M. l’avocat général n’admet pas que les idées de Jean Grave aient pu se
modifier!... Cela pourtant n’est pas arrivé qu’à Jean Grave!...
Écoutez ce qu’écrivit jadis un monsieur, à l’heure qu’il est gros
bourgeois et nanti d’importantes fonctions dans la société moderne:
Le _Père Duchêne_ voulait aujourd’hui, patriotes, à propos justement
des boîtes à messes, vous raconter une petite histoire qui l’a
b...grement fait rigoler.
Un vieux patriote, des amis du _Père Duchêne_, est venu hier le
trouver à son échoppe et lui a apporté une sacrée affiche.
Où f.....! il est dit qu’on va vendre tout l’attirail de la boutique
qui a nom chapelle Bréa!
Là, du côté de l’avenue d’Italie!
Le _Père Duchêne_ se rappelle du J...-f..... Bréa.
--Et, nom de nom, ça serait trop long de raconter aujourd’hui cette
histoire-là!
Il suffira de vous dire, patriotes, que c’était en juin 1848.
Quand les patriotes d’il y a vingt-deux ans se battaient, eux aussi, à
l’ombre du drapeau rouge, pour le triomphe de la grande révolution
sociale, ah! il y en a eu des tués, des bons b..... là, et des
déportés qui ont été faire la récolte du poivre! Ah! f.....! il faudra
qu’un jour le _Père Duchêne_ raconte tout au long cette histoire aux
patriotes! Eh bien! Bréa est un de ceux qui fusillaient le peuple! Le
peuple l’a pris et l’a fusillé, parce qu’il avait voulu le trahir,
Et faire comme les J...-f..... qui lèvent la crosse en l’air et vous
fusillent à bout portant.
Les J...-f..... avaient fait élever une chapelle en son honneur!
La commune fait vendre tout le mobilier de cette boîte, qui ne
rappelle, comme toutes les boîtes à calotins, comme la sacrée Chapelle
expiatoire, que les défaites du peuple et de la révolution.
Le _Père Duchêne_ est bougrement content, car la commune fait là ce
qu’on appelle d’une pierre deux coups.
Elle consacre sa haine pour les J...-f..... qui, comme Bréa, fusillent
les patriotes,
Et f... encore une fois, dans la mélasse, une boîte à calotins!
L’auteur de ces apologies, au fond un tantinet anarchistes--n’est-ce
pas, Monsieur l’Avocat général?--mais dont le style, plutôt... salé, ne
rappelle guère la sobre langue doctrinale du journal _La Révolte_,
appartient aujourd’hui à la France officielle: il a porté des toasts à
la santé du Tsar; devant sa voiture ont cavalcadé les cuirassiers, cet
honneur, cette élite de nos phalanges militaires!... Admettez-vous qu’il
ait changé d’avis, lui, l’honorable M. Humbert, le président du premier
conseil municipal de France?... (Longue sensation dans l’audience).
Mais le plan de la brochure de 1883 a été réalisé--affirme M. l’avocat
général.
Eh bien! ici, prenant l’offensive, intervertissant les rôles, faisant ce
que vous devriez faire et ce que vous ne faites pas, assumant le fardeau
de la preuve, je viens vous démontrer directement, matériellement, par
ce journal _La Révolte_, le seul accusé d’aujourd’hui, que, quelles que
soient la perfidie ou l’élasticité du texte, Jean Grave n’a formé, ni
avec les gens qui l’entourent, ni avec cette foule anonyme dont je vous
parlais tout à l’heure, quoi que ce soit qui, de près ou de loin,
constitue ou une _association_ ou une _affiliation_ ou une _entente_, au
sens juridique et naturel du mot. Et, puisque, en définitive, ce sont
les écrits de Jean Grave qui, au fond, sont incriminés, moi, défenseur,
je m’efface et je laisse parler les écrits.
Je dis, d’abord, qu’il n’y a pas d’_association_.
Qu’est-ce qu’une association?
Le rapport de M. Bérenger, précisant la portée de la loi nouvelle, nous
la montre créant de nouveaux délits, frappant les associations, quelle
que soit leur durée; mais, pour les définitions légales, il s’en réfère
au droit commun.
