Quel hasard, non, quelle volonté a fait que je me suis trouvé, l'autre
soir à la tombée de la nuit, en bateau sur le lac du bois de Boulogne?
Je ne puis le dire, mais cette volonté m'était extérieure et je n'y
participai d'abord que très faiblement. Cela n'empêcha pas la promenade
de s'accomplir et mon imagination d'y prendre du plaisir. Comme il fit
bientôt nuit, que l'eau et les bords se confondaient, on pouvait se
croire égaré, à la recherche d'une crique favorable, sur des eaux
lointaines, habitées, il est vrai, par l'ombre docile des cygnes. Mais
pourquoi rêver d'autres patries? Y en a-t-il de lointaines, quand on s'y
trouve? Je savais très bien qu'on me promenait sur le grand lac factice
du bois de Boulogne et je n'en demandais pas plus. Mon goût pour les
aventures est modéré et d'ailleurs je sais jouir de l'heure présente,
tout en voyant plus loin qu'elle. Je sais aussi me souvenir des plus
humbles choses qui me furent en quelque partie charmantes, et même ne me
souvenir que de celles-là. On a tiré des romans de sources encore plus
humbles, mais peut-être que pour certains esprits rien n'est humble et
rien n'est banal, ni ton eau morte, ô lac! qui n'est qu'un étang sous
les arbres, ni tes cygnes blancs, qui sont aussi des canards. Les cygnes
blancs y poursuivent de leur haine un cygne noir égaré parmi leur
troupe. On peut toujours s'imaginer qu'on est ce cygne noir et que les
choses ont été combinées pour vous en faire comprendre le symbole. Je
rêvai un peu à cela, pendant que la barque glissait sous les rames, mais
peu, car les mouvements du rameur m'intéressaient bien davantage. J'y
vois particulièrement mal la nuit comme tous les myopes, mais je ne
désirais pas de plus longues perspectives ni plus de lumière que n'en
faisaient ses bras dans leur lent va-et-vient. C'est ainsi que nous
arrivâmes à la rive, après avoir fait le tour du lac et le tour d'une
pensée.