Différentes causes ont fait que, cette année, je n'ai pas du tout joui
de l'automne. J'ai vu par mes fenêtres le reflet de son pâle soleil,
mais je n'ai pu aller en respirer directement la lumière. On m'a apporté
des branches de feuillages roux, mais je n'ai pas foulé aux pieds ces
feuilles-fleurs éparses aux pieds des arbres. Et c'est une saison de
perdue pour la sensibilité. Perdre une saison de sa vie, c'est vraiment
sans compensation possible, car un automne ne ressemble jamais à un
autre automne, ni un été à un autre été. La vision des choses dépend de
notre état d'esprit, et nous ne l'avons jamais eu pareil au cours de ces
saisons qui reviennent avec une monotonie qui ne l'est qu'en apparence.
C'est notre esprit, ou plutôt notre sensibilité, qui colore les choses,
les saisons et les roses. Nous serions capables de les créer si elles
n'existaient pas. Pourquoi pas? Nous créons bien les êtres à mesure que
nous les aimons. Nous les modelons sur nous-mêmes, nous les sculptons
selon le creux de notre coeur, pour qu'ils y dorment mieux. Les pauvres
choses vraiment, et jusqu'aux plus rares, ne sont que des prétextes que
la joie ou le chagrin suscite ou abolit. Une grande joie parfois envahit
de son émotion tout un jardin et le submerge sous une présence plus
dominatrice, et la même joie, non absolument la même, hélas! le fait
resurgir et nous en signale la beauté. La grande peine a des effets
semblables. Parfois, elle nie les choses et parfois elle a besoin de
leur présence comme d'une consolation. Les saisons subissent les mêmes
apparences de vie et de mort, selon que nous les désirons ou que nous
sommes assez forts pour nous passer d'elles. Je me suis passé de cet
automne, mais je le désirais, et peut-être que je le regretterai
longtemps. Je l'ai bien récréé un peu en moi, mais c'était un fantôme.
Les fantômes n'ont pas d'odeur. J'ai besoin de la présence réelle.