Comme je revenais de chez les cubistes, en descendant les
Champs-Elysées, le ciel était si beau vers l'occident, d'un rouge si
doux, si riche et si profond, que je me retournais à chaque instant, au
risque de scandaliser les passants, tout entiers à leurs petites
affaires. Mais je ne suis pas indifférent aux spectacles du ciel. C'est
même une des rares choses que je regretterai, car le vrai ciel est sur
la terre et dans nos climats. A l'automne, quand l'air est humide, et il
en est presque toujours ainsi, les couchers de soleil, le long de la
vallée de la Seine, sont admirables. Je n'en ai vu de plus somptueux
qu'à l'extrême pointe de la Hollande. Rien que cela vaut peut-être la
peine de vivre. Tout l'occident donc était rouge, mais rouge comme du
cuivre rouge, et sur ce fond de plénitude et de sérénité, les ramilles
des branches faisaient de si fins dessins! On a vu cela bien souvent, on
l'a décrit, on l'a peint et l'impression qu'on retire du spectacle est
toujours aussi fraîche et aussi émouvante. Alors je me demandais si la
peinture était un art bien nécessaire et s'il était bien sensé d'aller
voir, à l'intérieur d'un monument, des tableaux, dont les meilleurs sont
une pauvre imitation de la nature qui resplendit à l'extérieur. Jamais
un tableau ne m'a donné le centième de l'émotion que j'ai ressentie
devant le paysage d'automne le plus coutumier. Et il en est de même pour
la représentation de la figure humaine et de la beauté féminine. L'art,
quelles que soient sa perfection relative et la bonne volonté de nos
admirations, y est à peu près impuissant, d'autant plus qu'il ne peut
nous offrir qu'une image immobile de choses dont la mobilité, le
changement perpétuel et insensible, est le plus puissant charme. La
conclusion est que si un art, la peinture, par exemple, pouvait se
constituer en dehors de la nature, outre que cela serait une conquête de
l'homme, cela serait un bienfait pour la nature, qui n'a peut-être pas
besoin que l'on refasse éternellement son portrait. Mais est-ce
possible? C'est toute la question du cubisme. Elle va loin.