Est-ce qu'il ne va plus être permis d'aimer la nature, de l'étreindre,
de l'emporter dans son souvenir, de la garder dans ses yeux? Je connais
peu de paysages, mais je ne les en aime que plus profondément et ils me
sont toujours présents. Les jardins, au contraire, ne m'ont jamais
beaucoup enivré, qu'ils soient à l'anglaise, qu'ils soient à la
française. Le mur qui les emprisonne m'emprisonne aussi. Un jardin n'est
agréable que par contraste avec la rue. A Paris, c'est un peu de
bonheur. Dans les pays qui sont eux-mêmes un vaste et libre jardin, ils
sont peut-être un non sens de n'être pas potagers, fruitiers et
fleuristes, exclusivement. Les bosquets, les alignements d'arbres rares
et décoratifs ne valent pas le groupement de hasard des chênes, ormes,
hêtres et bouleaux de notre sol. Je ne prendrai donc point parti dans la
querelle des jardins français, qui sont des jardins d'architecture et
des jardins anglais qui sont des jardins d'imitation. A une grande
échelle, ils se ressemblent beaucoup et je ne vois pas pourquoi, quand
on se plaît au bois de Boulogne on se déplairait à Versailles: les deux
sites sont pareillement ordonnés et pareillement factices, et pour la
géométrie, il n'y en a pas moins dans les lignes courbes que dans les
lignes droites. Il y en a même davantage et de moins élémentaire. Elle y
est même assez compliquée pour dérouter au premier abord et faire croire
à une déraison, mais il est impossible à l'homme d'imiter la nature sans
la soumettre à des règles qui même cachées n'en restent pas moins des
règles. L'auteur de ce parc n'est pas célèbre, mais il n'en eut pas
moins du mérite et un mérite fort analogue à celui de Le Nôtre. Ni l'une
ni l'autre oeuvre ne sont la liberté spontanée de la nature, mais il est
vrai que l'une a voulu l'imiter et l'a déformée, et que l'autre a voulu
ne pas l'imiter et elle l'a réformée. Au risque de paraître rousseauiste
ou même roussiste, ce qui est le comble du mépris près de M. Maurras et
près de ses disciples, j'avouerai que les bords sauvages de l'Orne ou de
la Seine m'ont donné plus d'émotion que ceux du canal de Versailles ou
ceux des deux lacs, toutes circonstances sentimentales mises à part.
Mais, c'est une opinion déraisonnable. Je le sais et j'y persiste.