M. RAYNAL, _ministre des travaux publics_.--Je demande la parole.

M. SALIS.--Mais il y a autre chose: je fais appel ici, tout

particulièrement, à l’attention des jurisconsultes de cette Chambre:

on a innové, en matière de chemins de fer, en admettant qu’on pouvait

constituer des obligations de priorité sans que le gage fût absolument

déterminé et le chemin de fer construit.

Dans la ligne de Mostaganem à Tiaret, on a constitué, sans

nantissement et sans gage, des obligations privilégiées qui ne seront

privilégiées que dans quatre ou cinq ans sur les recettes nettes de la

Compagnie. Et cela s’est fait _subrepticement, d’une façon obscure,

cachée_: il n’en est question ni dans l’exposé des motifs, ni dans le

projet primitif; cela n’apparaît que dans un chiffon de papier qu’on

nous a distribué, dans un article 4 d’un petit projet qui est venu se

joindre au dossier et qui est le renversement absolu des règles et des

lois commerciales.

Cet article est ainsi conçu:

«La garantie accordée par l’État, en exécution de l’article 3 de la

convention susvisée et les produits nets de l’exploitation du chemin

de fer concédé seront affectés, comme gage spécial et par privilège,

au payement des intérêts et à l’amortissement des obligations émises

en vertu de l’article 5 de la convention et de l’article 3 de la

présente loi.

«Si l’État exerce la faculté de rachat, ou si la ligne est mise en

adjudication, par application des articles 39 et 40 du cahier des

charges, le prix de rachat ou de l’adjudication sera affecté, comme

gage spécial et par privilège, suivant les cas, au service des

intérêts et de l’amortissement ou au remboursement des obligations

garanties.»

Personne n’avait pu se douter que cet amendement subreptice, lancé

d’une façon obscure dans la discussion, pût amener le bouleversement

complet de la loi. (Mouvements divers).

Les jurisconsultes qui font partie de cette assemblée peuvent savoir

que la création d’obligations de priorité établies, comme le veulent

M. le ministre des travaux publics et la commission, est le

renversement du code commercial et de la loi.

Il n’y a plus aucune sécurité pour les obligataires: celui qui,

confiant dans votre vote, prendra une obligation privilégiée, ne fera

pas attention que cette obligation ne sera privilégiée que dans quatre

ou cinq ans, et ne sera payée que sur les recettes nettes. De telle

sorte que, si la faillite intervient et que le syndic la fasse

remonter au jour où les obligations auront été prises, les

obligataires qui auraient cru que votre vote engageait le

Gouvernement, la Chambre, l’État, seraient de simples chirographaires

et tomberaient dans la masse de l’actif, sans être rémunérés de

l’argent dépensé par eux. C’est là une innovation _monstrueuse_.

(Mouvements divers).

_Si j’insiste, c’est que j’ai cru voir chez quelques-uns de nos

collègues une idée préconçue consistant à croire que tout était pour

le mieux dans la meilleure des compagnies possibles_, et je dis qu’au

point de vue de la loi, du droit commercial, la Chambre ne peut pas

admettre comme privilégiées des obligations qui ne le sont pas.

Si dans le cas de faillite le syndic allait comprendre les wagons, le

matériel, tout ce qui constitue l’avoir de la compagnie, tout cela ne

rentrerait pas dans l’actif privilégié, et le créancier chirographaire

n’aurait aucun recours, aucune garantie contre la compagnie

franco-algérienne.

J’estime que vous ne resterez pas indifférents à cette question qui

touche de très près le droit, et qu’aucun des arguments que pourraient

fournir les conseils de la compagnie ou d’autres jurisconsultes, ne

peut nous faire échapper aux prescriptions du code de commerce.

Sous l’ancienne législation romaine, on pouvait faire tout ce qu’on

voulait: on édictait une loi parce que cette loi plaisait et qu’il y

avait un intérêt en jeu; mais nous, nous ne pouvons pas, sans

bouleverser les principes du droit et ébranler les bases du Code,

_modifier la loi dans un intérêt personnel, pour un expédient isolé_.

(Très bien! très bien! sur plusieurs bancs à gauche).--C’est pourquoi

j’appelle votre attention, _je fais même appel à votre conscience_,

sur un point très délicat que voici:

Dans la convention passée entre le ministre des travaux publics et la

compagnie franco-algérienne, je remarque qu’on a, pour l’exécution de

la ligne de Mostaganem à Tiaret, accordé à cette compagnie la

concession à forfait et de _gré à gré_.

Je trouve que le gouvernement et la compagnie franco-algérienne sont

dans une situation extrêmement fausse, tellement fausse qu’on n’a

jamais vu le gouvernement donner à une compagnie financière quelconque

un forfait de gré à gré pour l’exécution d’une ligne de chemins de

fer. (Très bien! très bien! sur divers bancs à gauche).

_Je le comprends d’autant moins, qu’à la tête de la compagnie se

trouve un de mes collègues_, qui, par sa situation personnelle

d’entrepreneur de travaux publics, devait être le premier à demander

au gouvernement et à la Chambre qu’on ne donne pas à un

entrepreneur-député un forfait pour la construction d’une ligne de 20

millions. (Très bien! très bien! sur les mêmes bancs).

