M. de Monvoy s'était levé.

--Mademoiselle, vous avez été victime d'apparences qui semblaient

convaincantes. Vous êtes libre! et je ne trouve pas de mots pour vous

exprimer mes regrets et mon respect.

En quittant la prison, elle avait signé sur un registre, elle ne savait

pourquoi, et entendu le directeur lui affirmer qu'elle ne reviendrait

pas, mais, dans son bouleversement, elle comprenait vaguement les

paroles qui lui étaient adressées.

En écoutant M. de Monvoy, en voyant la physionomie radieuse de Cébronne,

l'émotion fut trop forte pour ses nerfs ébranlés, et elle s'affaissa

dans les bras de son fiancé.

Aux différents mouvements des assistants, le docteur répondit par un

geste qui signifiait:

«Ne bougez pas... ce ne sera rien!»

Elle n'était pas évanouie, et il se penchait vers elle en disant:

--Gertrude, tout est fini! Vous n'avez plus rien, rien à craindre.

Regardez-moi!...

Chacun, sauf la femme de charge, observait anxieusement le visage

décoloré de la jeune fille. Elle ouvrit enfin les yeux et sourit

faiblement à Bernard.

--Sauvée! murmura-t-elle. C'est bien vrai, on ne nous trompe pas?

--C'est bien vrai, ma Gertrude!

Elle se redressa avec effort et des larmes conjurèrent la crise que

Cébronne redoutait.

Il la fit asseoir et s'élança vers la femme de charge.

--Odieuse, horrible femme! j'ai le droit de vous assommer comme...

Aubrun se jeta devant elle, pendant que M. des Jonchères saisissait le

bras de Cébronne.

--A quoi penses-tu, Bernard! Cette misérable n'échappera pas à la

punition. Tu n'as pas le droit de te faire justice à toi-même.

--Pas le droit d'écraser un animal venimeux! alors, les lois sont bien

mal faites.

Mlle Deplémont, que cette scène achevait de rendre à elle-même, se leva

pour aller vers le docteur.

--Bernard, Bernard! dit-elle. Laissez-la, venez auprès de moi.

Il se retourna, ses traits s'adoucirent et, après un moment

d'hésitation, il revint près d'elle.

--Vous avez tous raison, dit-il; il n'y a que le bourreau qui puisse

toucher à cette femme sans s'avilir.

Sophie Brion, terrifiée, acculée, comprenant enfin que ses dénégations

ne serviraient à rien devant les preuves évidentes, prit soudain la

résolution de se taire et ne répondit pas un mot aux questions

successives que M. de Monvoy lui adressa.

--Comme vous voudrez! dit-il. Vous êtes désormais en état d'arrestation

et vous comparaîtrez devant le procureur de la République. Je vais

envoyer chercher votre fils; il nous donnera, sans doute, des

renseignements utiles, et, s'il est complice, comme c'est supposable,

peut-être fera-t-il des aveux.

En entendant prononcer le nom de son fils, cette femme, qui, un instant

auparavant, bravait avec insolence, devint si pâle, si tremblante qu'on

l'eût jetée par terre en posant la main sur son bras.

--Mon fils!

Elle lança ce mot dans un cri de rage et d'effroi.

--Mon fils! répéta-t-elle, mon fils complice... il ne savait rien!

--«Il ne savait rien», répéta lentement le juge d'instruction... vous

venez d'avouer.

Elle leva les bras et les laissa tomber avec consternation.

--Je désire que votre fils n'ait pas trempé dans ce crime vraiment

horrible, mais il doit être interrogé. Lui seul était intéressé dans la

question, et il me paraît difficile que vous ayez agi entièrement seule.

--Qu'on ne l'inquiète pas, qu'on ne l'inquiète pas! cria-t-elle; il n'y

est pour rien; moi seule, seule! je le jure, ai tout combiné. Je vais

tout raconter; mon fils, mon fils! c'était pour lui, pour lui seul que

j'avais agi... il est honnête, bon! il ne se doute pas que sa mère a

tout risqué pour le rendre heureux...

Gertrude, tremblante, s'appuyait sur le bras de Cébronne; les traits

contractés, celui-ci regardait avec colère la femme devenue odieusement

criminelle sous le couvert d'un sentiment honorable.

--Parlez! dit M. de Monvoy. Expliquez comment vous avez agi seule, sans

l'aide de votre fils ou d'un autre complice?

Elle n'avait jamais réfléchi que son fils pût être accusé ou compromis,

et la pensée du danger pour lui la surexcitait singulièrement.

