LE CHAT ENDORMI

L'autre jour, en sortant de chez moi, je me suis arrêté, aussi longtemps

que la décence le permettait, devant une femme et devant un chat

endormi. C'est un tableau que je connais bien, mais jamais il ne m'avait

requis comme ce soir-là. Le chat est gros, d'ample fourrure et

appartient à quelqu'une de nos variétés indigènes, il n'a rien de

singulier. Il n'est ni japonais ni siamois. Sa beauté n'en est donc que

plus simple et plus frappante, pour celui qui sait distinguer la beauté

de la singularité. La femme est une de ces patientes ouvrières qui

témoignent à la vitrine des petits tailleurs de l'habileté de la maison

aux reprises invisibles. Le chat était presque couché sur son ouvrage,

ses oreilles touchaient sa main, effleurées toutes les secondes par le

passage de l'aiguille, et on sentait en ces deux êtres une si profonde

confiance et un tel bonheur d'être, l'une à coudre près de son ami,

l'autre à dormir près de son amie, que c'en était presque émouvant.

Comme tout spectacle d'amour, car c'était de l'amour, évidemment, de cet

amour qui prend tant de formes et qui ne se manifeste peut-être jamais

plus purement qu'entre un être humain et un animal. La place n'est pas

très favorable pour le chat. Elle est étroite et la table est dure. Elle

est éclairée intensément et le chat n'aime pas la lumière vive.

N'importe, il faut qu'il soit là, il n'est bien qu'à cet endroit

inconfortable, il ne se plaît pas ailleurs. Dans ce coin, il sent la

chaleur de son amie et perçoit sa respiration. Parfois il ouvre les yeux

et sans faire un autre mouvement, la regarde. Elle est là. Rassuré, il

reprend son somme. C'est, parmi les mystères de la sympathie, un des

plus curieux, que cette élection d'un être humain par un animal, qui en

prend possession, qui le veut pour soi, qui le surveille, qui aime sa

présence et rien que sa présence. Le chien en donne des exemples

indiscrets, maladifs. Le chat porte son amour avec sérénité.

La petite Ville; Paysages · 第 28 / 32 题