Depuis Paris jusqu'à la mer, au fond de la Normandie, le fleuve rouge
des coquelicots vous accompagne. Il déborde çà et là et s'étend comme un
lac sur les champs de blé. On se demande si les cultivateurs ne vont pas
récolter autant de gerbes de coquelicots que de gerbes de blé. Au moins
ce sera très mêlé. En certains champs, c'est même le rouge qui domine et
l'emporte sur l'or. C'est à croire que la fleurette a été semée
intentionnellement avec le grain. Non, car je ne pense pas que le
charmant mélange de la couleur des blés mûrissants et du coquelicot ait
beaucoup de charme pour les paysans. Ils ne voient pas les choses comme
nous, qui passons, et je crains que, pour eux, la fleur qui amuse notre
oeil ne soit que de la mauvaise herbe. Hélas! dans la nature, presque
tout ce qui est joli, éclatant ou doux, n'est que de la mauvaise herbe,
et si rien n'est plus utile, rien n'est plus monotone et plus terne
qu'un champ de betteraves. Nous n'avons guère de ces cultures du Midi ou
de l'Orient aux belles couleurs et même dans le Midi les champs
orgueilleux de garance ont disparu. Autrefois, la Normandie ne se
fleurissait pas seulement des pavots, mais du lin bleu de ciel et du
sarrasin tout blanc, cher aux abeilles. Le lin a presque disparu. C'est
dommage pour l'oeil; car c'était une fête que ces champs d'azur, et le
sarrasin devient plus rare. Il reste en été le coquelicot, et au
printemps le bleuet, plus timide et assez vite étouffé par la végétation
des céréales. Aussi je souhaite que la petite graine noire, qui
ressemble à des grains de poudre, continue de se mêler follement au blé
et à prospérer. Au fond cela ne lui fait pas grand mal et c'est une
parure.