Dans la hâte de régler ses affaires, la femme de charge n'avait fait que
le nécessaire de son travail et se préparait à partir quand l'agent de
la sûreté sonna à la porte du prétendu M. de Lucel.
Il lui transmit le désir du juge d'instruction.
--Il m'est impossible d'y aller à présent, répondit-elle; j'irai à
quatre heures comme toujours.
--Ce n'est pas à quatre heures qu'il veut vous voir, c'est maintenant!
--Pourquoi est-ce si pressé? Les autres fois, c'était à quatre heures et
je recevais une lettre pour m'avertir que M. le juge d'instruction
désirait me questionner?
--Il n'a pas eu le temps d'écrire... un fait nouveau s'est produit, et
vous seule fournirez les renseignements que M. de Monvoy désire avoir
avant de quitter le Palais pour rentrer chez lui.
--Mais, je suis en costume de travail, il faut que j'aille chez moi
m'habiller convenablement pour me présenter devant M. le juge
d'instruction.
--C'est inutile... nous serions retardés, et c'est très pressé.
--Je veux au moins passer chez moi pour prendre un chapeau, dit-elle en
commençant à élever la voix; il me faut deux minutes pour monter dans ma
chambre.
--Assez discuté! je ne connais que ma consigne, ainsi, partons! Une
voiture nous attend à la porte.
Extrêmement alarmée, elle fut tentée de résister, mais, comprenant
aussitôt l'erreur qu'elle commettrait, elle se borna à répondre:
--Comme c'est ennuyeux, d'être mêlée à une affaire de justice! on est
toujours dérangée pour des interrogatoires. C'est la cinquième fois que
je vais au Palais.
--Cela ne durera pas... soyez tranquille.
Elle lui lança un regard inquiet, mais le suivit sans rien ajouter.
En route, elle essaya de faire parler l'agent, monté avec elle dans la
voiture, mais elle n'obtint que des réponses brusques et laconiques qui
la déconcertèrent.
Elle se remémorait sa vie depuis un mois et ne voyait aucun acte
maladroit à se reprocher.
Par qui le mensonge de l'héritage pourrait-il être contrôlé? Sauf son
fils, personne ne s'intéressait assez à ses affaires pour observer ses
mouvements et regarder de près dans sa vie. Aucune enquête n'était
désormais à redouter, pas un mauvais renseignement n'ayant été donné sur
elle.
Pour l'héritage, elle avait eu l'habileté, afin de ne pas étonner son
fils, de parler, non d'un parent proche, mais d'un cousin éloigné avec
lequel les rapports étaient rompus depuis longtemps et qu'elle croyait
mort.
Le jeune homme jouissait donc, sans grande surprise, de l'aubaine qui
leur arrivait. A toutes ses questions, elle avait répondu de la façon la
plus plausible.
Avec le juge d'instruction, jamais elle n'avait varié dans ses
dépositions. Ensuite, elle s'était remise simplement à travailler et
manifestait, sans exagération, un chagrin très compréhensible.
Enfin, les charges s'accumulaient contre Mlle Deplémont, dont la
culpabilité paraissait évidente à la justice, et, en grande partie, à
l'opinion publique.
Rien donc, ni dans les faits ni dans ses actes, n'était de nature à la
mettre en suspicion.
Cependant, elle pressentait un danger, et se préparait intérieurement à
le braver ou à le tourner.
Son air posé, quand elle entra dans le cabinet du juge d'instruction,
eût trompé plus d'un observateur. Elle s'excusa d'arriver en costume de
travail, mais M. de Monvoy l'interrompit d'un ton qui ébranla son
assurance, et il lui demanda, sans aucun préambule:
--Où étiez-vous, le soir où votre excellent maître, M. de Chantepy, a
été assassiné?
La question, à laquelle elle avait déjà répondu, la tournure de la
phrase et la sécheresse du magistrat troublèrent la misérable;
toutefois, elle répondit assez tranquillement.
--Mais, j'ai déjà dit à monsieur le juge que j'étais dans ma chambre; je
n'en ai pas bougé.
--Bien! appelez Aubrun, dit M. de Monvoy au greffier.
En voyant son nouveau maître, Sophie Brion devint pourpre.
--M. de Lucel! s'écria-t-elle. Ici!
--Non... Aubrun tout bonnement! dit-il froidement. Agent au service de
M. des Jonchères, l'avocat de Mlle Deplémont.
Une expression d'affolement passa sur le visage de la femme de charge,
elle parut chercher autour d'elle un moyen de fuir, puis, par un effort
de volonté extraordinaire, elle se composa un maintien tranquille.
--Monsieur le juge, dit Aubrun, cette femme, appelée par vous comme
témoin, est l'assassin de M. de Chantepy.
--L'assassin de M. de Chantepy! de mon cher maître! s'écria-t-elle en
faisant un pas vers Aubrun. C'est un fou... Monsieur le juge
d'instruction, est-il possible que je me sois mise au service d'un fou!
--Il n'est pas plus fou que vous et moi, vous le savez bien... Je vous
ferai observer qu'une pareille comédie ne peut pas vous servir.
