LE RÉQUISITOIRE

La parole est donnée à M. Bulot, avocat général. Son réquisitoire dure

deux heures dix minutes exactement. Il se compose d’un grand nombre de

citations du livre de M. Jean Grave. Les citations ont donné à

l’assistance l’impression d’un livre de doctrine, toujours vigoureux,

souvent hardi jusqu’à l’outrance, mais gardant, malgré tout, la saveur

d’une forte logique et d’une rare sincérité.

Le verdict du jury ayant été affirmatif, mais mitigé par des

circonstances atténuantes, la cour a condamné Jean Grave au maximum de

la peine applicable, c’est-à-dire deux ans de prison et mille francs

d’amende.

Messieurs les Jurés,

Quelques-uns d’entre vous ont siégé dans le procès de Léauthier; ils

contrôleront mes souvenirs.

Hier, à trois heures, M. l’avocat général disait: «Messieurs les Jurés,

Léauthier est un misérable! Frappez-le sans pitié!» Et il requérait

contre Léauthier la peine de mort.

Aujourd’hui, à la même heure--après un jour de réflexion--M. l’avocat

général a dit: «Messieurs les Jurés, vous n’avez pas condamné Léauthier

à la peine de mort; comme vous avez bien fait! Votre clémence est de la

justice!»

Ce qui prouve que tout est relatif en ce monde--même les réquisitoires

de MM. les avocats généraux!

J’imagine que les vingt-quatre heures qui vont suivre cette audience

produiront sur le cerveau de M. l’avocat général le même effet que les

vingt-quatre heures qui l’ont précédée.

Demain, si les affaires lui en laissent le loisir, si la recherche de

belles périodes ambitieuses de quelque verdict impitoyable n’absorbe pas

tout son esprit, il songera: «MM. les jurés n’ont pas écouté mes

cruelles réquisitions contre M. Jean Grave; comme ils ont bien fait!

Car, enfin, ce serait un remords éternel pour moi, un magistrat moderne,

un homme _très avancé_ (j’ai l’intention de vous faire un éloge,

Monsieur l’Avocat général) que d’avoir déterminé un jury de notre époque

à condamner un homme uniquement parce qu’il a pensé et parce que, ayant

pensé, il a eu le courage d’écrire!...»

Messieurs les Jurés, vous éviterez ce remords à M. l’avocat général.

Vous acquitterez Jean Grave, Vous l’acquitterez par des raisons

supérieures qui s’imposeront, je l’espère, à votre conscience et à votre

bon sens.

C’est à votre cerveau que je parle; c’est votre réflexion que la mienne

sollicite.

Oubliez toutes les préoccupations étrangères au débat.

L’accusé d’aujourd’hui n’est pas un poignard, un revolver, une bombe.

L’accusé d’aujourd’hui est un livre. C’est une œuvre de l’esprit; et

comme je vous vois très calmes, très bienveillamment attentifs, je puis,

au début même de mes observations, vous rappeler le mot de Joubert qui

s’impose à la justice aussi bien qu’à la critique: «Il faut juger les

choses de l’esprit avec l’esprit, et non avec la bile, le sang et les

humeurs...»

Ce livre n’est pas le fantôme, l’apparence d’un livre. Ce n’est pas un

délit embusqué sous la couverture d’un livre. C’est un livre véritable,

pris au sérieux par tous les gens qui pensent et réfléchissent, un

_livre_ au sens doctrinal, au sens élevé du mot. Ses allures

scientifiques, qui le dérobent au vulgaire, lui donnent plutôt un aspect

un peu rébarbatif, et, sans doute, à l’heure actuelle, il reposerait

doctement sur les rayons des librairies ou dans l’armoire des savants,

si la loi affolée de décembre 1893, qui a les griffes longues, n’était

allée, jusque dans le passé, l’agripper pour satisfaire son besoin de

persécution.

Voici comment le juge un contemporain.

Ceci est un article de M. Clemenceau. On vient de me le passer à

l’instant. Je lui emprunte quelques lignes qui formulent bien ma pensée.

