XI

Dans la hâte de régler ses affaires, la femme de charge n'avait fait que

le nécessaire de son travail et se préparait à partir quand l'agent de

la sûreté sonna à la porte du prétendu M. de Lucel.

Il lui transmit le désir du juge d'instruction.

--Il m'est impossible d'y aller à présent, répondit-elle; j'irai à

quatre heures comme toujours.

--Ce n'est pas à quatre heures qu'il veut vous voir, c'est maintenant!

--Pourquoi est-ce si pressé? Les autres fois, c'était à quatre heures et

je recevais une lettre pour m'avertir que M. le juge d'instruction

désirait me questionner?

--Il n'a pas eu le temps d'écrire... un fait nouveau s'est produit, et

vous seule fournirez les renseignements que M. de Monvoy désire avoir

avant de quitter le Palais pour rentrer chez lui.

--Mais, je suis en costume de travail, il faut que j'aille chez moi

m'habiller convenablement pour me présenter devant M. le juge

d'instruction.

--C'est inutile... nous serions retardés, et c'est très pressé.

--Je veux au moins passer chez moi pour prendre un chapeau, dit-elle en

commençant à élever la voix; il me faut deux minutes pour monter dans ma

chambre.

--Assez discuté! je ne connais que ma consigne, ainsi, partons! Une

voiture nous attend à la porte.

Extrêmement alarmée, elle fut tentée de résister, mais, comprenant

aussitôt l'erreur qu'elle commettrait, elle se borna à répondre:

--Comme c'est ennuyeux, d'être mêlée à une affaire de justice! on est

toujours dérangée pour des interrogatoires. C'est la cinquième fois que

je vais au Palais.

--Cela ne durera pas... soyez tranquille.

Elle lui lança un regard inquiet, mais le suivit sans rien ajouter.

En route, elle essaya de faire parler l'agent, monté avec elle dans la

voiture, mais elle n'obtint que des réponses brusques et laconiques qui

la déconcertèrent.

Elle se remémorait sa vie depuis un mois et ne voyait aucun acte

maladroit à se reprocher.

Par qui le mensonge de l'héritage pourrait-il être contrôlé? Sauf son

fils, personne ne s'intéressait assez à ses affaires pour observer ses

mouvements et regarder de près dans sa vie. Aucune enquête n'était

désormais à redouter, pas un mauvais renseignement n'ayant été donné sur

elle.

Pour l'héritage, elle avait eu l'habileté, afin de ne pas étonner son

fils, de parler, non d'un parent proche, mais d'un cousin éloigné avec

lequel les rapports étaient rompus depuis longtemps et qu'elle croyait

mort.

Le jeune homme jouissait donc, sans grande surprise, de l'aubaine qui

leur arrivait. A toutes ses questions, elle avait répondu de la façon la

plus plausible.

Avec le juge d'instruction, jamais elle n'avait varié dans ses

dépositions. Ensuite, elle s'était remise simplement à travailler et

manifestait, sans exagération, un chagrin très compréhensible.

Enfin, les charges s'accumulaient contre Mlle Deplémont, dont la

culpabilité paraissait évidente à la justice, et, en grande partie, à

l'opinion publique.

Rien donc, ni dans les faits ni dans ses actes, n'était de nature à la

mettre en suspicion.

Cependant, elle pressentait un danger, et se préparait intérieurement à

le braver ou à le tourner.

Son air posé, quand elle entra dans le cabinet du juge d'instruction,

eût trompé plus d'un observateur. Elle s'excusa d'arriver en costume de

travail, mais M. de Monvoy l'interrompit d'un ton qui ébranla son

assurance, et il lui demanda, sans aucun préambule:

--Où étiez-vous, le soir où votre excellent maître, M. de Chantepy, a

été assassiné?

La question, à laquelle elle avait déjà répondu, la tournure de la

phrase et la sécheresse du magistrat troublèrent la misérable;

toutefois, elle répondit assez tranquillement.

--Mais, j'ai déjà dit à monsieur le juge que j'étais dans ma chambre; je

n'en ai pas bougé.

--Bien! appelez Aubrun, dit M. de Monvoy au greffier.

En voyant son nouveau maître, Sophie Brion devint pourpre.

--M. de Lucel! s'écria-t-elle. Ici!

--Non... Aubrun tout bonnement! dit-il froidement. Agent au service de

M. des Jonchères, l'avocat de Mlle Deplémont.

Une expression d'affolement passa sur le visage de la femme de charge,

elle parut chercher autour d'elle un moyen de fuir, puis, par un effort

de volonté extraordinaire, elle se composa un maintien tranquille.

--Monsieur le juge, dit Aubrun, cette femme, appelée par vous comme

témoin, est l'assassin de M. de Chantepy.

--L'assassin de M. de Chantepy! de mon cher maître! s'écria-t-elle en

faisant un pas vers Aubrun. C'est un fou... Monsieur le juge

d'instruction, est-il possible que je me sois mise au service d'un fou!

--Il n'est pas plus fou que vous et moi, vous le savez bien... Je vous

ferai observer qu'une pareille comédie ne peut pas vous servir.