Le rapport est formel à cet égard:
«Le projet n’a rien de contraire aux principes généraux de notre
droit»--y lit-on en ce qui touche la définition de l’association.
Et l’_entente_ n’est que l’ancienne résolution d’agir concertée entre
deux ou plusieurs personnes, de l’article 89 du code pénal.
Or, quel est le droit établi par le code pénal?
Écoutez M. Faustin Hélie, l’éminent criminaliste:
«Toute association suppose deux éléments: un but déterminé et un lien
qui unisse les associés. Le signe distinctif des associations est une
constitution organique.»
Et, commentant ces lignes si nettes dans leur concision, Jules Favre
disait dans le fameux procès des Treize--ô éternel recommencement des
palinodies humaines! Les _Treize_ d’aujourd’hui sont _Trente_, voilà
tout!...--Jules Favre disait:
«L’association suppose, non pas seulement un lien quelconque qui
rapproche les hommes, mais encore une convention qui la rend
obligatoire; des intérêts qui se confondent, qui vont à un but commun.
Si vous ne rencontrez aucun de ces caractères dans une réunion
quelconque, vous pouvez affirmer qu’il n’y a pas d’association.»
Je ne demande pas une constitution, une charte au sens propre du mot.
Mais je veux la preuve d’une organisation, tout au moins rudimentaire:
une sorte d’administration, comme disait Jules Favre; de hiérarchie,
faute de quoi, avec la meilleure ou la plus mauvaise volonté du monde,
il n’y a pas, il ne saurait y avoir d’organisation.
Je n’exige pas des statuts comme ceux que j’ai là sous les yeux.
Ce sont les statuts d’une association célèbre qui a joué un grand rôle
dans l’histoire de notre pays et du monde.
Cette association n’a pas, à ma connaissance, percé des foies de
présidents de république. Mais elle s’est offert le cou d’un certain
nombre de rois--notamment du roi Louis XVI, que Jean Grave appelle
quelque part «un brave homme peu fait pour la guillotine»--ce qui prouve
que le style de Jean Grave est moins meurtrier que les jugements
maçonniques.
Les ressentants de cette association ont même décidé cet acte de _haute
justice sociale_ (alors on parlait comme Ravachol) à Wiesbaden, dans un
convent célèbre. Où l’analogie devient d’une atroce ironie, c’est que le
convent, raconte un chroniqueur, se tint dans une cave!...
Depuis, l’association s’est logée dans des locaux moins humides. Elle a
commandé à son grand architecte, celui de la rue Cadet, de lui en bâtir
d’autres plus confortables. Elle a déserté les caves, et elle n’use plus
de ces endroits, frais mais tristes, que pour y conserver les bons vins
qu’elle boit de temps à autre à la santé de la démocratie attérée.
Cette association soulève des avis divers.
Les uns la considèrent comme la gardienne des lois--y compris,
j’imagine, l’article du code pénal qui défend de s’associer plus de
vingt.
D’autres sont plus sévères: dans une encyclique récente qui répète des
enseignements séculaires, le pape Léon XIII la traite de «secte
criminelle» et la qualifie: «une association de malfaiteurs organisée en
vue de détruire les principes essentiels sur lesquels reposent toutes
les sociétés civiles.»
--Ce qui prouve, entre parenthèses, Monsieur l’Avocat général, qu’on est
toujours l’anarchiste de quelqu’un!... (Hilarité générale).
Et notez que, si je me permets de citer le verdict d’un pape, c’est que
Léon XIII, qualifié à plusieurs reprises par le journal _Le Temps_
d’«homme de génie», et par le _Journal des Débats_ «du plus grand des
papes», n’a pas la réputation d’être l’ennemi implacable du régime dont
M. l’avocat général est l’officielle incarnation!
Mais je ne parle point de la Franc-Maçonnerie pour avoir le plaisir de
citer Léon XIII; j’en parle parce que la Franc-Maçonnerie m’apparaît
comme le type de ces associations de combat qui, à l’origine, ont un
pied dans le crime, avant de poser l’autre sur la marche qui monte au
pouvoir; de ces associations, dont le but est de renverser un ordre
social et de lui en substituer un autre dont elles se font les
impitoyables gardiennes dès qu’il est établi; j’en parle, parce que la
Franc-Maçonnerie se manifeste dans l’Histoire comme la plus fidèle image
de ce que la langue du droit appelle une _affiliation_.