Nous savons ce qui se passe en matière de chemins de fer. Tous les

jours, dans nos conseils généraux, pour les lignes de 250.000 fr. ou

de 20.000 fr., nous demandons l’adjudication.

Récemment, sur la demande de MM. Leydet et Saint-Romme, la Chambre a

voté l’adjudication pour la fabrication des allumettes.

Et nous ne serions pas conséquents avec nous-mêmes, alors qu’il s’agit

d’une affaire de cette importance et _que nous sommes en face d’un de

nos collègues entrepreneur! Cela n’est pas possible, avec ce qui se

produit tous les jours dans les affaires financières, en présence des

insinuations qui se répandent_: il est temps de demander qu’on fasse

le chemin de fer en question d’une FAÇON HONNÊTE, dans les règles du

droit, à l’adjudication, et _d’autant plus qu’il y a un député à la

tête de la compagnie avec laquelle on traite!_ (Mouvements divers).

C’EST A VOTRE CONSCIENCE QUE JE M’ADRESSE. Je déposerai un

contre-projet.

Je demande que le chemin de fer se fasse: je serais heureux que ce

chemin de fer fût construit par la compagnie franco-algérienne, mais

il ne suffit pas qu’il y ait à la tête de cette affaire un de nos

collègues pour que je ne demande pas qu’on substitue au système du

forfait le système de l’adjudication.

Je n’ai point la prétention d’attaquer la compagnie franco-algérienne

qui compte parmi ses membres des hommes honorables jusqu’à preuve du

contraire. (Bruit.)

_Mais je dis qu’après ce qui se passe tous les jours, après les débats

récents sur les affaires financières malheureuses_, nous avons le

devoir de couper court à toutes les irrégularités et _de faire cesser

les insinuations malveillantes qu’on dirige contre ceux qui font

partie des sociétés financières_. Pour obtenir ce résultat, il faut

revenir à la loi de respecter le principe de l’adjudication. Je suis

persuadé que celui de nos collègues qui est à la tête de cette société

sera le premier à demander qu’on revienne à l’adjudication. (Très

bien! très bien! sur divers bancs).

Plus on aura confiance en la parole de M. Salis, plus on envisagera avec

crainte et dégoût le péril d’une situation qui autorise de pareilles

paroles!

On propose à la Chambre une _convention_ avec une compagnie financière;

un député républicain la qualifie de _monstrueuse_, de contraire à

toutes les règles de la morale et du droit, d’attentatoire à l’intérêt

public pour le profit d’un intérêt personnel, celui d’un collègue

entrepreneur d’affaires, enfin de _malhonnête_--ce mot qui les résume

tous! Et cette convention, galeuse au dire de ce député, c’est un

ministre, M. Raynal, qui la propose et la soutient! Mais si M. Salis a

raison, que penser du ministre? Et si M. Salis a tort, sommes-nous les

premiers qui soupçonnons légèrement? Notre état d’esprit actuel n’est-il

pas l’effet normal, la conclusion logique et nécessaire de ce _qui se

passe tous les jours_ depuis plusieurs années, de tous ces _débats

récents_ qui ont ébranlé nos consciences, de ce torrent _d’insinuations

malveillantes_ répandues contre une horde d’exploiteurs? Et si, en

diffamant ces hommes, les accusés n’ont fait que suivre des exemples

partis de si haut, est-il équitable, comme vous le demande M. le

Procureur général, de les écraser sous le poids de votre justice et de

ne voir dans leur conduite aucun motif d’atténuation? L’heure qui sonne

convient-elle pour placer la lumière sous le boisseau? L’époque que nous

traversons est-elle si pure, si nette et si sereine, que l’on doive être

impitoyable pour les âmes effarées qui poussent un cri de détresse? Ou

bien, dans le désordre universel des choses, dans l’effroyable sarabande

des appétits déchaînés, au milieu des caractères avilis et des

consciences dégradées par une fin de siècle sans élan, sans idéal et

sans Dieu, ne faut-il pas se montrer plus patient et plus doux pour un

cœur jeune et chaud qui, trop légèrement, j’en conviens, a prêté son

concours à de prétendus vengeurs, mais dont la légèreté n’est que le

fruit d’un excès de confiance et d’ardeur?

Je vous le demande, messieurs; comme jadis M. Salis à ses collègues, je

m’adresse à mon tour à vos consciences: je vous en conjure, embrassez

d’un coup d’œil cette situation que ne veulent pas voir des aveugles

intéressés, n’écoutez pas les conseils de la haine, ne faites pas de M.

Salis une occasion et un prétexte et ne vengez pas sur son nom l’injure

de tous ceux dont la prudence n’a pas osé affronter vos verdicts.

L’homme qui m’a fait l’honneur de me choisir pour défenseur n’a péché,

s’il a péché, que par enthousiasme et par courage; ce sont là des

passions qu’on peut punir avec clémence: l’exemple n’en est point

contagieux. Sauvez votre enfant, l’enfant de cette ville, d’une ruine

qu’on s’efforce de consommer: et, ce faisant, messieurs, vous servirez

la justice, au lieu de servir des colères, et plutôt que d’agir en

sectaires, vous agirez en magistrats.

L'histoire sociale au Palais de justice. Plaidoyers philosophiques · 第 35 / 66 题