Je ne sais quel était autrefois le centre de la petite ville, le centre
social, ni s'il y en avait un; aujourd'hui, c'est la gare, bien qu'elle
soit assez loin et que cela soit une corvée d'en remonter vers la haute
ville. On y va en promenade, on s'y rencontre, les diverses classes s'y
mêlent, c'est un endroit neutre et presque le seul lieu de
divertissement. C'est par là qu'arrivent les journaux et le peu de
littérature dont la ville a besoin, et ni les feuilles ni les livres ne
remontent dans l'ancienne petite cité. On va les chercher à la gare. La
bibliothèque de la gare a tué les autres libraires. Il y en avait trois
autrefois: une librairie générale, où on trouvait toutes les nouveautés,
avec un fonds assez solide de classiques anciens et modernes; une
librairie pieuse où se débitait la littérature édifiante ou modérée;
enfin une bouquinerie, où je me souviens d'avoir acheté mes premiers
livres curieux. Seule, la librairie pieuse subsiste, mais on y vend
peut-être plus de chapelets et d'eucologes que d'ouvrages académiques.
La petite ville est dans une profonde décadence intellectuelle. On s'y
intéresse de moins en moins aux questions stables et c'est la gare qui
lui fournit la littérature passagère. Il y a d'autres causes à cette
déchéance qui est générale dans les petites villes de province, mais je
ne veux noter ici que les observations extérieures. Bien que la ville
n'ait tous les jours aucun commerce apparent, la gare est assez animée.
C'est le seul organe par où elle remue et manifeste quelque vie. Il est
curieux qu'on ne rencontre presque personne dans ses rues et qu'on en
rencontre beaucoup à la gare. C'est que c'est un point de concentration:
la petite ville ne retrouve que hors d'elle-même des motifs d'activité.