--Alors, on m'a fait venir ici pour m'injurier! Et un magistrat supporte
qu'on insulte devant lui une honnête femme! dit-elle avec une
indignation très bien feinte.
--On vous a fait venir pour vous expliquer. Vous avez été interrogée
jusqu'ici comme témoin et vos témoignages ont été à charge pour Mlle
Deplémont. Mais voici un homme qui, vous observant depuis près d'un
mois, affirme que Mlle Deplémont est innocente et qu'il a vu, entre vos
mains, la preuve matérielle de votre crime. Si vous ne vous disculpez
pas, je vous fais arrêter et conduire au procureur de la République.
--Comment! ce prétendu M. de Lucel était un espion! s'écria la femme de
charge, que cette idée mettait hors d'elle-même. Ah! comme on est
trompé! A présent, je prendrai des renseignements minutieux avant de
servir les gens.
Personne ne daigna lui répondre.
--Vous avez dit à M. Aubrun, reprit le juge d'instruction, que vous
héritiez d'un cousin qui vous laissait une petite fortune?
--Mais, c'est la pure vérité, monsieur le juge! je le jure!
--Parlez, Aubrun.
--Aussitôt le retour de cette femme, c'est-à-dire hier, je suis allé à
Ménars, où aucun patron maçon du nom de Rollant n'a demeuré.
--A qui vous êtes-vous adressé pour vos renseignements? dit Sophie. Ils
sont absolument faux.
--Prouvez-le! Inutile, du reste, puisque...
--Alors, reprit-elle en l'interrompant, j'aurais inventé un nom et parlé
de Ménars, sans savoir, au hasard? Pour sauver Mlle Deplémont, son
avocat aurait bien dû choisir un agent plus habile et capable de
meilleures inventions.
--En effet! c'est par hasard que vous avez pris le nom de votre cousin
supposé et de l'endroit où soi-disant il habitait. Il est certain que
rien n'était vrai, et que ce matin, vous m'avez montré les valeurs qui
appartenaient à M. de Chantepy.
--C'est faux! les valeurs sont bien à moi et me viennent d'un héritage,
dit-elle énergiquement.
--Et les numéros?
--Les numéros! quels numéros? répéta-t-elle en se troublant.
--Je vous ai laissé croire qu'il n'y avait aucun danger à négocier des
valeurs au porteur, mais les numéros de ces valeurs sont toujours connus
de l'agent de change et de la société chargés des achats. Ces numéros,
je les sais par coeur et les ai reconnus aussitôt.
--C'est faux, c'est faux! qu'est-ce que cela me fait, vos numéros? Il
peut y en avoir de pareils.
Et, perdant sa correction de surface, elle accabla d'injures l'homme qui
l'avait espionnée.
--Continuez! dit Aubrun en souriant. Ce n'est pas à moi que vous nuisez,
mais à vous! J'ajoute que je n'ai jamais rencontré une coquine plus
remarquable.
--Pas d'insultes, Aubrun!... Ne m'avez-vous pas certifié que Mme Brion
avait sur elle les valeurs dont vous parlez?
--Oui, j'en suis certain.
--Si les valeurs sont bien à vous, continua M. de Monvoy, en s'adressant
à la femme de charge, et qu'Aubrun se soit trompé, il doit vous être
indifférent de me les remettre.
«Si Aubrun s'est trompé...» ce mot fut comme un éclair pour Sophie
Brion. Il lui rendait l'espoir qui, malgré son insolence, commençait à
l'abandonner.
Elle prit un ton soumis et poli pour répondre:
--Que monsieur le juge me pardonne mon mouvement de colère bien
naturel... Oui, cet espion s'est trompé, et je n'ai aucune raison pour
ne pas remettre mes papiers à monsieur le juge.
Tout en parlant, elle avait cherché le rouleau de valeurs et le tendit
au magistrat.
M. de Monvoy contrôla avec la liste des numéros qu'il avait sur sa
table, puis passa les papiers à son greffier.
--Voyez! c'est bien cela... Voulez-vous aller chercher qui vous savez.
Ils sont certainement là.
Mlle Deplémont, son avocat et Cébronne attendaient depuis un instant
qu'on les fît entrer dans le cabinet.
La réclusion et une angoisse sans nom avaient mis sur le visage de
Gertrude quelque chose d'indéfinissable, qui impressionnait péniblement.
Le docteur Cébronne avait raison d'affirmer que certaines secousses, en
se prolongeant, peuvent briser un organisme délicat. En méditant les
charges qui pesaient sur elle, en suivant, dans ses nuits sans sommeil,
la logique de l'accusation, en ne réussissant pas à briser le réseau des
preuves qui l'enserraient, elle perdait toute espérance et voyait sa vie
condamnée de la façon la plus atroce.
Depuis quelques jours surtout, l'idée de sa perte définitive la hantait
et détendait, heure par heure, les ressorts de son énergie.
Néanmoins, elle avait toujours l'attitude digne et un peu hautaine dont
elle ne s'était jamais départie avec le procureur de la République et
le juge d'instruction.
Cébronne, entré avec M. des Jonchères par une autre porte que Gertrude,
courut à elle:
--Sauvée, Gertrude! dit-il d'une voix vibrante en lui prenant les deux
mains.