J'aurais encore bien des tableaux à esquisser pour indiquer seulement le
plan de la petite ville en me bornant aux traits généraux: le marché est
de ceux-là. C'est le seul jour où la moitié de ses rues présentent une
véritable animation. Les paysans des environs l'ont envahie, venus les
uns à pied, les autres par le chemin de fer, la plupart dans leur
carriole, souvent conduite par une femme. Elles mènent fort mal, quoique
avec beaucoup d'aplomb. D'ailleurs, leurs chevaux sont dociles.
Surveillant les menus produits de la ferme, elles tiennent à venir les
vendre elles-mêmes et on les voit le long des rues, alignées avec le
panier de beurre, d'oeufs, l'éventaire de légumes, la cage à poules ou à
lapins. Après les premières transactions, un bruit continu monte de cet
amas de femmes et les exclamations patoises s'entrecroisent par-dessus
la tête des acheteurs. Le dialecte bas-normand se parle là selon cinq ou
six nuances différentes. L'expression _chez nous_, par exemple, s'y
prononce: _cé nous_, _ci nous_, _ceux nous_, _cheuz nous_, _çu nous_, et
peut-être encore d'autre façon. C'est une véritable carte linguistique
en miniature, que la fréquentation des écoles n'a nullement entamée. La
lecture des journaux n'a fait qu'introduire dans le parler d'étranges
déformations. Si un paysan vous dit que tous ses chênes sont _juifs_,
entendez _gélifs_, sorte de pourriture que l'on attribuait à la gelée.
Je note cela pour obliger les linguistes, car le mot est d'usage récent.
Le marché s'achève dans les cabarets et vers quatre heures tout le monde
a disparu. Cependant on a bu force cafés, boisson plus nationale encore,
dirait-on, que le cidre. A ce propos, voici encore une curieuse
expression assez déroutante. La tasse de café s'appelle un sou de café,
et elle ne change pas de nom en s'adjoignant plus ou moins d'eau-de-vie.
De là l'expression: «un sou de café de deux sous, un sou de café de cinq
sous.» Après cette dernière mixture, la bonne femme et son cheval ont
chance de finir la journée dans un des fossés de la route. Tel est le
revers de ces fêtes, que les femmes en reviennent avec un goût de
l'alcool, qui les fait semblables à des hommes, oui, trop semblables à
des hommes ivres.