M. Clemenceau n’est pas suspect d’anarchie; il n’a pas d’intérêt à son

triomphe; car si l’anarchie triomphait, en même temps que les

propriétaires, elle supprimerait les députés--ou ceux qui ont envie de

le redevenir.

«La loi contre la presse, écrit M. Clemenceau, fonctionne à la grande

satisfaction de M. Raynal. C’est maintenant le tour de M. Jean Grave,

coupable d’avoir écrit un livre intitulé: _La Société mourante et

l’Anarchie_.

«Je ne connais pas M. Jean Grave. Je ne sais de lui que ce qu’en a dit

M. Octave Mirbeau, dans un article du _Journal_. C’est un ouvrier

cordonnier dont l’âme s’est émue, dont l’esprit s’est ouvert au

spectacle des misères et des déchéances humaines.

«Le livre de M. Jean Grave a paru il y a plus d’un an. Personne n’y

vit, alors, de matière à poursuites. Pendant toute une année, il s’est

impunément étalé à la vitrine de tous nos libraires.

«Survient l’épidémie de bombes. M. Raynal profite de l’affolement des

députés pour leur faire voter, dans les transes, une loi de réaction

politique qui ne peut arrêter le bras d’aucun jeteur de bombes, mais,

qui, en haine d’une répression stupide, lancera peut-être un jour

quelque détraqué dans une violence criminelle.

«D’habitude, il est convenu que les lois n’ont pas d’effet rétroactif.

M. Antonin Dubost ne s’arrête pas à ces misères. En écrivant son

livre, il y a deux ans, M. Jean Grave aurait dû prévoir le règne de M.

Casimir-Périer. Le livre est saisi. M. Jean Grave est arrêté. Il a

déjà fait _un mois de prison préventive pour délit de presse_. Cela

seul eût soulevé les protestations les plus violentes, quand il y

avait un parti républicain.

«Ce livre, je viens de le lire, et mon jugement sur l’écrivain ne

diffère pas très sensiblement de celui de M. Mirbeau. La langue est

simple, claire et forte tout à la fois. La puissance de critique est

vraiment terrible. Que tous ceux qui vivent d’idées toutes faites,

reçues de la foule, se gardent d’ouvrir un pareil livre. Il ne peut

que les heurter violemment, sans faire jaillir en eux aucune lumière,

faute d’éléments appropriés. Pour ceux, au contraire, qui pensent par

eux-mêmes, qui ont des idées à eux--quelles qu’elles soient--qui ne

craignent pas de soumettre à la critique la plus impitoyable, à la

révision la plus radicale, leurs principes--tous leurs

principes--leurs doctrines--toutes leurs doctrines--ce livre est bon,

car il fait penser.

«Douze braves gens vont être invités à se prononcer sur le cas de M,

Jean Grave. Il est fort à craindre qu’ils n’aient pas lu son livre et

ne le jugent que sur des extraits habilement choisis. Avec un pareil

procédé, il n’y a pas un livre de médecine qui ne pût être condamné

pour outrages à la pudeur.

«Or, c’est de la médecine sociale que l’auteur a prétendu faire. Je ne

suis pas du tout pour sa thérapeutique. Mais, dans le siècle où nous

sommes, il n’est pas une institution, pas une idée, qui ne doivent

être en état d’affronter la critique. Somme toute, la bousculade

intellectuelle qui nous vient de M. Grave nous est salutaire, en ce

qu’elle éprouve notre faculté de résistance et nous met dans le cas

d’assurer nos jugements.

«Si les jurés lisent d’un bout à l’autre le livre de M. Grave, ils le

blâmeront certainement. Mais ils se diront en même temps que la

moindre réfutation sera d’un effet plus utile que des mois ou des

années de prison.»

Je vous ai cité cet article, messieurs, parce qu’il résume à merveille

le sentiment universel, l’impression des laborieux, des intellectuels,

des lettrés, l’opinion dont M. Mirbeau, M. Bernard, M. Paul Adam, vous

ont apporté l’écho.

