Me DE SAINT-AUBAN.--C’est pourtant le seul mot qui peigne la situation!
Croyez-moi, Monsieur le Président, ce qui est dangereux, ce qu’il ne
faut pas laisser passer, ce ne sont pas les turpitudes que l’on raconte;
ce sont les turpitudes que l’on commet. Permettez-moi de remplir mon
devoir... je n’ai pas épuisé mon droit! La défense a trouvé ailleurs une
attention plus tolérante: les magistrats comprenaient jusqu’ici que la
vérité ne peut être l’ennemie de la justice et qu’étouffer par la force
la révélation des scandales, c’est confirmer leur existence de la plus
éclatante façon! (Mouvement prolongé).
Ah! si la preuve n’était pas permise, et si l’_Officiel_ n’existait pas,
ce n’est point quatre procès, c’est peut-être cinquante que nous aurions
sur les bras. Car il y a ceci de singulier dans l’espèce: l’ardeur à
poursuivre la diffamation semble en raison inverse de sa violence, et le
pardon de l’injure en raison directe de sa gravité. Les égratignés
hurlent, les écorchés ne disent rien; les premiers sont impitoyables,
les seconds pratiquent sur la plus vaste échelle l’oubli des offenses.
C’est incompréhensible! Un seul exemple: je l’emprunte à cette
accusation. Dans le morceau que l’on incrimine, qui donc est visé par
l’auteur? M. Salis? Pas le moins du monde. M. Granet en fait tous les
frais. C’est lui qui en est le héros; c’est lui qui est le principal; M.
Salis n’est que l’accessoire; et un accessoire à peine visible à l’œil
nu, car il m’a fallu trois lectures pour le découvrir. Voici le fait en
deux mots: Dans l’affaire du chemin de fer Tiaret à Mostaganem, M.
Granet aurait reçu 100.000 francs de M. Kôhn Reinach pour dire des
choses désagréables à la Compagnie Franco-Algérienne; puis, il en aurait
reçu 100.000 de la Compagnie Franco-Algérienne pour dire des choses
désagréables à M. Kôhn Reinach; enfin, il en aurait touché 150.000 de
chacune des deux parties, et il se serait tiré d’embarras en ne disant
plus rien du tout! Voilà l’économie de l’histoire: on en effacerait le
nom de M. Salis qu’elle n’en souffrirait nullement. Ce nom n’y est qu’un
hors-d’œuvre: M. Salis n’y joue aucun rôle; il n’y figure même pas; il
se borne à fournir la matière d’une hypothèse: qui sait si un jour il
n’imitera pas les Granet? Cela tient dans quatre lignes perdues au
milieu du reste, et ces quatre lignes ont échappé à M. Savine jusqu’au
jour de la poursuite. J’en apporte à M. Salis la solennelle affirmation.
Jamais M. Savine n’a soupçonné M. Salis: il ignorait jusqu’à son
existence et jamais non plus les auteurs n’ont entendu le soupçonner; en
voici la preuve flagrante; je l’emprunte au _Petit Méridional_ dont la
nuance n’effraiera pas M. le Président:
Un rédacteur du _Petit Méridional_, qui a interrogé à Nîmes plusieurs
témoins cités par Numa Gilly, transmet à ce journal le résultat de ses
_interviews_:
L’affaire sur laquelle M. Salis devait être interrogé comme témoin est
celle-ci:
L’affaire du chemin de fer de Mostaganem à Tiaret date de 1885. Elle
fut soumise deux fois aux délibérations de la Chambre, le 27 février
et le 7 mai.
Il s’agissait d’une concession de voie ferrée s’élevant à 20 millions,
et qu’on demandait à la Chambre de consentir à forfait, de gré à gré.
Dans l’affaire étaient intéressés deux députés.
M. Salis monta à la tribune et, par deux fois, combattit le projet,
parce que deux députés y étaient intéressés et que c’était de gré à
gré et non à l’adjudication que la concession était donnée. Il
protestait énergiquement contre ce système et demandait qu’on portât
le fer sur la plaie pour empêcher les députés de participer à des
affaires financières.
Telle a été la conduite de M. Salis; c’est sur ce qu’il peut savoir
là-dessus que M. Salis devait être interrogé.
Entendez-vous, messieurs? _C’est sur ce qu’il peut savoir là-dessus que
M. Salis devait être interrogé._ Alors, la pensée de M. Gilly était
claire pour tous: à ses yeux, M. Salis jouait le rôle d’un témoin; il
n’était pas l’accusé: l’accusé, c’était M. Granet. Étrange aventure!
C’est M. Granet que vise le peloton d’exécution; c’est lui qui reçoit la
décharge en pleine poitrine; il est criblé de balles... Et M. Granet ne
dit rien!... L’a-t-on tué sur le coup?... ou bien fait-il le mort? Ce
qui est sûr, c’est qu’il garde un silence de trépassé!... Quant à M.
Salis, à peine a-t-il reçu quelques grains de plomb minuscules... Et il
mène un tapage d’enfer!... Je sais bien que l’acuité des blessures ne se
mesure pas à leur gravité et que les plus inoffensives sont parfois les
plus douloureuses; le point le plus sensible est peut-être l’épiderme,
et un coup d’épingle fait plus souffrir qu’un coup de poignard. Encore
convient-il, en cour d’assises, de ne pas confondre un poignard avec une
épingle et une égratignure avec un assassinat! Qu’on ait voulu attenter
à la vie de M. Salis, le contraire est certain; qu’on y ait attenté sans
le vouloir, ce n’est pas vrai davantage; non seulement il n’y a pas eu
d’homicide prémédité, mais il n’y a même pas d’homicide par imprudence;
c’est tout au plus une piqûre involontaire et nos déclarations loyales
doivent l’avoir cicatrisée.
Le motif de cette piqûre? Demandez-le à d’Alavène, le rédacteur du
morceau. Ce morceau est un rapport de police adressé, sous forme de note
confidentielle, au ministre de l’intérieur. Voilà comme un rapport de
police devient une diffamation! Ovide n’a pas songé à cette
métamorphose. Fragilité des choses humaines! On aurait pu faire un
témoin de M. d’Alavène... On aurait même pu en faire autre chose!
L’équité n’en eût pas souffert et la logique y eût gagné. On y a songé
un instant; et puis on y a renoncé sur les vives instances de M. le
Garde des sceaux. M. le Garde des sceaux ne tenait pas à d’Alavène; il
s’y est pris à deux fois pour en informer le parquet! La traversée
serait coûteuse, dit-il dans une de ses lettres.
Je suis enchanté de voir les ministres entrer dans la voie des
économies; mais je regrette qu’ils commencent par économiser les frais
de voyage de d’Alavène. Ce voyage eût été instructif pour le pauvre
peuple; et, quand il s’agit de l’instruction populaire, la République ne
lésine point... Le monde officiel boude-t-il contre d’Alavène? Le monde
officiel a tort, il oublie qu’autrefois d’Alavène a fait partie du monde
officiel. Entendons-nous; en politique comme dans la société, il y a le
monde et le demi-monde: d’Alavène appartenait au demi-monde officiel.
C’est alors, qu’avec sa particule, il gagnait d’honnêtes appointements
sur lesquels il aurait pu mettre de côté une assez jolie retraite, si
des artistes de cette marque daignaient mettre de côté. C’est alors
aussi que sa plume inquisitoriale traçait ces fameuses notes pour
l’éducation et les délices du ministre de l’intérieur.
C’était un rude limier que le seigneur d’Alavène! Que de fonctionnaires,
grands et petits, tremblèrent sous son œil scrutateur! Quand on a
l’oreille d’un ministre, on jouit d’un profond respect... Mais voilà
qu’un beau jour cette douce union fut rompue; M. d’Alavène, à son tour,
connut les amertumes de la destitution; mais, comme souvenir de sa vie
publique si féconde et si bien remplie, il remporta les décalques de ses
_notes_. C’est un de ces décalques qui fait l’objet du procès actuel. Le
ministre se croyait possesseur de l’unique exemplaire; furieux de
partager son trésor avec l’inventeur, il mit aux trousses de ce dernier
de fort habiles gens dont la finesse, à laquelle je rends hommage,
trompa la vigilance du favori disgracié. Dépouillé d’une partie de son
bien, d’Alavène désabusé mit un bras de mer entre lui et les
ministères... Sans doute, la traversée aura gâté ses documents!... O
grandeur et décadence d’un rapport de police! Quand le mouchard
l’apporte, le ministre s’en délecte; quand le mouchard l’emporte, le
ministre court après: et quand le mouchard le rapporte, le ministre le
renie!... (Hilarité). Que M. d’Alavène se console; tout ici-bas a son
heure: il en est des _notes_ historiques comme du vin; elles se
bonifient en vieillissant! Dans quelque cinquante ans, lorsque les
siennes auront fait un bon stage dans le carton poudreux d’une
bibliothèque nationale, un vénérable archiviste national sorti de
l’École des Chartes, non moins poudreux que son carton, déchiffrera, à
travers ses lunettes professionnelles, leurs caractères jaunis, et le
Taine de l’époque, à cheval sur le document, en fera les pièces
justificatives de certain chapitre où il habillera de la belle façon ses
arrière-petits neveux. (Hilarité).--Ce n’est pas, j’ose croire, le nom
de M. Salis qui lui tirera l’œil dans la _note_ nº 12: et, pour
s’expliquer la malencontreuse hypothèse dont ce nom fut la victime,
peut-être songera-t-il que M. Salis n’était pas un mignon de
l’opportunisme qui en 1883, si j’ai bonne mémoire, lui refusa une voie
ferrée pour le département de l’Hérault, et que M. d’Alavène, pour faire
un brin de cour à son maître, dut saisir avec joie l’occasion d’en
flatter les rancunes en glissant un trait venimeux parmi ses
révélations. On peut aussi proposer un autre système et dire que le
discours sanglant prononcé par M. Salis à propos de la Banque
Franco-Algérienne n’a pu sembler l’œuvre exclusive de la probité
indignée à des gens qui n’ont guère coutume de puiser à cette source la
cause de leurs indignations. Il est plus terrible que les dossiers de M.
Gilly, ce discours, et pour nous, les auditeurs de la seconde édition
qu’en a faite l’orateur à cette barre, le doute est impossible: Dieu
nous garde de commettre cette faute abominable qui consiste à expliquer
par un mobile honteux ce qui paraît le résultat d’un noble sentiment!
Oui, elle est bien le cri de la conviction irritée, cette prose
vengeresse, qui fouette au visage les tripoteurs parlementaires et leur
imprime des stigmates que rien n’effacera:
«Nous sommes fatigués d’entendre dire à chaque instant que les députés
abusent de leur mandat, qu’ils le font servir à la satisfaction de
leurs intérêts personnels: cela fatigue et la Chambre et le pays, et
cela peut compromettre l’avenir de la République.»
_Les députés abusent de leur mandat; ils le font servir à la
satisfaction de leurs intérêts personnels_: voilà ce qu’on dit _à chaque
instant_; voilà ce qu’on disait déjà en 1884, car c’est le 27 janvier
1885 que M. Salis se faisait, à la tribune, l’écho de nos malaises et de
nos mépris. Et, un mois plus tard, à la même tribune, il apportait de
ses paroles un commentaire qui restera comme un des plus significatifs
et plus lumineux documents de ce régime. Le voici; il émane d’un
républicain sincère; tous les réquisitoires seraient faibles à côté de
lui:
M. SALIS.--Il est temps de ramener la discussion à son point de
départ. Je ne connais pas ce qui se passe à la Bourse.
Je ne sais si l’on peut jouer à la hausse ou à la baisse; ce que je
sais, c’est qu’il n’est pas possible qu’une Chambre française accepte
une convention aussi _monstrueuse_. (Mouvements divers).
Vous vous rappelez que, il y a un mois, nous avons demandé la remise
de la discussion: il y avait eu une assignation dirigée contre deux de
nos collègues pour avoir à répondre devant le tribunal de commerce de
certains faits de malversations, de concussion.
Le tribunal a statué, et il n’a pas cru devoir donner satisfaction aux
demandeurs. Je ne crois pas devoir constituer la Chambre en cour
d’appel chargée de réformer la décision du tribunal de commerce, mais
je dois constater que, dans la décision des juges consulaires, nous ne
relevons pas l’exagération que nous avions signalée et qui résultait
de l’aggravation des frais d’études.
Je ne connais pas le demandeur. Je ne connais ni M. Debrousse, ni M.
Van den Hecht, je n’ai aucun intérêt dans l’affaire; mais il me semble
que, lorsqu’on discute de telles opérations, il doit toujours rester
au bout des doigts quelque chose de la boue dont elles sont faites.
(Exclamations).
Je le répète, je ne veux pas m’écarter du terrain adopté par M.
Granet, et j’arrive au fond de la question.
Le gouvernement demande à la Chambre une garantie d’intérêts pour un
chemin de fer de Mostaganem à Tiaret, et, dans cette demande, j’ai pu
constater qu’on avait bouleversé toutes les règles établies en
pareille matière, et que si l’on admettait les principes établis par
le gouvernement, il pourrait nous en coûter singulièrement cher.
J’ai quatre points à relever, en laissant en dehors les récriminations
et les insinuations auxquelles on s’est livré.
Le premier de ces points est relatif à une erreur grave du rapport de
M. Lesguillier, en ce qui concerne le rendement kilométrique: le
rapport le fixe à 13.500 francs au lieu de 8.800 francs, chiffre qui a
été officiellement constaté.
Il y a donc, dans le rapport, une erreur de 5.000 à 6.000 francs par
kilomètre.