En elle, je rencontre tous les signes d’un être collectif, cet ensemble
d’efforts, de moyens, d’actes coalisés pour le triomphe d’une doctrine
et d’un intérêt.
Je la trouve solidement hiérarchisée. Au sommet règne un Grand Maître.
Sous lui, commande toute une armée de gradés auxquels on doit le plus
profond respect, car ils sont tous plus _vénérables_ les uns que les
autres (longue hilarité). L’association se divise en groupes--les loges,
qui n’ont rien d’une salle d’études--puissamment reliés entre eux. Les
membres versent dans une caisse commune des cotisations annuelles qui
ont servi et servent encore à une certaine propagande.
Pour s’affilier à un groupe, c’est-à-dire à une loge, il faut des
paroles données, des promesses échangées--partant, l’abdication d’une
partie de l’individualité humaine au profit d’un pouvoir
collectif--toute une série d’initiations préparatoires qui, dans le
langage de la secte, s’appellent, si j’ai bonne mémoire: recevoir la
lumière du troisième appartement!
Eh bien! ces caractères, ou quelques-uns, ou l’un seulement de ces
caractères, se retrouvent-ils dans l’Anarchie? L’Anarchie est-elle, je
ne dis pas une Franc-Maçonnerie, mais l’ombre, le semblant d’une
Franc-Maçonnerie? La Franc-Maçonnerie peut-elle intenter à l’Anarchie un
procès de concurrence déloyale ou de contre-façon?
Vous savez bien que non, Monsieur l’Avocat général. Vous savez bien, par
le dossier lui-même, que les anarchistes sont, ou des penseurs, ou des
méditatifs, ou des théoriciens tout le jour courbés sur leur bureau, ou,
dans un tout autre monde, très loin des premiers, quoi qu’on en dise,
des aigris, des exaspérés, des enfiévrés qui n’ont que ce point commun
d’habiter, tout en haut de l’immeuble social, la tristesse d’une
mansarde et qui, en fait de lumière, n’ont jamais vu, malheureusement
pour eux, celle du troisième, mais bien celle du sixième ou du septième
appartement! (Hilarité générale).
Et--ironie des choses!--si l’Anarchie n’est pas une Franc-Maçonnerie, ce
qui--Jean Grave dira que je parle avec mes instincts d’autoritaire et
mes préjugés bourgeois,--ce qui l’aurait rendue beaucoup plus
redoutable, car une Franc-Maçonnerie, surtout dans les périodes de lutte
pour la conquête du pouvoir, est toujours redoutable quand on sait y
obéir et quand on sait au besoin y mourir, c’est précisément à cet homme
dont vous faites le pivot de votre association, c’est à cet écrivain que
vous voulez envoyer au bagne, à l’absolutisme de ses idées, à
l’intransigeance de ses doctrines, que vous le devez.
Il me faudrait une audience pour vous en lire toutes les preuves. C’est
la _Révolte_ entière qui devrait passer sous vos yeux. Les documents
abondent. J’ai marqué dix-sept numéros dont les articles sont la
démonstration évidente de ce que j’avance.
Ils ne sont pas faits pour les besoins de la cause; ils remontent à 1887
et s’échelonnent jusqu’à nos jours. On y prend sur le vif les idées de
Jean Grave. Je voudrais tout citer. Force m’est de me borner à quelques
extraits topiques.
Sous le titre: _Notre but_, le premier numéro de la première année
expose le programme théorique du journal:
La société, telle que nous la comprenons, n’obéit point à des lois
imposées, mais à des lois naturelles. Ainsi, comme partisans de
l’action et de l’autonomie complètes de l’individu, nous cherchons à
provoquer partout l’initiative consciente de l’homme.
«Autonomie complète de l’individu!» Aucun lien, par conséquent, qui
l’enchaîne à l’individu! C’est-à-dire tout le contraire de l’idée
d’association!
Est-ce à dire que dans la société anarchique--car Jean Grave, d’accord
avec Proudhon, démolit pour reconstruire et rêve une société--l’homme
doive fuir l’homme et errer dans les bois comme la bête fauve ou le
sauvage primitif?
Non: plusieurs fois, la _Révolte_ s’est expliquée à cet égard:
Nous savons que l’homme n’est pas constitué pour vivre seul, qu’il a
besoin du concours de tous ses semblables pour étendre son autonomie,
qu’il lui faut solidariser ses forces avec d’autres pour combattre et
triompher des obstacles que lui oppose la nature...
Nous préparons cet âge du _Communisme anarchiste_ où chacun
travaillera librement pour tous, et tous travailleront pour chacun, et
où, débarrassés de tout l’affreux bagage de l’antique barbarie, nous
cesserons enfin d’être une bande vile de bourreaux et d’esclaves.
(Article-programme de la _Révolte_, premier numéro de la première
année).
Comment naîtra et vivra cet âge béni du _Communisme anarchiste_? Quelle
sera sa constitution sociale? Quelles seront ses lois--car,
scientifiquement parlant, il y en a toujours, des lois, même lorsqu’on
proscrit le mot?
Les écrivains de l’anarchie doctrinale, sans nous donner encore une
formule bien limpide, s’appliquent à rêver cet avenir mystérieux, et, au
point de vue documentaire, au point de vue de l’étude impartiale et
courageuse de l’effort cérébral contemporain, je ne saurais trop
recommander à l’érudit et au penseur la sereine méditation de leurs
rêves étranges.
Lisez les curieuses _Lettres sur l’anarchie_ publiées par la _Révolte_
(7e année):
L’anarchie ne veut pas condamner la société à la lutte perpétuelle, à
l’antagonisme irrémédiable des activités. La raison dont elle procède
est la formule de l’ordre universel; son application sociale édifiera
certainement l’ordre social qui ne repose ni sur le mensonge
abusivement imposé, ni sur l’erreur d’une sensibilité fugitive.
Nous vérifierons cette possibilité et, au grand jour de l’évidence,
nous essayerons la fondation de la société anarchiste, l’organisation
rationnelle de ce désordre dont nous menacent les défenseurs
intéressés du présent douloureux.
L’auteur a-t-il _vérifié au grand jour de l’évidence la possibilité_ de
fonder une société anarchiste, _d’organiser rationnellement le désordre_
qu’on entrevoit à l’horizon? Ce n’est ici et aujourd’hui ni le lieu ni
l’heure de le rechercher. Ce qui vous importe, messieurs, pour la
solution de l’affaire, ce n’est point la formule du soi-disant monde
futur, mais la méthode prêchée pour créer ce nouvel univers.
Or, le dogme essentiel se traduit en quelques mots:
Le seul lien entre les hommes doit être le «sentiment de la solidarité».
Le seul groupement légitime est «le groupement naturel des mêmes
tendances, des mêmes aspirations, des mêmes affinités».
Il faut abandonner tout le vieux système de groupements autoritaires,
de centralisation, de fédération avec conseil directeur.
Il faut que le groupement se forme spontanément.
Rien ne doit lier l’individu au groupe hormis la solidarité des mêmes
aspirations. Il s’établit un mouvement libre de relations.
Vous le voyez, messieurs, on ne groupe pas les hommes. Aucune loi, aucun
chef pour maintenir les groupements. Seulement, les hommes ont dans leur
cœur l’instinct de la solidarité. Ils obéissent à la nature. Les
amitiés, les affections, les intérêts les réunissent: mais hors les
sentiments et leurs mouvements naturels, rien ni personne--c’est là
toute l’anarchie scientifique--n’a le droit de maintenir ces réunions,
qui ne peuvent devenir permanentes que par la permanence des instincts
qui les ont fondées.
C’est la pure doctrine de Proudhon, quand il écrit le mot célèbre:
Le but final de l’évolution est l’anarchie, c’est-à-dire l’élimination
radicale du principe d’autorité.
Et, comme Proudhon--ici, nous touchons le cœur du débat--comme Proudhon,
Jean Grave n’admet point qu’on emploie pour le combat d’autres principes
qu’après la victoire. La société anarchique doit s’élaborer comme elle
devra plus tard fonctionner, c’est-à-dire qu’entre les autonomies
individuelles, il ne peut, il ne doit y avoir d’autre lien que la
communauté des tendances et des aspirations.
Voilà ce que--de 1887 à 1893--Jean Grave répondra à tous ceux qui le
consulteront.
De telles conceptions, je vous le disais, messieurs, n’ont d’accès
qu’auprès des intellectuels. Les impulsifs n’y voient pas grand’chose.
Et rien n’est amusant comme la correspondance--cette correspondance de
conjurés!--qui s’établit entre la _Révolte_ et un grand nombre
d’anarchistes.
De toutes parts on écrit à Jean Grave: «Mais, si nous voulons la
victoire, _organisons-nous! associons-nous! entendons-nous!_» Ces trois
mots sont le fond des récriminations. Mais Jean Grave est un
intransigeant, c’est un doctrinaire, sa doctrine ne fléchit pas, et son
principe est un rempart qu’aucune considération pratique ne renverse. On
s’irrite contre lui, car on sent qu’il est un cerveau, on s’aigrit, on
le traite d’utopiste, de docteur, de _pion_--épithète que, d’ailleurs,
il partage avec un ministre--de jésuite,--ce qui prouve, Monsieur
l’Avocat général, que, si l’on est toujours l’anarchiste, on est
toujours aussi le jésuite de quelqu’un! (Hilarité).
Vains efforts! A tout, Grave oppose le _non possumus_ du doctrinaire, de
sorte que, non seulement _on ne s’organise pas_ en vue d’actes pratiques
auxquels le journal _La Révolte_ est toujours resté étranger, mais que,
même dans le domaine des idées pures, au lieu d’arriver à l’_entente_,
on aboutit, grammaticalement parlant, au _défaut d’entente_ le plus
absolu!
Prenez la collection de la 2e année:
Le 30 janvier 1889, les compagnons de Casteljaloux posent la question
suivante:
«L’action individuelle peut-elle suffire?»
Réponse: Oui! la _Révolte_ ne reconnaît qu’un principe: «l’initiative
personnelle», qu’elle qualifie «d’organisation spontanée».
En _révolution_, comme en _organisation sociale_, il n’y a pour les
anarchistes qu’une seule autorité, c’est celle de l’_initiative_. (2e
année, nº 26).
Nous sommes révolutionnaires, oui... Mais pour que cette révolution
s’accomplisse, il ne suffira pas que les révolutionnaires soient assez
nombreux pour passer des aspirations au fait. _Comme la société que
nous rêvons d’établir ne doit pas s’imposer, mais être la résultante
de la libre évolution de tous, il faudra que chaque révolutionnaire
soit assez conscient de ce qu’il peut et de ce qu’il doit faire, soit
dans la période de lutte, soit dans la période d’organisation, pour
pouvoir se passer de mot d’ordre._ (4e année, nº 7).
Et cette idée revient incessamment dans la _Révolte_. Pourquoi un mot
d’ordre? Pourquoi une association? Pourquoi une Franc-Maçonnerie?
Notre société ne doit pas s’imposer, mais être la résultante de la
libre évolution de tous.
Il faut que nos doctrines pénètrent les cerveaux, tous les cerveaux,
de façon que l’universelle harmonie soit, non seulement le résultat,
mais la cause de la finale évolution.
Une foute d’anarchistes, plus impulsifs ou plus pressés, n’entendent pas
de cette oreille, et dans le nº 11 de la 4e année, le défaut d’entente
devient la scission déclarée. Ce sont les camarades espagnols qui, eux,
veulent s’organiser et ont formé des «commissions de relations». Écoutez
la _Révolte_; l’article est de Jean Grave: il est bien documentaire:
_Vous n’avez pas d’entente_, pas de réunions dans lesquelles on prenne
des résolutions, nous reprochent encore les camarades. Pour vous,
l’essentiel est que chacun fasse ce qui lui plaît.
_Certainement_, camarades, et nous sommes certains que c’est la seule
manière d’agir.
Les camarades espagnols nous disent:
Nous sommes organisés de telle sorte que nous entretenons nos
relations; nous pourrions en avoir avec toute la terre, si les autres
pays étaient organisés comme nous.
Quel dommage, Monsieur l’Avocat général, que vous ne soyez pas un avocat
général espagnol! (Rires). Votre besogne serait plus facile. Par malheur
pour vous, il n’en est pas de même en France; écoutez la suite, qui
édifiera le jury:
Les anarchistes, certainement, ont passé par la phase que préconisent
les camarades espagnols, sans s’y arrêter pourtant...
Nos amis partent de ce principe que l’on peut grouper des éléments en
vue de faire la révolution...
Nous autres, au contraire, nous pensons que la révolution viendra en
dehors de nous, avant que nous soyons assez nombreux pour la
provoquer...
Nous cherchons donc, avant tout, à préciser les idées, évitant toute
concession qui pourrait voiler un coin de nos idées; ne voulant pas,
sous aucun prétexte, accepter aucune alliance qui, à un moment donné,
pourrait devenir une entrave.
... _Nous nous opposons aux fédérations qui veulent tout englober,
tout faire, tout entreprendre._
... Encore une fois, laissons les idées se préciser, laissons les
impatients jeter leur feu, et les théories, devenant plus réfléchies,
seront plus conscientes et se coordonneront d’autant mieux qu’elles
n’auront rien d’imposé, que l’on n’aura apporté aucune entrave à la
libre évolution des esprits. (4e année, nº 26).
Quelle _entente_, Messieurs les Jurés!
Mais voici qui coupe court à toute équivoque. C’est un article intitulé:
L’ENTENTE. Nous allons voir ce que l’anarchie doctrinale en pense, de
l’ENTENTE qu’on l’accuse d’avoir établie entre les compagnons!
_Une chose nous paraît certaine. C’est qu’entre anarchistes français
il ne peut plus se constituer de ces organisations entre un petit
nombre d’amis, voilées au grand nombre, qui voudraient donner une
impulsion et une direction au parti. Si pareille entente se
constituait aujourd’hui, elle n’aurait jamais l’importance qu’elle
aurait eue autrefois et elle ne vivrait pas..._ Nous n’avons,
d’ailleurs, qu’à nous en réjouir. De pareils groupements, qui ont
rempli presque toute l’histoire de ce siècle, peuvent sans aucun doute
donner, pour un certain temps, une vie au parti. Ils peuvent lui
donner une force d’action, une importance et un certain lustre qu’il
n’aurait pas acquis autrement. Mais, au bout de quelques années,
_toutes ces ententes deviennent une gêne, un obstacle au développement
ultérieur_. Elles ne permettent pas à l’individu d’atteindre toute la
force de son développement. (4e année, nº 31).
Tout cela était écrit en 1891. Le temps passe et le ton de la _Révolte_
ne fait que se confirmer. Les numéros de 1892 répètent les mêmes
conseils:
Je lis dans le numéro 48:
Il devient évident que nos amis persistent dans leurs idées
d’organisation préalable avec une obstination déconcertante. Ils ne
s’aperçoivent pas que le vide grandit autour d’eux et nous présentent
un ultimatum: «Passez par ici, ou l’anarchie est perdue.» Gardez vos
prédictions, camarades.
Est-ce net?
De tout ce qui précède dégageons les conclusions.
Il semble que les anarchistes se soient organisés en Espagne et qu’ils
aient tenté de se fédérer en Italie. Des Français ont voulu suivre leur
exemple. La brochure de 1883 a subi la poussée de cette tentative. Elle
n’en a pas été la cause, mais le reflet. Quelques-uns peut-être l’ont
essayé: ils n’y ont pas réussi. Et, si l’on veut à toute force faire au
journal _La Révolte_ l’honneur d’une grande influence, on peut dire que
la vigueur de sa polémique sans trêve fut la cause de leur échec. Ironie
des choses! Cette même _Révolte_ est aujourd’hui présentée au jury comme
ayant été le pivot de ce qu’elle a très probablement empêché
d’aboutir!... (Mouvement).