--Alors, on m'a fait venir ici pour m'injurier! Et un magistrat supporte

qu'on insulte devant lui une honnête femme! dit-elle avec une

indignation très bien feinte.

--On vous a fait venir pour vous expliquer. Vous avez été interrogée

jusqu'ici comme témoin et vos témoignages ont été à charge pour Mlle

Deplémont. Mais voici un homme qui, vous observant depuis près d'un

mois, affirme que Mlle Deplémont est innocente et qu'il a vu, entre vos

mains, la preuve matérielle de votre crime. Si vous ne vous disculpez

pas, je vous fais arrêter et conduire au procureur de la République.

--Comment! ce prétendu M. de Lucel était un espion! s'écria la femme de

charge, que cette idée mettait hors d'elle-même. Ah! comme on est

trompé! A présent, je prendrai des renseignements minutieux avant de

servir les gens.

Personne ne daigna lui répondre.

--Vous avez dit à M. Aubrun, reprit le juge d'instruction, que vous

héritiez d'un cousin qui vous laissait une petite fortune?

--Mais, c'est la pure vérité, monsieur le juge! je le jure!

--Parlez, Aubrun.

--Aussitôt le retour de cette femme, c'est-à-dire hier, je suis allé à

Ménars, où aucun patron maçon du nom de Rollant n'a demeuré.

--A qui vous êtes-vous adressé pour vos renseignements? dit Sophie. Ils

sont absolument faux.

--Prouvez-le! Inutile, du reste, puisque...

--Alors, reprit-elle en l'interrompant, j'aurais inventé un nom et parlé

de Ménars, sans savoir, au hasard? Pour sauver Mlle Deplémont, son

avocat aurait bien dû choisir un agent plus habile et capable de

meilleures inventions.

--En effet! c'est par hasard que vous avez pris le nom de votre cousin

supposé et de l'endroit où soi-disant il habitait. Il est certain que

rien n'était vrai, et que ce matin, vous m'avez montré les valeurs qui

appartenaient à M. de Chantepy.

--C'est faux! les valeurs sont bien à moi et me viennent d'un héritage,

dit-elle énergiquement.

--Et les numéros?

--Les numéros! quels numéros? répéta-t-elle en se troublant.

--Je vous ai laissé croire qu'il n'y avait aucun danger à négocier des

valeurs au porteur, mais les numéros de ces valeurs sont toujours connus

de l'agent de change et de la société chargés des achats. Ces numéros,

je les sais par coeur et les ai reconnus aussitôt.

--C'est faux, c'est faux! qu'est-ce que cela me fait, vos numéros? Il

peut y en avoir de pareils.

Et, perdant sa correction de surface, elle accabla d'injures l'homme qui

l'avait espionnée.

--Continuez! dit Aubrun en souriant. Ce n'est pas à moi que vous nuisez,

mais à vous! J'ajoute que je n'ai jamais rencontré une coquine plus

remarquable.

--Pas d'insultes, Aubrun!... Ne m'avez-vous pas certifié que Mme Brion

avait sur elle les valeurs dont vous parlez?

--Oui, j'en suis certain.

--Si les valeurs sont bien à vous, continua M. de Monvoy, en s'adressant

à la femme de charge, et qu'Aubrun se soit trompé, il doit vous être

indifférent de me les remettre.

«Si Aubrun s'est trompé...» ce mot fut comme un éclair pour Sophie

Brion. Il lui rendait l'espoir qui, malgré son insolence, commençait à

l'abandonner.

Elle prit un ton soumis et poli pour répondre:

--Que monsieur le juge me pardonne mon mouvement de colère bien

naturel... Oui, cet espion s'est trompé, et je n'ai aucune raison pour

ne pas remettre mes papiers à monsieur le juge.

Tout en parlant, elle avait cherché le rouleau de valeurs et le tendit

au magistrat.

M. de Monvoy contrôla avec la liste des numéros qu'il avait sur sa

table, puis passa les papiers à son greffier.

--Voyez! c'est bien cela... Voulez-vous aller chercher qui vous savez.

Ils sont certainement là.

Mlle Deplémont, son avocat et Cébronne attendaient depuis un instant

qu'on les fît entrer dans le cabinet.

La réclusion et une angoisse sans nom avaient mis sur le visage de

Gertrude quelque chose d'indéfinissable, qui impressionnait péniblement.

Le docteur Cébronne avait raison d'affirmer que certaines secousses, en

se prolongeant, peuvent briser un organisme délicat. En méditant les

charges qui pesaient sur elle, en suivant, dans ses nuits sans sommeil,

la logique de l'accusation, en ne réussissant pas à briser le réseau des

preuves qui l'enserraient, elle perdait toute espérance et voyait sa vie

condamnée de la façon la plus atroce.

Depuis quelques jours surtout, l'idée de sa perte définitive la hantait

et détendait, heure par heure, les ressorts de son énergie.

Néanmoins, elle avait toujours l'attitude digne et un peu hautaine dont

elle ne s'était jamais départie avec le procureur de la République et

le juge d'instruction.

Cébronne, entré avec M. des Jonchères par une autre porte que Gertrude,

courut à elle:

--Sauvée, Gertrude! dit-il d'une voix vibrante en lui prenant les deux

mains.

Aimer quand même · 第 41 / 44 题