--Il y a bien des mois, dit-elle, que cette idée me poursuivait. M. de

Chantepy était vieux, malade... deux ou trois années de plus à vivre,

c'était, à mon avis, bien peu de chose... Mais je voulais mettre toutes

les chances de mon côté, et, sans ce misérable espion, je réussissais!

s'écria-t-elle en se tournant vers Aubrun dans un transport de fureur.

--Aubrun! dit le docteur Cébronne, j'admire, j'estime votre habileté, et

je double la somme promise.

--Merci, docteur! votre première offre était assez généreuse, et le fait

d'avoir découvert cette coquine serait une récompense suffisante.

--C'est possible! mais je ne reviendrai pas sur ma décision; vous aurez

cinquante mille francs.

L'expression de la femme de charge prouvait que Cébronne frappait juste

et qu'elle recevait un coup de poignard en entendant parler d'une telle

récompense pour son dénonciateur.

--Continuez vos aveux, dit le juge d'instruction, et sachez bien que,

tôt ou tard, vous eussiez été découverte par la négociation des valeurs.

Comment connaissiez-vous les propriétés de l'aconitine?

--J'avais entendu M. le docteur donner des explications à Mlle Gertrude,

parler de la grande violence du poison et dire qu'il en faudrait bien

peu dans une injection pour tuer un homme. De ce moment, l'idée grandit,

grandit dans ma tête, car je m'inquiétais beaucoup pour l'avenir de mon

fils, et voyais le moyen d'arriver à mes fins sans me compromettre.

--Mais l'aconitine? Comment l'avez-vous eue?

--Le hasard me servit peu de temps après cette conversation du docteur

Cébronne et de Mlle Deplémont. Je nettoyais, de grand matin,

l'arrière-magasin de M. Darrault, quand je vis que la clef de l'armoire

aux poisons avait été oubliée. En l'ouvrant, j'aperçus l'étiquette

«aconitine», et j'en pris une petite quantité.

--M. Darrault affirmait que jamais la clef n'était restée à l'armoire?

Savez-vous comment la chose est arrivée?

--Oui... l'aide pharmacien, qui est mort depuis, avait fait cet oubli.

Ce matin-là, il arriva très inquiet avant que j'eusse quitté le magasin.

Il me confia sa faute et je lui promis de n'en rien dire. M. Darrault

n'a jamais rien su.

--En prenant l'aconitine, votre dessein était déjà arrêté?

--Pas encore, monsieur le juge... c'est plus tard, quand j'appris que le

patron de mon fils voulait vendre son fonds... Lorsque je voyais mon

pauvre enfant, il me parlait toujours de son grand désir d'acquérir ce

commerce et se désolait de ne pas pouvoir. Alors, je me décidai, tout en

attendant l'instant favorable. Quand je sus que Mmes Deplémont allaient

partir subitement, je compris bien que c'était le moment d'agir. J'avais

une troisième clef que l'on croyait perdue... Le dimanche soir, je suis

descendue dans l'appartement, après mademoiselle, et me suis cachée dans

la cuisine. Si on m'avait entendue, j'aurais dit que je rentrais pour

mon service. Après le départ de mademoiselle, je n'ai pas attendu une

minute pour aller chez M. de Chantepy...

--Mais s'il n'avait pas refusé la piqûre proposée par Mlle Deplémont, il

n'en eût pas accepté une seconde; comment auriez-vous fait?

--C'était une chance à courir, elle m'a servie... Il n'employait pas la

morphine tous les jours.

--Comment, après avoir refusé, a-t-il consenti à votre proposition?

--Je lui ai dit que, le voyant souffrir quand je l'avais quitté, j'étais

inquiète; qu'ému par le départ de Mlle Deplémont, il ne dormirait pas

sans piqûre.

--Et il a accepté comme une preuve de sollicitude l'acte qui allait le

tuer... c'est épouvantable!

--C'était pour mon fils, pour mon pauvre enfant, dit-elle tout bas.

--Et le malheureux M. de Chantepy n'a pas vu que vous preniez une autre

substance que de la morphine?

--J'avais fait dissoudre à l'avance le poison, dit-elle en hésitant, et

le tube de morphine que j'ai pris devant lui, je l'ai glissé dans ma

poche. De son lit, il ne voyait rien...

--C'est extraordinaire! dit Aubrun. Elle avait pensé à tout.

--Alors, dès le début, reprit M. de Monvoy, vous songiez à laisser

accuser Mlle Deplémont, à la perdre dans vos machinations?