Ce qui ressort encore d’une lecture impartiale, c’est que _La Révolte_
n’a jamais prétendu s’imposer au parti anarchiste, qu’elle a écrit pour
son compte et le compte de ses amis, qu’elle a fait œuvre de journal et
rien qu’œuvre de journal.
Le langage de Grave prête-t-il à la moindre équivoque? Est-il le langage
d’un promoteur, d’un organisateur, d’un leader? N’est-il pas celui d’un
journaliste qui veut n’être que journaliste, parce que c’est là qu’il
trouve son devoir et sa mission? Grave a été un gérant; Grave a été un
rédacteur. En ce qui le concerne, je conçois des procès de presse: tout
autre procès est un illogisme, un non-sens ou un parti pris!
Voilà donc la _Révolte_ bien caractérisée: la _Révolte_ a été un
_journal_, et non une _conjuration_.
C’est à titre de journal que, comme tous les journaux du monde, elle
publiait, à sa quatrième page, ces fameuses «petites correspondances»
qui, au dire de M. l’avocat général, servaient de lien aux _conjurés_!
Vraiment, messieurs, il faut un procès d’anarchistes, où l’on peut tout
oser, pour se permettre de dire que les correspondants d’un journal sont
des _affiliés_ au sens de la loi pénale!
Voici un journal mondain. A la même rubrique «Petites correspondances»,
j’y relève ce qui suit:
_Gabrielle X... à Paul Y... Mari part demain; sois 3 h., avenue Acacias,
bois._
M. l’avocat général soutiendra-il que, d’après le texte nouveau, il y a
_entente_ entre le journal dont je parle, Gabrielle, Paul et le mari?
(Hilarité).
Voici un autre journal, un journal boulevardier qui, entre temps, y va
de son petit mot pour protéger la morale et la famille contre
l’anarchie. J’y relève ce qui suit:
_Jolie brune, 20 ans, professeur natation, Leçons tous les jours de midi
à cinq heures piscine particulière._
_Masseuse, premier ordre, services garantis._
_Jeune Anglaise, à Paris, désirerait apprendre anglais à Monsieur riche
et vieux._
Suivent les adresses que j’estime inutile de révéler à des pères de
famille, quelle que soit la confiance qu’ils m’inspirent. (Rires).
Eh bien! M. l’avocat général pense-t-il qu’il existe une _entente_, au
point de vue pénal, entre le journal, la masseuse, l’Anglaise et le
vieux Monsieur?... (Hilarité générale).
--Mais--insiste M. l’avocat général--les correspondants de la _Révolte_
étaient anarchistes!
Naturellement, Monsieur l’Avocat général, puisqu’anarchiste était le
journal! Un journal anarchiste a pour correspondants des anarchistes,
comme un journal du boulevard a des boulevardiers, comme un journal de
cocottes a des cocottes!...
Quant aux convocations de _groupes_, la _Révolte_ faisait ce que fait
l’_Intransigeant_, ce que font toutes les feuilles populaires--ni plus
ni moins.
Ainsi que l’observait Jean Grave: «La _Révolte_ ne convoquait pas les
groupes. Ils se convoquaient eux-mêmes, puisque la _Révolte_ se bornait
à rendre publiques les convocations.»
Je passe aux souscriptions--qui, d’après M. l’avocat général, auraient
alimenté la caisse du parti anarchiste.
Ah! Messieurs les Jurés, elles avaient bien de la peine à suffire aux
dépenses du journal!
La _Révolte_ était pauvre, très pauvre. Plus d’une fois, le numéro ne
put paraître, faute de fonds pour l’imprimer. Les abonnements étaient
rares; les souscriptions, tant bien que mal, corrigeaient leur
insuffisance.
Ici, je ne vous apporte plus des extraits! je vous apporte tous les
_avis_, toutes les _notes_, tous les articles concernant les
souscriptions. Vous y verrez que ces souscriptions, enregistrées sous la
rubrique: _Propagande générale_, n’ont jamais eu d’autre but que de
faire marcher le journal, qui les absorbait entièrement.
En voici, d’ailleurs, la preuve matérielle, d’après une pièce comptable.
Je la trouve dans le numéro du 6 juillet 1888. Je lis: