Je connais une femme qui ne lit rien, ou plutôt qui ne lit que ce qui
est exquis, mais comme l'exquis est rare, cela revient au même, ou
quasi. Cinq ou six poètes français ou anglais, quelques écrivains d'hier
et d'aujourd'hui dont elle aime presque tout, et cela lui suffit comme
nourriture spirituelle. Qu'elle a d'esprit et que ne faisons-nous comme
elle! Pour moi qui ai la manie de lire souvent n'importe quoi, tout ce
qui me tombe sous la main, que j'en ai été puni! Il m'arrive de
m'embarquer dans un livre nouveau si plat ou si nauséeux que mon esprit
en ressent comme un dégoût et, comme on se lave les mains après avoir
touché quelque chose de sale, je suis forcé de lire quelques belles
pages pour me remettre le coeur. Il y a des lectures qui sont vraiment
purificatrices et, par le jeu des concordances, on pourrait leur
attribuer un parfum. Mais mieux encore, je les considérais comme des
cordiaux. Il faut toujours avoir quelqu'un de ces livres sous la main
quand une triste curiosité, presque toujours déçue, vous pousse à ce
périlleux exercice de la lecture sans choix. On peut aussi les prendre
comme antidote. Quelques pages de Spinoza, le commerce habituel de
Flaubert, de Mallarmé, neutralisent admirablement les effets de la
sottise en prose ou en vers. Mais l'inconvénient de ce procédé est qu'il
vous rend de plus en plus difficile pour les lectures nouvelles, et de
tel livre qu'on aurait lu jusqu'à la moitié, les premières pages
suffisent à vous dégoûter complètement. Mais aussi quelle joie lorsque,
l'esprit muni de cet antidote, qui est aussi une pierre de touche, on se
sent entrer sans répugnance, même avec un certain plaisir, dans la
connaissance d'une oeuvre nouvelle. On s'aperçoit alors que l'art n'est
pas tant de faire du nouveau (il n'y en a peut-être pas) que de faire
une oeuvre qui se soutienne auprès des belles oeuvres anciennes.