Ce fut le procès des hommes qu’on a nommés les _Intellectuels de
l’anarchie doctrinale_, par antithèse avec les _Propagandistes par le
fait_.
Les événements générateurs de ce grand drame judiciaire ont trop ému
l’opinion pour n’être pas restés gravés dans toutes les mémoires.
On se rappelle en quelles terribles circonstances fut hâtivement votée
et promulguée la fameuse loi du 19 décembre 1893 relative aux
_associations de malfaiteurs_.
En même temps qu’on votait la loi, on ouvrait une instruction confiée
à M. le juge Meyer.
Le 10 juillet 1894, un arrêt de la chambre des mises en accusation
renvoya devant la cour d’assises de la Seine les trente accusés
désormais célèbres sous ce seul nom: _Les Trente_, comme coupables de:
S’être, depuis le 19 décembre 1893, à Paris, _affiliés à une
association_ formée dans le but de préparer ou de commettre des crimes
contre les personnes ou les propriétés, ou d’avoir _participé à une
entente_ établie dans le même but.
Parmi les Trente, cinq ne comparurent point. C’étaient: _Paul Reclus_
(le neveu de l’illustre savant Élysée Reclus), _Cohen_ (le traducteur
d’_Ames solitaires_, la pièce de Haupman), _Duprat_, _Martin_ et
_Pouget_. Depuis, la cour, jugeant par _contumace_, c’est-à-dire sans
l’assistance du jury, a, par arrêt du 31 octobre 1894, condamné chacun
d’eux au maximum de la peine, soit _vingt ans de travaux forcés_.
Les vingt-cinq accusés présents et déférés au verdict du jury étaient:
_Jean Grave_, _Sébastien Faure_, _Chatel_, _Ledot_, _Matha_, _Agnéli_,
_Bastard_, _Paul Bernard_, _Brunet_, _Billon_, _Soubrier_, _Daressy_,
_Tramcourt_, _Chambon_, _Malmaret_, _Fénéon_, _Chéricotti_, _Ortis_,
_Bertani_, _Liégeois_, _la veuve Milanaccio_, _la fille Cazal_, _la
femme Chéricotti_, _la veuve Belloti_ et _Louis Belloti_.
Outre le crime politique relevé contre eux, Ortiz et sa bande avaient
à répondre de divers délits de droit commun, et, de ce chef, ils
furent condamnés par le jury.
Mais le verdict, négatif sur toutes les questions relatives à
l’_association_ prétendue, acquitta les écrivains, les orateurs--les
_Intellectuels_, pour reprendre le mot consacré.
En tête de ces derniers comparaissait Jean Grave, le principal
rédacteur du journal _La Révolte_, le moderne théoricien de
l’anarchisme scientifique, dont, aux yeux de l’accusation, les livres
et les écrits avaient organisé la _secte_ et créé l’_entente_
poursuivie.
A côté de Jean Grave s’asseyait Sébastien Faure, le brillant apôtre du
nouveau système, l’infatigable orateur de réunions publiques, défendu
par Me Desplas. (La plaidoirie de Me Desplas a paru in extenso dans le
numéro de la _Libre Parole_ du 12 août 1894).
Ensuite, les mieux désignés à l’attention publique comme à l’effort du
réquisitoire étaient: _Chatel_, le directeur de la _Revue Libertaire_,
l’esthète audacieux; _Fénéon_, employé au ministère de la guerre, le
_critique aigu_, comme l’a appelé M. Stéphane Mallarmé.