Non, n’est-ce pas? Vous le proclamez incapable de songer au bien
d’autrui!
Mais M. Grave est partisan du _communisme_: il veut abolir la propriété
bourgeoise, il croit que la révolution prochaine aura pour mission de
l’abolir; c’est sa doctrine--fausse peut-être--mais enfin une doctrine
dont il n’est pas le promoteur; Proudhon et beaucoup d’autres
l’inventèrent avant lui.
Voilà pourtant le délit dont l’accuse votre parole! Rêver une société
autre que celle où vous régnez, c’est provoquer au vol! C’est être un
criminel!
Mais alors, mettez Jean-Jacques Rousseau à côté de Jean Grave!
Cela vous peine, Monsieur l’Avocat général? Jean-Jacques Rousseau est le
père de la Révolution dont vous êtes le fils; Jean-Jacques Rousseau est
donc votre grand-père; vous le voyez, je vous laisse en famille; n’ayez
crainte, je vous y laisserai tout le temps... (Hilarité).
Jean-Jacques Rousseau a écrit;
«Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire: «Ceci est à
moi», fut le vrai fondateur de la société civile! Que de crimes, de
misère et d’horreur eût épargnés au genre humain celui qui, arrachant
les pieux et comblant les fossés, eut crié à ses semblables:
«Gardez-vous d’écouter cet imposteur, vous êtes perdus si vous oubliez
que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne.»
Ironie des choses! Vous traduisez en cour d’assises l’homme qui, fidèle
à vos principes, veut renverser les bornes posées par l’usurpateur que
Jean-Jacques Rousseau flétrissait!...
Vous reprochez à M. Grave d’avoir dit que la révolution prochaine
dévastera vos études d’avoués et de notaires, qu’elle brûlera tous les
titres de la propriété bourgeoise: vous oubliez vos décrets jacobins,
vous oubliez vos décrets du 18, du 19 juin, du 25 août, ordonnant de
brûler sur la place publique les titres du monde détruit!
Vous oubliez le tombereau symbolique qui porta sur la place de Grève les
chartes du régime vaincu, le feu de joie qu’elles alimentèrent et la
ronde de la foule autour de ce feu de joie!
Vous oubliez--ce sont vos archives, vos documents officiels qui
parlent--qu’en 1790, de sinistres jacqueries éclatèrent sur toute la
surface du territoire, et que ces jacqueries étaient le fruit de
provocations épouvantables, et que ces provocations provenaient des
députés du Tiers, particulièrement (voyez Taine, tome I, page 294, ou
plutôt les pièces qu’il copie), particulièrement des _procureurs_ et des
_légistes_, ces ancêtres des avoués et des notaires... (hilarité)...
lesquels écrivaient à leurs commettants des lettres incendiaires
aussitôt affichées dans tous les villages!
Après cela, si vous êtes sincères, allez mettre Jean Grave en prison!
Pensez-vous sérieusement que cela vaille, je ne dis pas cinq ans, mais
huit jours, mais un jour, mais une heure de cellule, d’avoir prédit que,
si l’on fait aux bourgeois ce qu’ils ont fait aux prêtres et aux nobles,
on emploiera contre eux les moyens qu’ils ont indiqués?
On vous menace: défendez-vous! On vous attaque: vengez-vous! Oui, parlez
de vengeance, mais ne parlez pas de justice! Votre justice, à défaut
d’un principe éternel, se réduit aux proportions modestes d’un instinct!
Oui, vous n’êtes que des instinctifs! Allons! Frappez, mais ne maudissez
pas! Vous avez droit à la vengeance, mais vous n’avez plus droit au
Verbe!... (Mouvement prolongé).
Vous voulez faire donner à Jean Grave cinq ans de prison pour avoir
médit de la Patrie et de l’Armée, pour avoir excité le soldat à
l’indiscipline, pour avoir provoqué au meurtre d’un officier.
Ici encore, méfiez-vous de la méthode de M. l’avocat général: elle est
plus meurtrière que la prose de Grave. Elle consiste toujours à fouiller
les 300 pages du livre pour trouver les deux lignes qui, isolées, feront
pendre leur homme. Elle consiste à vous présenter comme un système
raisonné, comme un froid syllogisme, ce qui n’est, en réalité, que la
chute fébrile d’une période qui termine un chapitre consacré à l’idée de
Patrie.
La Patrie!
Certes, je ne suis pas suspect, Messieurs les Jurés. Je suis de ceux
dont le cœur la vénère; et, dans le domaine de la Pensée, par la parole
et par la plume, j’ai essayé de la défendre contre ceux qui ne veulent
plus, qui ne peuvent plus y croire.
Mais force m’est de reconnaître que des cerveaux plus grands que moi
l’ont traitée de dangereuse chimère et de malfaisante utopie.
«Quand je songe--s’écrie Tolstoï--à tous les maux que j’ai vus et que
j’ai soufferts, provenant des haines nationales, je me dis que tout cela
repose sur un grossier mensonge: l’amour de la Patrie.»
Et Victor Hugo prophétise:
«Au vingtième siècle, _la guerre sera morte_, l’échafaud sera mort, la
haine sera morte, _la frontière sera morte_: l’homme vivra!»
Je ne plaide pas cette cause, messieurs, je cite les grands hommes qui
s’en firent les avocats.
La défendons-nous bien, la Patrie, contre les soupçons de la Pensée? Au
lieu de traquer les écrivains qui la critiquent, ne ferions-nous pas
mieux de traquer les bandits qui la déshonorent?
Est-ce Victor Hugo, est-ce Tolstoï, est-ce Jean Grave--si sa modestie me
permet de le nommer après de si grands noms--qui, à l’heure actuelle,
font courir les plus graves périls à l’idée de Patrie?
Sous ce titre: _Les Sans-Patrie!_ mon éloquent confrère, M. le député
Viviani, écrivait hier un bel article.
Il dénonçait les _hauts bandits de la Finance_--ce sont ses propres
termes--qui sont en train d’écouler sur le marché français les 100
millions de rentes italiennes qu’on n’a pu vendre ni à Rome ni à Berlin.
La Bourse est comme ces oiseaux de proie qui déshonorent tout ce qu’ils
touchent. Elle a déshonoré la Propriété: elle souille la Patrie!
Les voilà, les Sans-Patrie! Les Sans-Patrie, qui transformeront les
citoyens du monde entier en Sans-Culottes--au sens propre du terme,
puisqu’au train dont vont les choses ils ne leur laisseront bientôt plus
une paire de pantalons. (Mouvement).
Et M. Viviani ajoutait ces lignes, dont je lui laisse la responsabilité,
mais que j’ai le droit de reproduire à titre de document, puisqu’il les
a versées dans le domaine public:
«Le gouvernement laisse faire. Il traque les socialistes, les fait
diffamer par sa presse, ose leur reprocher de ne pas aimer le pays.
_Seulement il protège les misérables qui dépouillent, exploitent,
trahissent la Patrie! On a voté des lois contre les associations de
malfaiteurs. Quand est-ce qu’on va les appliquer?_»
Je ne plaide pas contre le gouvernement, Messieurs les Jurés; je n’en ai
cure.
Je ne plaide pas pour les socialistes; ils ne m’en ont pas chargé.
Mais je dis à M. l’avocat général: nous sommes tous solidaires. Car,
sous couleur de traquer l’Anarchie, vous traquez la pensée humaine.
Aujourd’hui, vous poursuivez Jean Grave comme anarchiste; demain, vous
poursuivrez des socialistes, sous prétexte qu’ils confinent à
l’Anarchie; après-demain viendra le tour d’autres penseurs qui ne sont
ni des socialistes, ni des anarchistes, mais que vous poursuivrez parce
qu’ils sont des penseurs libres et que vous n’admettez pas les penseurs
libres--vous autres les libres-penseurs!
Vous êtes dans l’arbitraire, vous tomberez dans l’oppression; car
l’arbitraire n’est pas une surface plane sur laquelle on s’arrête:
l’arbitraire est une pente, et cette pente, on ne la remonte pas, on la
descend, on la descend jusqu’à la tyrannie!
Et pour compléter votre fameuse loi du 11 décembre 1893, j’attends une
jurisprudence qui nous donnera du malfaiteur la définition suivante:
«Doit être emprisonné comme malfaiteur tout homme qui osera penser que
tout n’est pas pour le mieux dans la meilleure des républiques.»
Eh bien! vous pouvez m’emprisonner avec les autres, Monsieur l’Avocat
général.
Sans épouser la doctrine, ni la théorie de personne--ce n’est pas mon
affaire ici--je me permets de vous dire:
«Vous défendez la propriété: quand donc traquerez-vous les _hauts
bandits de la Finance_?
«Vous défendez la Patrie: quand donc traquerez-vous la pieuvre
cosmopolite dont les hideux tentacules enlacent tous les peuples et leur
sucent tout leur sang?»
Je me permets de vous dire avec Viviani:
«Vous avez fait des lois contre les malfaiteurs, vous les appliquez aux
anarchistes d’en bas: quand les appliquerez-vous aux anarchistes d’en
haut?
«Vous les appliquez aux anarchistes de la Pensée: quand les
appliquerez-vous aux anarchistes de la Bourse?
«Vous les appliquez à ceux que vous accusez de faire sauter les
édifices: quand les appliquerez-vous à ceux qui font sauter les
consciences?» (Bravos! marques d’assentiment prolongées).
Ah! certains bourgeois qui croient incarner la Patrie ont de drôles de
manières de la défendre--la Patrie!
Et l’on s’étonne si la Patrie se discrédite, si les écrivains, les
penseurs, tendent de plus en plus à la confondre avec l’_État_,
c’est-à-dire avec cet assemblage de lois contingentes et d’artificielles
conventions qui changent tous les siècles ou tous les demi-siècles, ne
gardant que ce caractère commun d’opprimer toujours les faibles au
profit de quelques gros messieurs qui, à notre époque, ne sont que
_gros_, puisqu’ils n’ont même plus cette circonstance atténuante d’être
_grands_!
On s’étonne si Jean Grave, qui se souvient de Tolstoï, ne voit dans la
Patrie qu’une façade hypocrite pour masquer les égoïsmes de l’État
bourgeois?
On s’étonne s’il écrit:
«Ce fut l’idée géniale de la bourgeoisie de substituer l’autorité de la
nation à celle du droit divin.»
Avant lui, un homme qu’on n’a pas encore, que je sache, inquiété pour sa
propagande anarchiste, l’honorable M. Yves Guyot, avait émis la
considération suivante:
«La foi en l’État est une transformation de l’idée religieuse.»
Que voulez-vous? l’idée religieuse se transforme une fois de plus--et ce
n’est pas fini, Messieurs les Gouvernants!
Vous avez tué le bon Dieu pour en faire hériter l’État. Les vôtres
s’aperçoivent qu’on s’est moqué d’eux, et, à leur tour, ils envoient
l’État rejoindre les vieilles lunes!
Ce n’est que le premier pas de l’évolution nécessaire.
Plus ils iront, plus les peuples se détacheront de l’État.
Chamfort--l’ami de Mirabeau--un des soldats de la Révolution française,
a écrit: «_Un heureux instinct_ semble dire au peuple: Je suis en guerre
avec tous ceux qui me gouvernent, qui aspirent à me gouverner, même avec
ceux que je viens de choisir moi-même.»
Le même Chamfort ajoutait: «En voyant les brigandages des hommes en
place, on est tenté de regarder la société comme un bois rempli de
voleurs _dont les plus dangereux sont les archers préposés à la garde
des autres_.»
Vous entendez bien que les _archers_, dans la pensée de Chamfort, ce
sont les gendarmes, quel que soit l’uniforme dont la garde-robe
nationale les ait affublés!
Thomas Paine, l’illustre Conventionnel, l’auteur des _Droits de
l’homme_--encore un grand ancêtre, Monsieur l’Avocat général! car, vous
l’observez, je ne cite que des gens irréprochables, des Conventionnels,
des Girondins, des Constituants, des Philosophes du dix-huitième siècle!
Je vous laisse en famille: n’ayez crainte: vous y resterez tout le
temps--Thomas Paine complétait ainsi la pensée de Chamfort:
«De mémoire humaine, le métier de gouvernant a toujours été monopolisé
par les individus les plus ignorants et les plus canailles de
l’humanité!»
Vous voyez. Messieurs les Jurés, qu’on n’a attendu ni M. Élisée Reclus,
ni M. Jean Grave, pour dire cela au peuple! Voilà plus de cent ans qu’on
a commencé à le lui dire, et voilà plus de cent ans qu’on le lui répète.
Le peuple en est convaincu. Il sait aujourd’hui que les politiciens de
tous poils, qu’ils soient vêtus de blanc, de noir ou de rouge, lui
chanteront la même antienne et ajouteront un nouveau chapitre au livre
déjà si long des mensonges de l’humanité.
Il n’en veut plus. Il en est désabusé--pas plus de ceux-là que des
autres, de tous, quel que soit leur nom. Ce qu’il abhorre, c’est la
_politique_, cette science bourgeoise inventée pour servir de masque au
Parlementarisme bourgeois.
Le malheur est que le discrédit dans lequel tombe l’État rejaillit
forcément sur l’Armée.
En effet, l’Armée, en temps de paix, apparaît comme une sorte de
gendarmerie gigantesque au service de l’État: et plus l’État semble
oppresseur, plus il couve de sourdes haines contre l’Armée, instrument
de ses oppressions.
Ces mots ne sont pas de moi. Ils ne sont pas de M. Grave. Ils sont d’un
poète exquis, du poète à la Tour d’Ivoire, de M. Alfred de Vigny:
«L’Armée moderne, sitôt qu’elle cesse d’être en guerre, devient une
sorte de gendarmerie. _Elle se sent comme honteuse d’elle-même_ et ne
sait ni ce qu’elle fait, ni ce qu’elle veut.»
Ce terme _honte_ accolé au mot _Armée_, je ne sais rien de plus terrible
ni de plus sacrilège.
Toutes les indisciplines ne sont-elles pas contenues en germe là-dedans?
Vous voulez faire donner cinq ans de prison à M. Grave parce que son
livre, si les soldats l’avaient lu, aurait pu «les dissuader de se
courber sous la discipline abrutissante»!
Poursuivrez-vous la prochaine édition des _Souvenirs de jeunesse_ de M.
Renan, dans lesquels il raconte qu’il n’aurait jamais pu se faire à la
discipline militaire, et que, si on l’avait contraint d’être soldat, il
aurait déserté?
Ce passage est infiniment plus dangereux, je vous assure, que celui que
flétrit votre acte d’accusation.
Car l’édition poursuivie n’a pu visiter la caserne: Vous savez qu’elle
n’a visité que des journalistes.
Tandis que, à la caserne, on trouve quelquefois des livres de Renan; et
le soldat qui tombe sur les lignes relevées, le soldat auquel on a donné
huit jours de prison qu’il ne méritait pas et qui est mécontent de son
capitaine, le soldat songera:
«Tiens! mais M. Renan, c’est une gloire de l’humanité! M. le ministre
l’a dit en inaugurant son dernier buste! Si une gloire de l’humanité
affirme qu’elle n’aurait pu se faire à la discipline et aurait déserté
pour s’y soustraire, pourquoi n’imiterais-je pas cette gloire?»
Le syllogisme est des mieux construits, et il peut bien produire la
propagande par le fait, car un soldat déserte plus facilement qu’il ne
crève le ventre à son capitaine.
Est-ce que M. Jean Grave l’a jamais dit à un soldat, de crever le ventre
à son capitaine?
Il dit, ce qui est exact, que lui crever le ventre ou lui envoyer une
gifle, cela revient absolument au même, puisque, s’il lui crève le
ventre, il sera condamné à mort, et que, s’il lui envoie une gifle, il
le sera également, aux termes du Code militaire qu’à peu près
unanimement nous trouvons un peu excessif.
Mais finissons-en une fois pour toutes avec cette inique méthode qui
consiste à isoler deux lignes d’un livre tout entier, à présenter comme
la dominante d’un ouvrage ce qui n’est que la conclusion fébrile d’une
période en chaleur.
Si vous voulez trouver une provocation au meurtre des soldats de l’armée
française, ce n’est pas dans Jean Grave qu’il faut la chercher: c’est
plus loin et plus haut.
Écoutez cette page; Victor Hugo s’adresse aux Belges:
«_Peuples! Il n’y a qu’un peuple! Si Bonaparte arrive, si Bonaparte vous
envahit, traînant à sa suite... cette armée... ces régiments dont il a
fait des hordes... ces prétoriens... ces janissaires... qui auraient pu
être des héros et dont il a fait des =brigands=_; s’il arrive à vos
frontières, _courez aux fourches, aux pierres, aux faulx, aux socs de
vos charrues, prenez vos couteaux, prenez vos fusils, prenez vos
carabines: faites cela!_»
Ces _hordes_, ces _janissaires_, ces =brigands=, c’était l’armée
française!... (Longue sensation).
Car si l’armée française n’est respectable que sous la République, comme
les trois quarts du siècle nous fûmes en monarchie, on a pu, trois ans
sur quatre, mépriser l’armée française!
Eh bien! je vous le demande, si la haine politique, la haine de parti a
pu, chez un grand homme, s’égarer au point de crier à l’étranger:
«Assassine l’armée française!», quoi d’étonnant que les indignations
sociales d’un jeune polémiste lui aient soufflé quelques lignes ardentes
qui sont de bien pâles choses à côté de la provocation épouvantable
sortie des lèvres du grand Victor Hugo!
Vous avez pardonné à Victor Hugo. Vous l’avez mis au Panthéon et vous
l’y avez fait conduire par ces soldats de l’armée française que jadis il
avait traités de hordes et de brigands!
Et vous voulez condamner Grave à cinq ans de prison pour sauver
l’honneur de l’Armée!...
O logique de votre justice!
Vous voulez aussi condamner Grave à cinq ans de prison parce qu’à la fin
d’un chapitre où il retrace la barbarie de certains patrons qui abusent
de la machine humaine, qui ont un caillou dans le cœur et des écus à la
place d’entrailles, il songe que, si les martyrs d’une exploitation sans
vergogne tuaient un de ces patrons, peut-être que la leçon servirait
d’exemple aux autres!
Cette indignation du penseur, vous la taxez d’apologie!
Mais pourquoi ne pas poursuivre tant d’autres indignations?
Écoutez ces lignes, Monsieur l’Avocat général. Je les emprunte à un
journal qui n’est pas le journal _La Révolte_: c’est le journal de M. de
Goncourt.
Le 13 janvier 1871, il s’étonne que la population _meure de faim_, reste
impassible, quand des boulangers--il en cite un: je ne le nomme
pas--offrent aux riches du _pain blanc_ et des _croissants_, lorsque des
marchands leur procurent du _gibier_ et de la _volaille_. Son étonnement
s’irrite, s’exaspère et s’écrie à la fin:
«Quand je lisais dans le journal de Marat les dénonciations furibondes
de l’_Orateur du Peuple_ contre la classe des épiciers, je croyais à de
l’exagération maniaque. Aujourd’hui, je m’aperçois que Marat était dans
le vrai. _Pour ma part, je ne verrais aucun mal à ce qu’on accrochât à
la devanture de leur boutique deux ou trois de ces égorgeurs
sournois..._
«_Peut-être quelques assassinats intelligemment choisis sont, dans les
temps révolutionnaires, le seul moyen pratique de retenir la hausse dans
les limites raisonnables._»
Elle est jolie, la provocation! Elle est jolie, l’apologie!
Et quand le même de Goncourt, songeant à tous ces oisifs qui vivent des
sueurs du peuple, s’écrie:
«=Ce serait un grand débarras de la bêtise chic et de l’imbécillité
élégante qu’une machine infernale qui, par un beau jour, tuerait tout le
Paris faisant, de quatre à six heures, le tour du lac du bois de
Boulogne!...=»
Oui ou non, provoque-t-il à l’assassinat?
Quand c’est du de Goncourt, vous souriez: c’est de la littérature!
Quand c’est du Grave, vous frémissez: c’est de l’anarchie!
Eh bien! moi, je vous dis: j’ignore ce que c’est; mais ce que vous
faites, vous, ce n’est pas de la justice!
Allons! soyez francs! Déchirez le voile!
Ce ne sont ni les excès, ni les excitations d’une pensée que vous
traduisez en cour d’assises: c’est la pensée elle-même.
Ce n’est point parce que M. Grave a écrit des paroles imprudentes ou
criminelles que M. l’avocat général vous le défère. C’est parce que M.
Grave a formulé une théorie scientifique qui est en contradiction avec
celle de M. l’avocat général. Ou si vous préférez, le crime de M. Grave
consiste dans l’expression même de sa théorie.
Ce n’est pas un homme qu’on veut emprisonner: c’est une idée.
On demande au Jury moderne de condamner un système politique, comme, au
siècle de Louis XIV, on eût demandé au Parlement ou à la Sorbonne de
condamner un traité sur la grâce ou la transsubstantiation.
Ma comparaison vous déplaît? Je la change:
On demande au Jury moderne de condamner un système qui se prétend celui
de l’avenir, comme on eût demandé au Parlement ou à la Sorbonne de
condamner qui, deux siècles trop tôt, eût exposé les principes de la
société moderne.