur? Si c’est un crime que
d’apaiser la faim, fût-ce la faim d’un anarchiste; si c’est un crime de
le secourir, je suis prêt à le commettre, ce crime, Monsieur l’Avocat
général! Allons! Poursuivez-moi! Je suis prêt à le mériter, et, certes,
ce ne sont pas vos menaces qui étoufferont ma pitié! (Vive sensation).
Que reste-t-il à ajouter? Vous êtes bien convaincus que la _Révolte_ ne
complotait avec personne, puisqu’elle prêchait l’isolement?
Vous êtes bien convaincus qu’elle ne s’_entendait_ avec personne,
puisque, même en théorie, elle n’a provoqué que des désaccords?
Soutiendrez-vous encore que Jean Grave _couvrait, par sa propagande
écrite, la propagande par le fait_?
Mais, qu’est-ce donc, la _propagande par le fait_?
Des vols! Des assassinats!
Si donc Grave a couvert par sa propagande la perpétration de ces crimes,
c’est qu’il n’en est pas l’ennemi.
Or, voici comment il en parle.
Ce qui suit est-il un encouragement à dynamiter les bourgeois?
Quand les idées anarchistes ont commencé à se développer en France,
elles ont subi un peu l’influence du mouvement terroriste russe.
Justement, à ce moment, les nihilistes couronnaient par la mort du
Tsar la guerre qu’ils menaient contre l’autocratie. Les idées
anarchistes comportaient la propagande par le fait, l’enthousiasme qui
s’empara de tous fut tel que, pendant longtemps, dans les groupes, on
ne voulut plus entendre parler de théories. Il n’y avait que les
timorés et les retardataires qui pussent s’occuper de ces fadaises.
Le vent était à l’action. A tout prix il fallait passer à l’action.
Bombes, dynamite, nitro-glycérine étaient les seules choses dignes
d’occuper l’attention d’un anarchiste sérieux. Crier bien fort et
lancer des pétards dans les jambes des bourgeois, voilà qui devait
être de l’anarchie.
Cette attitude, toute de bruit et de déclamation, n’a eu pour résultat
que de nous faire passer pour des fous. (10-22 avril 1887).
Ce style n’est pas du goût des violents, des sanguinaires. Le groupe _La
Guerre Sociale_ s’en plaint avec amertume. Il raille ces «organes
doctrinaires», qui sont l’œuvre de quelques «docteurs» et «sont fermés à
ceux qui n’ont pas la même manière de voir». «Nous croyons--dit-il--que
l’argent _gaspillé_ jusqu’à ce jour aurait été plus _utilement_ dépensé,
pour la _propagande par le fait_.»
Grave répond dans la _Révolte_: «Nous différons complètement d’idées
avec la _Guerre Sociale_.» (Numéro du 3 février 1888).
Le 17 février 1888, Jean Grave écrit cet article: