Si on n'était pas prévenu, découvrirait-on que l'aspect des monumentales
écuries de Chantilly est précisément celui qui convient à la maison des
chevaux? Je n'oserais l'affirmer et cependant c'est l'impression que
j'eus hier en revoyant cette architecture. Mais j'étais prévenu depuis
longtemps et j'avais pu méditer inconsciemment sur la logique de cette
oeuvre. La sérénité d'une journée déclinante sans soleil et cependant
limpide encore faisait clairement apparaître la disproportion entre la
demeure des hommes et celles des chevaux, et si le château n'avait pas
parlé par lui-même il n'y aurait encore eu aucune hésitation sur la race
à laquelle était destiné l'autre palais. Jonathan Swift eût été content,
car il n'aurait pu rêver une maison plus digne de ses nobles Houynhmums
(je n'aime pas à écrire ce mot, car il faut, chaque fois que je me lève
pour aller à ma bibliothèque en vérifier l'orthographe). Et en vérité,
ce domaine de Chantilly a presque l'air d'une illustration de
l'avant-dernier voyage du capitaine Gulliver, en ce sens que c'est
probablement le seul où l'on ait compris l'importance respective des
chevaux et des yahous, c'est-à-dire des hommes. Car si les écuries
paraissent toutes grandes, le château paraît tout petit, perdu au milieu
des eaux derrière l'immense perspective de la forêt. Nous y allions
enfin voir l'automne, mais la nuit vient déjà trop vite et nous ne vîmes
guère que ces constrastes qui allaient s'atténuant dans l'ombre.
Cependant l'humidité exaspérait l'odeur des feuilles mortes et sur la
route, aux environs d'Epinay, un faisan se promenait dédaigneux. J'ai
peur de me figurer jusqu'à l'année prochaine l'automne sous les espèces
d'un faisan. Et pourquoi pas? N'est-ce pas un oiseau automnal par son
plumage couleur de feuilles fauves? Oui, ce faisan domine la vision que
nous avons rapportée de cette excursion. Pourtant je me souviendrai
aussi de mes réflexions sur la maison des chevaux.