LES RUINES

La maison que j'habite ici a des parties du XVe siècle. Elle a un grand

escalier de pierre, à voûtes et à pilastres de granit. Il y en a

beaucoup d'autres dans la ville, qui a gardé aussi plusieurs ruelles et

des tourelles de cette époque. C'est très inconfortable, mais cela a une

allure assez belle dans le silence. On sent qu'aux siècles passés la vie

y était assez semblable à ce qu'elle est maintenant, seulement plus

ramassée encore, plus tassée sur elle-même. C'était une ville

ecclésiastique. Moines et prêtres y abondaient et il est probable qu'une

partie des maisons leur appartenait. Les prêtres y ont laissé la

cathédrale et les deux églises dont j'ai parlé. Les moines ont disparu

sans autres traces de leur domination qu'un aqueduc. Sise sur une

hauteur, la ville fait venir son eau d'assez loin. Au temps jadis il y

en avait grande pénurie, et un capucin érudit, ayant connu les

merveilleux travaux d'eau des anciens Romains, engagea son couvent à

imiter leur exemple. Cela fait qu'ils construisirent un aqueduc, dont on

voit encore quelques travées enfoncées sous les lierres, dans le bas de

la ville. Comme c'était une oeuvre considérable, dès le dix-septième

siècle, on l'attribuait aux Romains et c'est sans doute grâce à cette

antiquité légendaire qu'on en a respecté les ruines. Ce n'est même que

tout récemment que j'ai appris la véritable origine de cet aqueduc

romain. Ses arcades sont d'ailleurs de forme ogivale et un peu de

réflexion aurait dû nous renseigner plus vite. Mais la manie romaine

sévit si durement dans le pays! C'est au dix-septième siècle qu'elle

commença à régner. On découvrit partout des camps de César. Il y en a un

dans les environs, naturellement, et comme on y a découvert des

hachettes de pierre, l'attribution a paru longtemps certaine. C'est une

noblesse qu'il a fallu abandonner. César n'a point campé là et il n'a

point construit un aqueduc pour une cité qui n'existait pas encore.

La petite Ville; Paysages · 第 12 / 32 题