C'est un pays de landes et de marais, un pays pauvre et qui le fut
encore plus avant qu'on n'eût trouvé le moyen de l'adapter à la culture.
Jadis, il ne produisait guère que d'un côté des ajoncs et de l'autre des
sables; çà et là, de maigres pâturages mal défendus du vent et de la
mer, de ce vent qui dessèche tout. Heureusement qu'il y pleut souvent,
car c'est la seule ressource contre la dureté de son sol. Cependant au
milieu de ce pays sans richesse et sans beauté, sur le bord d'une petite
rivière qui trace comme un sillon étroit de fécondité, s'élève une des
plus anciennes et des plus majestueuses abbayes de l'ancienne France.
Elle date du XIe siècle et ressemble beaucoup, mais avec plus de
sévérité, plus de pauvreté aussi à Saint-Germain-des-Prés, qui doit être
de la même époque. Mais on y voit mieux qu'à la noble église de Paris
toute la sécheresse orgueilleuse du style roman. Partout, c'est la
pierre nue sans aucun décor, sans aucun enjolivement, même sculptural,
une pierre grise, comme mouillée, qui donne une grande sensation
d'accablement. C'est un immense sépulcre où les très rares ornements
modernes font comme des taches de moisissures et, par conséquent, n'en
gâtent pas l'ensemble. Il y a bien sur les murs les tableautins d'un
chemin de croix issu de la rue Saint-Sulpice, mais il est comme dévoré
par l'immensité des nefs. On a la sensation que ce sont des toiles
d'araignées oubliées là. Il faut la voir ainsi, cette belle architecture
romane, réduite à ses sévères lignes de pierre, pour se rendre compte
combien elle surpasse le gothique par le génie de l'expression. Ce n'est
que de la maçonnerie, mais qui parle plus haut que l'art le plus
délicat. C'est barbare et c'est grand.