Oui, le livre de M. Grave est un véritable livre. Voilà pourquoi il

passionne l’attention des lettrés. Voilà pourquoi il arracha une

remarquable préface à M. Octave Mirbeau, l’écrivain suggestif et

délicat, dont les feuilles du monde et du boulevard se disputent les

tantôt mélancoliques, tantôt railleuses, toujours très savoureuses et

très profondes réflexions.

Et pourtant, ce livre, M. l’avocat général réclame contre lui une

répression impitoyable! Il regrette de n’en pouvoir requérir une plus

impitoyable encore! Il veut le faire condamner à cinq ans de prison! Et,

dans ce but, il a épuisé toutes les ressources de sa dangereuse

tactique.

Pourquoi?

Si je me place, non au point de vue anarchiste, au point de vue de mon

client, mais au vôtre, Messieurs les Jurés, au point de vue bourgeois,

ce livre, quel mal a-t-il donc fait?

Quel mal aurait-il pu faire?

Raisonnez un peu:

Ce livre a eu deux éditions.

Ne parlons pas de la première: elle est vieille de dix mois; elle est

donc plus de trois fois couverte par la prescription--ce qui, entre

parenthèses, n’a pas empêché le parquet de la saisir, portant ainsi

atteinte à la propriété de l’éditeur. Telles sont les pratiques

d’aujourd’hui!...

Vous savez qu’en matière de presse la prescription est de trois mois.

A une époque où l’on prenait la peine et le temps de réfléchir, où les

lois étaient le produit de la méditation et non le fruit de l’épouvante,

un législateur remarquable énonçait, dans les termes qui suivent, les

motifs rationnels de cette courte prescription:

«Il est--disait M. de Serre--il est dans la nature des crimes et délits

commis avec publicité, et qui n’existent que par cette publicité même,

d’être aussitôt aperçus et poursuivis par l’autorité et ses nombreux

agents. Il est de la nature des effets de ces crimes et délits d’être

rapprochés de leur cause. Elle serait tyrannique, la loi qui, après un

long intervalle, punirait une publication à raison de tous ses effets

possibles les plus éloignés, lorsque la disposition toute nouvelle des

esprits peut changer du tout au tout les impressions que l’auteur

lui-même se serait proposé de produire dans l’origine; lorsqu’enfin le

long silence de l’autorité élève une présomption si forte contre la

criminalité de la publication.»

Chaque mot de ces phrases porte, et chaque mot défend le livre de M.

Grave.

Le parquet vous dit: «Ce livre est un explosif; frappez-le comme une

bombe!» Comment? Le parquet a été bien long à s’en apercevoir!... C’est

au bout de dix mois qu’un écrit, d’abord inoffensif, devient un danger

public? Au début, c’était un livre: la durée le transforme en

dynamite!... Que penserait M. de Serre de cette métamorphose, lui qui

estimait sagement «qu’il est dans la nature des crimes de la parole

_d’être aussitôt aperçus et poursuivis_, et qu’il est de la nature des

effets de ces crimes d’être _rapprochés de leur cause_»?

Le parquet se défend: «Nous ne poursuivons pas la première édition! Nous

poursuivons la seconde qui constitue un fait nouveau et donne ouverture

à une action nouvelle!»

Je pourrais répondre:

N’est-ce pas la première édition que vous cousez dans la couverture de

la seconde?

Je pourrais répondre encore, avec mon confrère Barbier, dont l’opinion

fait autorité dans la matière: «L’absence de poursuites contre les

précédentes éditions du même ouvrage a pour effet de permettre aux

personnes poursuivies à l’occasion d’une édition nouvelle d’exciper de

leur bonne foi.» Cela tombe sous les sens; votre silence est un

_imprimatur_; l’écrivain a le droit d’y trouver une sauvegarde.

Mais j’aime mieux répondre:

La seconde édition--la seule poursuivie, la seule qu’on puisse

poursuivre--que lui reprochez-vous? Qui donc a-t-elle excité? Qui donc

a-t-elle provoqué? Elle a été saisie avant d’être mise en vente! Elle

n’a donc pu conseiller, ni l’indiscipline au soldat, ni le meurtre au

prolétaire, puisqu’elle n’a pénétré ni dans la caserne ni dans

l’atelier.

Y eût-elle pénétré, que ni soldat ni prolétaire n’eussent approfondi ces

pages. Jamais, parmi ces dissertations arides, ils n’auraient eu le

loisir et la patience de chercher la provocation.--J’ai mis huit jours à

les comprendre--vous avouait M. l’avocat général. Et M. l’avocat général

n’a mis que huit jours parce qu’il est un esprit de premier ordre; moi,

qui ne suis qu’un esprit de second ordre, j’en ai mis quinze. Un caporal

de pompiers en mettrait bien autant que moi! Car enfin, si je suis moins

fort que M. l’avocat général, je dois être plus fort qu’un caporal de

pompiers!...

Mais, je le répète, l’édition a été saisie avant d’être offerte au

lecteur, sauf 200 exemplaires affectés au service de presse.

Mais, ces 200 exemplaires, s’ils ont provoqué quelqu’un, n’ont provoqué

que des journalistes. Or, rassurez-vous, Messieurs les Jurés: d’abord

les journalistes n’ont guère le temps de lire les brochures qu’on leur

envoie; on leur en envoie trop! Ensuite, les journalistes, s’ils

provoquent parfois les autres, ne sont guère sensibles eux-mêmes à ce

genre d’excitation! ils sont blasés!...

Et pourtant, M. l’avocat général veut rendre ce livre responsable de

toutes les bombes qui ont éclaté.

Il vous le présente comme la cause des récents attentats.

Discutons.

Si le livre est la cause de l’attentat, l’attentat reflétera la

physionomie du livre. Or, le livre est logique; l’attentat ne l’est pas:

donc, entre l’attentat et le livre il n’existe rien de commun.

Si le livre inspirait l’attentat, l’attentat choisirait ses victimes: il

frapperait au cœur de la société; il l’atteindrait dans ses gouvernants,

ses exploiteurs, ses jouisseurs; car, tels sont les personnages que le

livre désigne et flétrit. Or, l’attentat ne choisit pas; l’attentat

frappe au hasard; l’attentat fait sauter une patronne d’hôtel borgne ou

un humble garçon de café. Donc, le livre n’y est pour rien; car le livre

condamne ces inutiles hécatombes.

Jusqu’ici, un seul attentat fut logique: celui de Vaillant.

Le crime de Vaillant appartient à la catégorie des crimes politiques,

comme celui de Fieschi, comme celui d’Orsini. Fieschi visait un roi;

Orsini un empereur; Vaillant visait le Parlement, un empereur multiple,

un roi à sept cent cinquante têtes.

Mais le livre de M. Grave a-t-il déterminé l’attentat de Vaillant?

Vaillant vous a cité ses maîtres, les auteurs qui l’ont instruit. Il n’a

pas cité M. Grave. M. Grave est un jeune, et l’on ne cite pas les

jeunes; on ne cite que les classiques.

Ces classiques, quels sont-ils? Proudhon, Spencer, Rousseau, Voltaire!

Les voilà, les malfaiteurs que, pour être logiques, il vous faut asseoir

sur ces bancs, Monsieur l’Avocat général!

Allons! faites-les comparaître. Ceux qui sont morts ont leurs statues.

Citez-les, ces statues. Citez celle de Voltaire: son rire de bronze en

dira plus long au jury que toute ma plaidoirie!...

Le livre de M. Grave a-t-il provoqué Léauthier?

Léauthier a lu des brochures de M. Grave; mais précisément, il n’a pas

lu _La Société mourante et l’Anarchie_!

D’ailleurs, Léauthier est facile à provoquer! Parmi les brochures dont

il faisait son régal quotidien figure l’_Intransigeant_--il l’a dit à

l’instruction. Or, les journaux de M. Rochefort ne sont pas des journaux

anarchistes! Ce sont d’excellents journaux! Je suis bien forcé de le

croire, puisque M. Antonin Dubost, garde des sceaux et supérieur

hiérarchique de M. l’avocat général, les a autrefois _sauvés_, tant il

avait pour eux d’estime!... (Hilarité générale).

La provocation! Elle est toute relative. Elle est toute subjective. Elle

dépend du cerveau qui en est l’objet. Avec votre système, Monsieur

l’Avocat général, il n’est pas une page de polémique, un article de

combat qui ne puisse être envisagé comme une provocation! Quand je

dénonce les bandits de la Haute Banque, les scélérats de la finance

qu’oublient vos réquisitoires, je provoque le peuple à les maudire, à

les haïr! Allons! soyez logiques: arrachez-moi au banc de la défense!

asseyez-moi au banc des accusés!...

La vérité, c’est que le livre n’est pas la cause de la bombe; mais la

bombe, comme le livre, sont l’une et l’autre, les produits d’une cause

antérieure et supérieure: et cette cause, c’est la désespérance, la

grande maladie du siècle!

Votre Révolution avait promis le bonheur au prolétaire: le prolétaire

fut victime d’une immense escroquerie: La bourgeoisie avait volé, lui

promettant de partager avec lui le produit du vol; la bourgeoisie ne

tint pas sa parole: elle garda pour elle tout le fruit de ses rapines!

Non seulement elle ne donna rien au prolétaire, mais elle trouva le

moyen de le dépouiller encore: elle tarit dans son âme la source des

résignations.

Le prolétaire vit qu’à la noblesse vêtue de soie, qui jadis succéda

elle-même à la noblesse vêtue de fer, avait succédé une troisième

noblesse, plus impitoyable et plus oppressive encore que les deux

autres: la noblesse cuirassée d’or!

En fait de pain et d’abri, cette troisième noblesse offrit Mazas au

prolétaire!

Oui, notre société démocratique offrit le même toit aux pauvres et aux

malfaiteurs!

A ses yeux, les deux plus grands crimes furent le défaut de logement et

l’absence de porte-monnaie!... (Mouvement).

Alors, déçu, exaspéré, le prolétaire poussa un immense cri de douleur?

Et ce cri de douleur s’est répercuté dans toute notre littérature!

C’est Henri Heine qui s’écrie:

«Elle est depuis longtemps jugée, condamnée, cette vieille société. Que

justice se fasse! Qu’il soit brisé, ce vieux monde... où l’innocence a

péri, où l’égoïsme a prospéré, où l’homme a été exploité par l’homme!

Qu’ils soient détruits de fond en comble, ces sépulcres blanchis où

résident le mensonge et l’iniquité!»

C’est Lamennais qui maudit:

«Nous disons que votre société n’est pas même une société, qu’elle n’en

est pas même l’ombre, mais un assemblage d’êtres qu’on ne sait comment

nommer: administrés, manipulés, exploités au gré de vos caprices, un

parc, un troupeau, un amas de bétail humain destiné par vous à assouvir

vos convoitises.»

C’est Victor Hugo qui blasphème:

«Et quelle société que celle qui a, à ce point, pour base la

disproportion et l’injustice? Ne serait-ce pas le cas de tout prendre

par les quatre coins et d’envoyer pêle-mêle au plafond la nappe, le

festin, et l’orgie, et l’ivresse, et l’ivrognerie, et les convives, et

ceux qui sont à deux coudes sur la table, et ceux qui sont à quatre

pattes dessous; et de recracher tout au nez de Dieu et de jeter au ciel

toute la terre?

«... C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches.»

Non seulement le bonheur n’est pas venu, mais l’honneur s’est enfui.

Flaubert constate:

«Avec le développement de la production capitaliste, l’opinion publique

européenne a dépouillé son dernier lambeau de conscience et de pudeur.

Chaque nation se fait une gloire cynique de toute infamie propre à

accélérer l’accumulation du capital.»

Et le même Flaubert, froidement impitoyable, résume la situation du

monde moderne en ces termes qui flétrissent, qui crachent à la face de

la Société:

«Nous dansons, non pas sur un volcan, mais sur la planche d’une latrine

qui m’a l’air passablement pourrie.»

Qu’eût dit Flaubert aujourd’hui, après tant d’infamies, de corruptions,

de turpitudes!

Quelles couleurs ce styliste eût trouvées sur sa palette pour peindre ce

tableau de hontes et d’ignominies!...

Comme le dit M. Louis de Grammont, à chaque terme, la grande maladie

sociale prend un caractère plus aigu.

De lugubres scènes s’ajoutent au drame du prolétariat.--Qui sera

l’Homère effrayant de cette lamentable Iliade?...

Oui, Baudelaire a raison:

«Il est impossible, à quelque parti qu’on appartienne, de quelques

préjugés qu’on ait été nourri, de ne pas être touché du spectacle de

cette multitude maladive, respirant la poussière des ateliers, avalant

du coton, s’imprégnant de céruse, de mercure et de tous les poisons

nécessaires à la création des chefs-d’œuvre; dormant dans la vermine au

fond des quartiers où les vertus les plus humbles et les plus grandes

nichent à côté des vices les plus endurcis et des vomissements du bagne;

de cette multitude soupirante et languissante à qui la terre doit ses

merveilles, qui sent un sang vermeil et impétueux couler dans ses

veines, et qui jette un long regard de tristesse sur le soleil et

l’ombre des grands parcs.»

Faut-il s’étonner si le cri de douleur se change en cri de révolte!

Faut-il s’étonner si le prolétaire, méconnu, bafoué par des suborneurs

scélérats, s’écrie, comme le bandit de Schiller:

«Je veux vivre; j’ai le droit de vivre, et la société me refuse ce

droit. Eh bien! formons une société nouvelle. Toutes les sociétés ont

commencé par la violence; les premières tribus humaines ont été des

associations armées; créons un monde et recommençons l’histoire: notre

société de bandits sera plus juste que cette vieille société despotique

où les plus nobles cœurs sont condamnés d’avance à mourir!»

Les voilà, les provocateurs du livre et de la bombe! Ce sont les

penseurs, les philosophes, les poètes qui ont décrit, qui ont chanté les

désespoirs de notre siècle! Allons, soyez logique, Monsieur l’Avocat

général! Asseyez-les sur les bancs de la cour d’assises, car M. Jean

Grave n’a fait que les répéter!...

Vous savez bien qu’il n’est pas le coupable, M. Jean Grave! Vous savez

bien que son livre n’a pas allumé l’incendie! Mais ce gouvernement imite

ses prédécesseurs. Il profite du crime pour assassiner l’Idée!

L’Idée, voilà l’éternelle ennemie des jouisseurs en place! Les

jouisseurs veulent rester: l’Idée, elle, veut marcher!

Un poignard frappe le duc de Berry: aussitôt la Restauration monte à la

tribune et dit au Pays éploré: «Le poignard qui a frappé le duc de

Berry, c’est une idée libérale!»

Une bombe éclate: aussitôt la troisième République monte à la même

tribune et crie au Pays affolé: «La bombe qui vient d’éclater, c’est une

idée anarchiste!»

Et au milieu des fumées de la bombe, qui remplacent, à notre époque, les

éclairs du Sinaï, M. David Raynal fait voter une loi d’épouvante qui

n’est autre chose que la résurrection du vieux délit _d’excitation à la

haine et au mépris du gouvernement_.

Seulement, on modifie un peu la formule: c’est le délit d’excitation à

la haine et au mépris de la _bourgeoisie_!

Théophile Gauthier a raison:

«Qu’importe que ce soit un sabre ou un goupillon ou un parapluie qui

nous gouverne!--C’est toujours un bâton!...» (Rires).

Comme votre accusation est logique, Monsieur l’Avocat général! Vous

reprochez à M. Grave d’_avoir provoqué au vol_! Qu’est donc ce nouveau

délit?

L'histoire sociale au Palais de justice. Plaidoyers philosophiques · 第 46 / 66 题