M. l’avocat général vous dit:

La théorie que j’accuse, si elle était réalisée, supprimerait la

bourgeoisie!

Absolument comme le système bourgeois a, par sa réalisation, fait

disparaître la noblesse...

Chaque fois qu’on met une chose à la place d’une autre, on est obligé

d’enlever la première pour y mettre la seconde.

L’ancien Parlement eût sans doute condamné les principes de la société

moderne.

Pouvez-vous emprisonner les principes qui se donnent comme ceux de la

société future?

Je vous dis: non!

Pourquoi?

Parce qu’en condamnant, l’ancien Parlement fût resté logique avec

lui-même: c’était un pouvoir de droit divin.

Au lieu qu’en condamnant, vous vous infligeriez un démenti à vous-mêmes:

vous êtes un pouvoir de libre examen.

Vous êtes les fils d’une Révolution qui s’est faite précisément pour

rendre impossible la chose qu’on vous sollicite de faire aujourd’hui.

Vous pouvez condamner un homme; vous pouvez condamner un crime: vous ne

pouvez plus condamner une idée.

Vous ne pouvez que la discuter et la réfuter, si c’est possible.

Rassurez-vous, Messieurs les Jurés, et ne vous faites pas un monstre de

l’idée de M. Grave. Cette idée n’est pas le champignon dont vous parlait

tout à l’heure M. l’avocat général, et qui serait éclos, sans racine,

dans un délire fin-de-siècle. Elle n’est pas récente. Elle est vieille

de deux cents ans. Non seulement M. Grave n’a pas enrichi par ses bombes

le martyrologe bourgeois, mais il n’a pas même enrichi par son livre le

répertoire intellectuel de l’humanité.

Quelle est donc l’idée de M. Grave?

Elle se résume en deux propositions:

1º Si l’homme est mauvais, la faute en est imputable à l’outillage

social. Détruisons cet outillage: l’homme deviendra bon;

2º Pour prévenir le retour de l’outillage social, il faut arriver à

l’élimination complète du principe d’autorité.

_L’élimination complète du principe d’autorité et des institutions, des

pouvoirs qui le manifestent_: voilà le _moyen_ et la _fin_ de l’anarchie

scientifique dont le but est la réalisation du bonheur commun par la

suppression de la concurrence et l’harmonie des intérêts.

Je ne discute pas. Je ne réfute pas: j’expose.

Est-ce nouveau, cela?

Prenez Rabelais et lisez la description de l’abbaye de Thélème:

Plus de gouvernement, plus de contrainte, l’individualisme substitué

partout à la collectivité; et au-dessus de la porte, pour principe, la

loi unique: _Fais ce que veulx_--c’est-à-dire: _Fais ce que dois_,

puisque, par hypothèse, l’homme étant devenu bon, son _vouloir_

désormais se confond avec le _devoir_.

Ouvrez Voltaire: son héros Candide visite l’_Eldorado_, l’Éden rêvé par

l’esprit du philosophe. C’est comme l’abbaye de Thélème: pas de lois,

pas de contrainte; l’harmonie, le bonheur partout.

«Candide demanda à voir la cour de justice, le Parlement; on lui dit

qu’il n’y en avait point et qu’on ne plaidait jamais: il s’informa s’il

y avait des prisons, et on lui dit que non.»

Proudhon, dans les temps modernes, précise cet idéal, l’arrache au pays

des rêves, le fixe dans celui des idées positives.

Ouvrez l’_Encyclopédie générale_ de M. Ranc au mot _Anarchie_.

L'histoire sociale au Palais de justice. Plaidoyers philosophiques · 第 48 / 66 题