Voici le passage de l’acte d’accusation concernant Jean Grave:
Parmi les organisateurs du parti figurent, au premier rang, Jean
Grave, Sébastien Faure et Paul Reclus.
C’est Jean Grave qui, le premier, dans une brochure parue en 1883, a
exposé le plan de la doctrine anarchiste:--«La propagande ouverte, y
lit-on, doit servir de plastron à la propagande par les actes, secrète
celle-là; elle doit lui fournir les moyens d’action qui sont les
hommes, l’argent et les relations... et mettre en lumière les actes
accomplis.»
Plus tard, directeur du journal _La Révolte_, il a exalté les crimes
des anarchistes, faisant l’éloge des voleurs Schouppe, Pini et Duval,
et ouvrant une souscription qui, centralisée par Paul Reclus, n’avait
qu’un objet: alimenter l’anarchie.--En 1894, il a fait paraître une
seconde brochure intitulée: _La Société mourante et l’Anarchie_.--Il y
fait appel aux pires violences pour fonder l’ordre de choses
anarchique.--Dans le journal _La Révolte_, après le 19 décembre 1893,
il continuait à fournir aux affiliés les moyens de correspondre entre
eux par la voie de son journal, provoquant en leur faveur des
souscriptions, et ne négligeant aucun moyen de maintenir une entente
constante entre eux et lui.
C’est à l’audience du 9 août 1894 que Me de Saint-Auban a prononcé
pour Jean Grave la plaidoirie ci-après reproduite.
Messieurs les Jurés,
Dispensez-moi de tout exorde: J’ai hâte de m’expliquer!
Je ne vous apporte ni opinions personnelles, ni phrases convenues, ni
discussions de théorie, de doctrine, de politique. Dieu me garde de
m’exposer au reproche d’avoir, à l’occasion du second procès de Jean
Grave, tenté de faire un pot-pourri économique et social!
D’ailleurs--c’est une réflexion critique--en matière de pot-pourri, je
n’imiterais jamais la souplesse de M. l’avocat général. (Sourires).
Hier, requérant contre Jean Grave, M. l’avocat général a tenté un effort
suprême pour corriger les impuissances de l’instruction et des débats:
De l’instruction, qui, non seulement n’a pas fait contre Jean Grave une
preuve impossible, mais n’a pu rapporter une lettre, un témoignage ou un
indice, si faible et fragile fût-il!
Des débats, où la personnalité de Jean Grave s’est tellement évanouie
que, après ces deux audiences, vous eussiez oublié jusqu’à son nom, si,
plaidant un procès intenté en 1894, au nom d’une loi promulguée en 1893,
M. l’avocat général n’avait pas eu la chance de découvrir une brochure
de 1883--une brochure bien vieille, Messieurs les Jurés, trente ou
quarante fois prescrite! Mais il en est, paraît-il, des brochures
anarchistes comme du vin: elles se bonifient en vieillissant (Hilarité).
Que vous avez été heureux, Monsieur l’Avocat général, de la trouver,
cette brochure! Que vous l’avez bien lue! Vous l’avez distillée!...
Vous êtes un merveilleux impressionniste! Vous avez eu tort de railler
les tendances esthétiques de l’accusé Chatel: vous parlez une autre
langue, vous visez un autre but, mais vraiment vous partagez son goût
pour l’impressionnisme! Pour employer son mot qui est devenu le vôtre,
vous _n’embrouillardez_ pas vos réquisitoires. Oh! non, ils demeurent
très clairs! Mais vous avez _embrouillardé_ ce procès!... (Hilarité
générale).
Non seulement vous avez remplacé les démonstrations par la lecture de la
fameuse brochure--ce qui risquait d’égarer le jury, mais vous avez, pour
le troubler, évoqué de sanglants fantômes: Ravachol, Vaillant, Émile
Henry, Caserio! Et, comme s’ils ne vous suffisaient pas, ces spectres
décapités, vous êtes allé en Espagne chercher un spectre fusillé: vous
avez traîné ici l’ombre funèbre de Pallas!
Et, pour compléter la mise en scène, vous faites comparaître Jean Grave,
le penseur,--un penseur critiquable peut-être, mais n’importe, un
penseur, messieurs!--dans un incroyable décor, un décor des _Brigands_
d’Offenbach, à côté d’un voleur, Ortiz!...
Décor bizarre!
Une escopette! Deux longues canardières qui ont dû être maniées par Fra
Diavolo! Détail plein de couleur locale!... N’y a-t-il pas quelques
Italiennes dans le fond du paysage?... (Hilarité).
Une belle couverture en soie bleue! De l’argenterie, des bibelots, de la
vaisselle à foison! Une bicyclette! sans que je puisse deviner quelle
peut bien être sa signification symbolique au procès!... (Rires). Pour
saupoudrer le tout, quelques petits explosifs afin de permettre à la
chimique éloquence de M. l’expert Girard de détonner officiellement en
cour d’assises, et un peu de fulmi-coton--ce qui était très dangereux,
Monsieur l’Avocat général, car la chaleur de votre éloquence aurait pu
la faire éclater! (Hilarité).
Vraiment, si un de ces Anglais qui, l’été, viennent se rafraîchir à
Paris, entrait aujourd’hui au Palais, il dirait à sa femme: «Tiens, on
juge une troupe de cambrioleurs, et--montrant Jean Grave--voilà sans
doute leur chef!... (Hilarité).
M. l’avocat général n’a rien négligé pour impressionner le jury; il a
exhibé, au bon moment, un instrument extraordinaire: celui dont,
paraît-il, usent les voleurs anarchistes pour fracturer les portes des
bourgeois. Les voleurs non anarchistes n’emploient pas de pareils
instruments: M. l’avocat général l’affirme!... Aujourd’hui, M. l’avocat
général, qui défend la société, n’en veut qu’aux voleurs anarchistes!
Quant aux voleurs non anarchistes, la société n’a rien à en craindre:
ils font partie de la société!... (Hilarité générale).
Revenons un peu à Jean Grave. De lui, de son caractère, je parlerai
brièvement.
Pas une de mes phrases qui n’aille droit au but. S’il est vrai qu’une
défense doive s’inspirer de l’accusé et tâcher d’en refléter la
physionomie intime pour la révéler aux juges, la mienne aura pour
marques la franchise et la netteté. Jean Grave n’est pas l’orateur
brillant; Jean Grave est le chercheur austère; tout ce qui brillerait
sans prouver le dépeindrait mal. La procédure le qualifie d’_homme de
lettres d’un réel mérite_; je remercie la procédure; mais le vrai mot
qui lui convienne est celui de _laborieux_. Ses livres, que défend une
aridité doctrinale, ne sollicitent guère la passion facile des masses;
ils ne parlent qu’aux intellectuels; et, seuls, les intellectuels ont le
courage de les lire et la force de les approfondir.
Un autre mot convient à Jean Grave: c’est un honnête homme. S’il y a des
péchés dans sa vie, tous ses péchés sont des écrits. Si c’est un
récidiviste, c’est un récidiviste de la pensée humaine. Qu’ils sont
rares les penseurs dont la pensée reste inflexible et ne connaît pas la
tristesse des lâches variations! Rassurez-vous, Jean Grave! Quelles que
soient vos théories, comme elles sont franches, sincères, rien n’atteint
votre dignité! Rassurez-vous: il n’y a pas ici que le cri du
réquisitoire! Vos amis se souviennent de vous! et les loyales mains qui
se mirent dans la vôtre continueront de la presser!
La couleur du philosophe déteint-elle sur l’homme privé?
On peut rêver une société autre que celle où l’on vit, on peut espérer
un _avenir_, comme disait La Bruyère, et n’être pas un malfaiteur!
Proudhon, qu’un journal qui n’est guère suspect d’anarchie, le journal
_Le Temps_, qualifiait tout récemment de «_penseur immortel_»; Proudhon,
le maître et le promoteur de ce que M. le ministre Dupuy appelait,
l’autre jour, à la tribune «_l’anarchisme scientifique et
philosophique_»; Proudhon qui, de l’anarchisme, a dégagé les principes
et précisé les théories: Proudhon a formulé ce jugement terrible, qui en
dit plus que toute la _Révolte_: «_La propriété, c’est le vol!_»
Si pourtant vous aviez perdu votre porte-monnaie, et que Proudhon l’eût
trouvé sur sa route, il eût recherché votre adresse pour vous le
rapporter. M. Guesde, le collectiviste, partisan du retour à la masse,
et du retour violent des biens des particuliers, n’en ferait ni plus ni
moins que Proudhon, l’anarchiste; et Jean Grave, le communiste,
imiterait M. Guesde, le collectiviste parlementaire.
Au surplus, pourquoi s’attarder? La probité de Jean Grave--ce
malfaiteur!--est incontestable. Tout son passé l’atteste. Dans le
premier procès, M. le président l’a dit, et vous-même, Monsieur l’Avocat
général, l’avez reconnu; il n’y a pas jusqu’au rapport de police qui
n’ait dû joindre à ces attestations si hautes son pâle certificat. Il
confesse que Jean Grave _n’a jamais été l’objet d’aucune remarque
défavorable_. Et pourtant, dans un tel procès, lorsqu’il s’agit de Jean
Grave, Dieu sait si l’on a dû se tournebouler l’entendement afin d’en
trouver, des _remarques défavorables_! Pour obtenir cet hommage
incolore, il faut avoir été un homme toujours rudement vertueux!...
J’aurais pu citer vingt témoins qui seraient venus proclamer la haute
honorabilité de l’homme.
Vous avez entendu la franche et noble parole de M. Frantz Jourdain?
Voici une lettre curieuse de M. le docteur Manouvrier, l’éminent
anthropologiste, le très distingué professeur de l’École de médecine.
Elle va vous révéler le cerveau de Jean Grave. N’est-ce pas son cerveau,
sa pensée qu’on accuse? C’est son cerveau que je défends.
Voici ce que je puis dire en faveur de M. Grave:
Je l’ai connu en 1891, à l’occasion d’un article de la _Révolte_ où
j’étais pris à partie un peu vertement au sujet du droit de punir que
j’avais affirmé dans mon cours comme résultant de la nécessité de
punir. Je sus, par l’intermédiaire de M. _Élie_ Reclus, que l’auteur
de cet article était M. Jean Grave, alors détenu à Sainte-Pélagie.
Celui-ci m’écrivit une lettre forte courtoise et me proposa d’aller le
voir à la prison.
Je m’y rendis et n’eus pas de peine à être convaincu, dès l’abord, de
sa parfaite bonne foi. Notre discussion ayant été interrompue par
d’autres visiteurs, je retournai une fois ou deux à Sainte-Pélagie
pour la continuer.
Depuis cette époque, M. Grave m’a fait l’honneur d’assister très
assidûment à mon cours et de s’y intéresser, m’adressant de temps en
temps, soit verbalement à l’issue des leçons, soit par écrit, des
objections auxquelles je répondais. J’ai pu constater ainsi, bien que
je n’aie pas réussi à le persuader, sa profonde conviction, sa
sincérité parfaite, son aptitude à écouter et à saisir les
démonstrations les plus ardues, sa présence d’esprit et sa courtoisie
irréprochable dans son argumentation, enfin le respect de l’opinion
d’autrui remarquablement accentué. Il n’a évidemment reçu qu’une
instruction primaire, cependant, et il a dû faire de grands efforts
pour l’accroître, ce qui est la preuve d’une élévation et d’une
énergie de caractère peu communes.
Le fait d’avoir fréquenté assidûment un cours exclusivement
scientifique, aussi ardu et aussi hostile à la politique violente que
le mien, me semble indiquer toute autre chose que l’irréflexion et la
violence. C’est pourquoi j’ai conçu pour le caractère de M. Grave une
réelle sympathie, malgré ma persuasion à l’égard de la fausseté de sa
doctrine. Il m’a toujours semblé, et il me semble encore, qu’un homme
comme Jean Grave n’est pas capable de prêcher l’emploi de moyens tels
que la dynamite et le couteau pour répandre et faire triompher des
idées.
Veuillez agréer, monsieur, l’assurance de ma considération la plus
distinguée.
--Je n’en dis pas davantage, et j’aborde le fond du débat.
Ce procès, si on élague toutes les considérations étrangères dont on
voudrait l’encombrer et qui le défigurent, est un pur procès
d’association.
Il ne s’agit aujourd’hui, du moins il ne devrait s’agir, ni des idées,
ni des tendances, ni des théories de Jean Grave. Tout cela n’a rien à
voir ici.
M. Dupuy, je l’ai dit, définissant la portée des lois nouvelles, a
déclaré «qu’elles ne visent pas l’anarchisme scientifique et
philosophique, mais bien les faits criminels et l’incitation à ces
faits».
Retenez cela, Messieurs les Jurés. Il faudra vous demander si,
abstraction faite de ses idées et des écrits qui les expriment, Jean
Grave a commis un «acte», et cet acte, par définition et par hypothèse,
ne peut être que la fondation d’une société de malfaiteurs, ou
l’affiliation à cette société.
Je dis: _abstraction faite de ses idées et des écrits qui les
expriment_. Car les questions qu’on vous pose ne vous chargent pas
d’examiner la moralité ou le danger de ces écrits.
Ces écrits ne relèvent ni de votre examen ni de votre juridiction.
Ceux qui semblaient coupables ont été punis par des condamnations
précédentes.
Les autres sont:
Ou la brochure de 1883 publiée sous le pseudonyme _Jehan le Vagre_;
Ou les articles parus dans le _Révolté_ jusqu’en 1887;
Ou les articles parus dans la _Révolte_ jusqu’en 1893.
Si, volontairement, on ne les a pas poursuivis, c’est qu’apparemment ils
ne tombaient pas sous le coup des lois existantes; et, si on a oublié de
les poursuivre, ils sont je ne sais combien de fois couverts par la
prescription.
Quant aux écrits futurs, vous n’avez à vous en préoccuper ni au point de
vue juridique ni au point de vue moral.
Ni au point de vue juridique: car le délit n’est pas commis encore.
Ni au point de vue moral: car, si le délit est commis, n’ayez crainte,
Messieurs les Jurés, on vient de nous fabriquer une bonne petite loi qui
atteint beaucoup d’autres écrits que ceux de Jean Grave et forcera
beaucoup d’autres penseurs à retourner, comme le sage, sept fois, sinon
la langue dans la bouche, du moins la plume dans l’écritoire, avant de
se hasarder à lâcher un bout de chronique!
Le bon sens et la loi concentrent donc vos attentions sur un point
unique:
Jean Grave s’est-il, par un fait matériel, extérieur, affilié à une
société quelconque?
Quand je dis _quelconque_, je me trompe, quoique, aujourd’hui, en
matière de preuve, l’adjectif soit fort à la mode.
La loi dont on vous demande l’application veut «une société formée dans
le but de préparer ou de commettre des crimes contre les personnes ou
les propriétés». (Art. 1er).
Ces crimes, j’imagine, ne pouvant être des écrits, sont des attentats
matériels: explosions, vols, assassinats.
Le mot _attentat_ se trouve, d’ailleurs, en toutes lettres, dans le
rapport de M. Bérenger, et l’honorable sénateur, visant des malheurs
trop connus, précise et parle «d’attentats qui répandent la destruction
et la mort sur un grand nombre de victimes».
La question qui se pose est donc la suivante:
Vous a-t-on prouvé que Jean Grave s’est affilié à une _association_ dont
le but était de commettre des crimes?
Vous a-t-on prouvé qu’il s’est _associé_, tout au moins _entendu_, avec
les hommes assis à ses côtés?
Jean Grave s’est-il, dans ce but, affilié à Sébastien Faure, à Fénéon, à
Chatel, à tous les autres?
Montrez-moi le concert criminel établi entre lui et ces hommes!
Montrez-moi, du moins, les relations, orales, écrites, pécuniaires,
qu’il a entretenues avec eux!
En lisant la procédure, j’ai été stupéfait.
Je m’attendais à trouver, non une preuve--je savais qu’elle n’existait
pas--mais tout au moins une présomption, un indice, un témoignage, cette
_chose quelconque_ dont on semble désormais disposé à se contenter.
Qu’ai-je vu?
Le magistrat instructeur commence par lire à Jean Grave un écrit
incendiaire: vous croyez que c’est la _Révolte_ et que c’est signé de
Jean Grave?
Du tout. C’est un recueil qui s’intitule: _Recueil international_!
Et Jean Grave de répondre:
«Je n’accepte pas les théories de l’_International_. J’ai toujours
refusé d’entrer en relation avec les rédacteurs de ce journal, parce que
je le considérais comme un journal subventionné par la police.»
Et il ajoute ces mots que je vous signale parce qu’ils sont la meilleure
formule de l’état d’esprit de Jean Grave et le résumé le plus net de ses
théories:
«Je ne suis pas partisan de la violence pour la violence. Mais la
violence découlera nécessairement de la situation.»
Ce qui est une opinion, vraie ou fausse, mais partagée à l’heure
actuelle par beaucoup de bons esprits!
C’était l’opinion de Béranger, quand il prédisait:
«Nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions.»
Le dramatique génie de Victor Hugo--le voyant magnifique--a terriblement
précisé la prédiction de Béranger:
«Le siècle ne finira pas sans une grande révolution.»
C’est, à tort ou à raison, l’impression de Jean Grave. Et cette
impression ne tombe, j’imagine, sous le coup d’aucun texte de loi!
La réponse de Jean Grave était topique!
Alors, M. le juge d’instruction renferme l’_International_ et, bien
qu’il vienne d’affirmer à Jean Grave qu’il ne s’agit pas le moins du
monde de ses idées, il exhibe--devinez quoi?--_La Société mourante et
l’Anarchie_!... Et il relit de cet ouvrage, très aridement doctrinal,
les quelques extraits qui motivèrent le procès que vous savez!
De sorte qu’un esprit mal fait pourrait croire qu’à l’heure actuelle,
c’est encore _La Société mourante et l’Anarchie_ qu’on traduit à cette
barre, et que, les circonstances atténuantes accordées par vos
prédécesseurs, n’ayant permis d’infliger à Jean Grave que deux ans de
prison, on vient vous demander de compléter leur besogne en accordant au
Parquet un petit supplément de vingt ans de travaux forcés!...
(Mouvement prolongé).
Ce que je voudrais, pour avoir un terrain de discussion, c’est une
lettre de Jean Grave écrite à ses coaccusés, qui le mette en rapports
criminels avec eux, qui me le montre préparant des vols ou des
assassinats.
Car, enfin, si Jean Grave est tout seul, il n’a pu s’associer! Pour
s’associer, c’est comme pour se marier, il faut être au moins deux! Les
malfaiteurs eux-mêmes ne sauraient échapper à l’empire de cette
nécessité.
Jean Grave a-t-il avec les Trente ou du moins quelques-uns d’entre eux,
avec Sébastien Faure, avec Chatel, avec Brunet,--je parle de ceux qu’il
a vus une fois ou deux, car il ne connaît pas les autres,--a-t-il formé,
je ne dis pas une association, mais un de ces «groupes d’études», un de
ces groupes éphémères qui sont l’unique ressource de M. l’avocat
général?
Montrez-moi, je vous prie, Jean Grave se réunissant avec Sébastien
Faure, avec Brunet, avec Chatel, où vous voudrez, dans la rue, sur la
place publique, pour étudier quoi que ce soit.
Montrez-les-moi se concertant, précisant le but à atteindre!
Je crois que leur groupe eût manqué de cohésion, et qu’une étude
préalable ne leur eût pas fait de mal.
Sébastien Faure vous a dit:
«J’ai bien à peu près les idées de Jean Grave; mais je ne suis pas du
tout de son avis sur la question du vol!»
Ce qui a son intérêt, quand il s’agit d’une entente en vue de voler les
bourgeois!
On passe à Chatel, et Chatel de dire:
«C’est vrai, je suis bien anarchiste, mais pas du tout à la manière de
Sébastien Faure et de Grave!»
Chatel se rassied et Brunet se lève:
«Je suis anarchiste, dit-il; mais entre mon anarchisme et celui de Jean
Grave, de Chatel ou de Faure, il y a autant de ressemblance qu’entre le
jour et la nuit!»
Et il vous explique qu’il n’est pas intransigeant, qu’il s’accommoderait
à la rigueur de quelques-unes de nos institutions présentes et qu’à ses
yeux l’idée des syndicats pourrait servir de base à la société future.
Eh bien! en fait d’anarchismes, en voilà, me semble-t-il, quatre qui
voudraient se battre plutôt que s’associer; et, si jamais ils forment un
groupe d’études, avant de se concerter pour agir, ils feront bien de se
concerter pour s’entendre!
L’anarchisme de Grave, c’est l’anarchisme doctrinaire; l’anarchisme de
Faure, c’est l’anarchisme brillant; l’anarchisme de Chatel, c’est
l’anarchisme esthétique; l’anarchisme de Brunet, c’est l’anarchisme
opportuniste!...
BRUNET, interrompant.--Je vous remercie beaucoup! (Hilarité générale).
Me DE SAINT-AUBAN.--Brunet, sur les mânes de Proudhon, votre maître à
tous, je vous jure que je n’ai pas eu le moins du monde l’intention de
vous blesser, et je retire de grand cœur l’épithète, en effet,
injurieuse, qui est étourdiment tombée de ma bouche... (Rires et
bravos).
Le fait de vouloir que ces quatre anarchismes, qui n’ont qu’un point
commun, celui _de ne pas s’entendre_, aient néanmoins conclu une
_entente_ dans le seul but appréciable d’inaugurer la loi nouvelle et
d’attraper vingt ans de travaux forcés, n’est-ce pas là le signe d’un
cinquième anarchisme, qui n’est pas le moins périlleux? Je l’appellerai,
s’il vous plaît: l’anarchisme judiciaire... (Mouvement).
Voyons! Vous dites que Jean Grave s’affilie: donnez-lui des affiliés!
Vous avez eu tout le temps de réunir vos pièces! Vous avez grandi
jusqu’à son apogée l’art policier de la perquisition! Vous avez arrêté
des centaines d’anarchistes! Vous les avez emprisonnés, mis au secret!
Vous n’avez rien négligé pour les faire parler! Si vous les avez
relâchés, c’est qu’ils n’étaient pas coupables. S’ils n’étaient pas
coupables, c’est qu’ils n’étaient pas associés? S’ils n’étaient pas
associés, comment Jean Grave a-t-il pu s’affilier à leur association?
Et pourtant, cette foule anonyme, invisible comme une fiction, qui
échappe au banc des assises et ne fournit à votre parole que l’image
imprécise d’un péril indéterminé, vous vous tournez vers le jury et vous
dites:
«Voilà l’association organisée par Jean Grave! Ces êtres, que je ne
connais pas, que je ne puis vous livrer, parce que je les ignore, ou
que, les ayant arrêtés, j’ai dû les relâcher faute de preuves, ces êtres
fictifs ou absents, ces innocents ou ces fantômes, voilà les malfaiteurs
avec qui Jean Grave s’entend pour détruire la bourgeoisie!»
Étrange association où il n’y a point d’associés!
Affiliation bizarre qui consiste en un journal et où il n’y a d’affiliés
que les numéros de la _Révolte_!
Entente inouïe jusqu’alors, qui ne repose que sur des phrases, et où les
seuls complices sont des idées et des mots!
C’est ce que M. l’avocat général appelle:
«L’association par la voie du journal!»
Définition qu’il complète par cette autre non moins étonnante:
«Entente entre gens qui ne se connaissent pas, en vue de commettre des
faits qui ne se sont pas produits!» (Hilarité).
Voyons, discutons un peu:
La brochure de 1883, j’admets, si vous voulez, qu’elle trace l’esquisse
d’un plan, qu’elle invente ou réédite le projet de certains groupements,
qu’elle ait conçu, une minute, un projet d’entente où «la propagande
théorique aurait pu servir à masquer la propagande par le fait».
Soit; mais, si la brochure de 1883, dans ce procès, est quelque chose,
elle est, elle ne peut être qu’un plan! Et, pour l’application d’un
texte voté en 1893, qu’importe un plan conçu en 1883, si, en 1893, ce
plan n’est pas réalisé?
Or, je vous dis: le plan de 1883 a été abandonné par Grave lui-même dans
l’esprit duquel s’est accomplie une évidente évolution.