--C'était mon seul moyen d'arriver, monsieur le juge, et un moyen qui

semblait très sûr. Et puis, pourquoi pas? Elle n'était pas mère, elle!

Mon plan était bien conçu, si bien que la justice s'y est laissée

prendre.

--Vous avez même pensé à mettre un reste de poison dans le tiroir de

Mlle Deplémont?

--Oui... après le départ de ces dames.

--Infâme misérable! s'écria Cébronne.

Elle regarda un instant les hommes présents, qui ne dissimulaient pas

leur horreur et leur dégoût.

--Infâme? dit-elle. Pourquoi, infâme? Je voulais le bonheur de mon

enfant, et on n'est pas heureux, sans argent. Il n'y a que les riches,

pour dire qu'on peut se passer d'argent. Si je n'avais pas été

découverte, mon fils eût été heureux!

--Et vous? demanda M. de Monvoy, vous auriez été sans remords?

--Ça... c'était mon affaire, et il ne s'agissait que de mes souffrances

personnelles.

--Mais vous deviez craindre d'être découverte?

--Dans le commencement... mais tout s'arrangeait si bien!

--Vous ne voyiez jamais l'échafaud au bout d'un tel chemin?

--L'échafaud? Pourquoi? Pourquoi me condamnerait-on quand des gens qui

tuent sont acquittés parce que leur crime est, dit-on, un crime

passionnel; j'ai lu cela souvent dans les journaux. Eh bien, moi, j'aime

mon enfant, je l'aime avec passion et le voulais heureux.

--Vous l'avez voué au malheur par votre crime qui n'a aucun rapport avec

ceux dont vous parlez, quelque terribles qu'ils soient. Il est affreux!

et d'une lâcheté inouïe! dit M. de Monvoy. L'idée de le préméditer si

longuement et de le rejeter sur une jeune fille innocente... cela

dépasse toutes les bornes de l'odieux.

--Mon fils voué au malheur... et je réussissais sans cet espion!

s'écria-t-elle exaspérée en cherchant à se jeter sur Aubrun.

On la maintint, et M. de Monvoy la fit emmener.

Il s'approcha de Mlle Deplémont.

--Je n'espère pas votre pardon, dit-il avec émotion, l'épreuve a été

trop cruelle. Acceptez néanmoins les regrets d'un vieux magistrat qui

ne se consolera jamais de l'erreur commise à votre égard.

La physionomie, le ton de M. de Monvoy exprimaient plus encore que ses

paroles le sentiment profond qui l'agitait.

Gertrude lui tendit la main.

--Je pardonne! dit-elle d'une voix émue.

--Et vous, Bernard? Oubliez ces jours angoissants.

--Jamais! répondit Cébronne avec énergie. Je rends justice à la bonté

que vous avez témoignée, mais jamais je n'oublierai! jamais je ne

pardonnerai!

--Je le comprends! dit le magistrat avec une bonhomie résignée.

Quelques minutes plus tard, le docteur Cébronne traversait avec Gertrude

et M. des Jonchères les galeries des Marchands et de la Sainte-Chapelle.

Il avait tenu à suivre le même chemin que trois semaines auparavant, et

ce fut au milieu d'une véritable ovation qu'ils arrivèrent dans la cour

du palais de justice.

Au dehors, la nouvelle s'était répandue, et, sans qu'on sache comment,

ainsi que, si fréquemment, il arrive à Paris, une multitude s'était

amassée.

La foule se découvrit respectueusement en apercevant Gertrude et

Cébronne.

--Les voilà! ce sont eux!

--Comme elle est pâle!

On se pressait pour les voir, on acclamait Cébronne et ils parvinrent

avec peine à la voiture du docteur.

--A la maison de santé! cria-t-il au cocher.

Ils partirent au milieu d'acclamations vigoureuses et de cris de mort

contre la femme qui venait d'être arrêtée.

--Gertrude, ma bien-aimée, s'écria Bernard, nous commençons l'ère

heureuse.

Gertrude, entrée dans la crise de réaction, se sentait à peine la force

de répondre.

--Dieu vous entende! dit-elle avec doute.

Le coeur de Cébronne se serra en devinant la pensée secrète de la

jeune fille.

--L'ébranlement passera comme le reste, dit-il avec autorité; vous

renaîtrez auprès de votre mère et... de votre mari, ajouta-t-il en lui

baisant la main.

--Et on ne me parlera plus jamais, jamais! de ces moments épouvantables,

dit-elle en frissonnant.

--Jamais! j'y veillerai!

Aimer quand même · 第 42 / 44 题