XII

Le docteur Cébronne était transfiguré quand M. des Jonchères le revit

trois jours plus tard.

--Aubrun sort d'ici, Henri; je l'ai mandé par télégramme et lui ai remis

son chèque. Il vaut mieux que son métier, et je m'en souviendrai pour

qu'il ne connaisse plus la misère.

--Avec la grosse somme que tu lui donnes et les copies que je lui

fournirai, il vivra suffisamment bien. Et ces pauvres femmes? Parle-moi

d'elles! Comment s'est passée leur première entrevue?

--Sans scène, sans crises nerveuses, Dieu merci! Elles se sont

embrassées longuement, mais étant habituées à souffrir et à se dominer,

il n'y a pas eu de démonstrations extérieures exagérées. Cet empire sur

soi-même, cette modération dans une circonstance exceptionnelle me

plaisent énormément. C'est une garantie pour leur rétablissement.

--Mais tu ne crains rien pour Mlle Deplémont? Elle ne tombera pas

malade?

--Je craindrais si elle s'abandonnait elle-même... heureusement sa mère

a besoin de ses soins, elle le sent et s'efforce de surmonter

l'accablement amené par la réaction. Pour toutes les deux, la sécurité

et la paix feront le reste. Gertrude, qui s'inquiétait, comprend

maintenant qu'aucune corde n'est brisée chez elle.

--La paix et la sécurité!... elles produisent le même effet sur toi, mon

cher Bernard, répliqua M. des Jonchères en regardant avec joie

l'expression rassérénée de son ami. En trois jours, tu as rajeuni

étonnamment. De ces angoisses, de cette aventure extraordinaire, il ne

te restera que quelques cheveux blancs. Le mauvais rêve, dont je

souffrais, en vérité, presque autant que vous, a disparu, Dieu soit

loué!

--Oui, dit Cébronne, tu entrais dans ma douleur avec toute l'affection

d'un ami... Mais ce mauvais rêve... aurait-il pris un caractère odieux

si vos lois n'étaient pas si mal faites?

--Explique-toi?

--On a refusé d'accepter la caution que je proposais pour éviter à Mlle

Deplémont la brutalité de sa position... et cependant mon honorabilité

n'est mise en doute par personne, et, au besoin, ma parole d'honneur

fait loi, tu le sais bien!

--Sans doute, mon pauvre cher, mais si on appliquait ta théorie, combien

de coupables échapperaient à la justice?

--Pourquoi? On mettrait des conditions strictes à l'acceptation de la

caution.

--Et tu fais entrer dans ces conditions l'honorabilité de celui qui

offre caution? Mais l'homme le plus honnête, le plus sûr est souvent

trompé!

--Aussi je ne dis pas de laisser un prévenu ou accusé sans surveillance;

on le surveillerait de près, soit! mais, à moins qu'il n'y ait aucun

doute sur la culpabilité d'un homme, la prison préventive est

révoltante! Vois la contradiction flagrante dans le fait suivant

d'après un principe de jurisprudence: «Tout homme est innocent, tant

qu'il n'est pas reconnu coupable»; on ouvre des débats pour apporter ou

discuter la preuve de la culpabilité, et on enferme l'individu avant que

la question ne soit plus douteuse!

--Mon cher ami, tout ceci est complexe et ne se résout pas de cette

façon simpliste. Remarque, je te prie, que les erreurs judiciaires sont

rares et que la justice est inspirée, de nos jours, par un grand esprit

d'humanité.

--Je le sais!... mais n'y aurait-il qu'un seul fait comme celui dont

trois êtres viennent de tant souffrir, que, à mon sens et sans parti

pris, ce serait suffisant pour modifier la loi sur la prison préventive.

Deux mois après, par un temps chaud de mois d'août, le docteur Cébronne

et Gertrude venaient passer leur lune de miel en Bretagne.

Bernard avait envoyé ses domestiques pour préparer la maison et la

mettre en état de recevoir la jeune femme.

Aucun endroit ne pouvait être mieux choisi, loin du bruit, loin des

hommes, dans un cadre qui, reportant l'esprit bien loin en arrière,

aidait à l'oubli et à l'apaisement.

La maison longue, assez basse, aux toits arrondis, datait du

dix-huitième siècle. On lui avait conservé ses volets verts, chantés par

le goût romantique d'autrefois. Un perron de quelques marches donnait

accès au jardin dont les carrés réguliers, parsemés de bosquets en

miniature, s'étendaient jusqu'à la Rance aux bords singulièrement

escarpés et sauvages. Des statues, voilées de lichen, ajoutaient à la

mélancolie du vieux jardin, que cultivait l'homme chargé de garder la

propriété.

Cébronne conservait un souvenir attendri de l'habitation où s'était

passée son heureuse enfance; ni lui ni son père, appelés par des

carrières brillantes loin de leur pays natal, n'avaient voulu la vendre,

bien qu'ils n'y fissent que de courts séjours, à très longs intervalles.

Bernard observait, sur le visage de sa femme, l'effet produit par

l'aspect suranné mais, à ses yeux, très poétique de la propriété.

--C'est charmant! dit-elle avec le sourire un peu souffrant qu'elle

conservait depuis ses épreuves.

--Ai-je bien fait de vous amener ici?

--Oh! oui... ce sera le repos enfin loin de Paris! loin de souvenirs

affreux.

--Ils disparaîtront ici, vous verrez! Plus de regards en arrière, ma

chère Gertrude! dit-il d'un ton ferme; et ne pensons qu'à nous. Nous

sommes seuls, nous sommes heureux.

Ils étaient complètement seuls, en effet, Mme Deplémont ayant refusé de

les accompagner pour ne pas être en tiers indiscret dans leur bonheur.

Cébronne avait bien auguré de l'atmosphère de paix et de joies dans

laquelle ils vécurent plusieurs semaines, et bientôt il ne revit plus

l'expression souffrante qui lui faisait mal.

Gertrude, aimante, passionnément reconnaissante, et, malgré le

développement de son énergie par la lutte et le travail, restée femme

jusqu'au fond de l'âme, veillait sur elle-même pour que nul reflet du

passé ne vînt attrister son mari. Puis l'effort disparut, car elle

s'épanouissait dans un bonheur que les anciennes douleurs rendaient plus

pénétrant, plus profond, et les objets qui l'entouraient s'imprégnaient

des douceurs de sa vie actuelle.

«Mon cher ami, écrivait le docteur Cébronne à M. des Jonchères, tu te

rappelles cet endroit où tu m'as accompagné il y a quelques années? En

vrai Parisien, tu y voyais seulement une solitude absolue, un air triste

sous sa verdure et sa vétusté, sous le siècle qui a jauni les toits et

patiné les murs. Moi je t'en décrivais le charme mystérieux, vu par mon

coeur et mes souvenirs... Je l'aimais jadis, maintenant je l'adore

dans son rajeunissement produit par l'amour heureux.

«Tu te souviens aussi d'une pensée que nous avions discutée ensemble:

«Le coeur de la femme est un miroir qui reflète l'univers entier?» La

comprenions-nous bien? Je ne le crois pas, et un mariage malheureux me

l'avait rendue amère.

«Aujourd'hui, je ne la comprends pas, je la vis!... Le coeur honnête

d'une femme intelligente renferme toutes les nuances infinies, toutes

les délicatesses exquises qui sont, pour l'homme, l'essence de sa paix

et de son bonheur.

«Le coeur féminin, qui comprend tout, est bien «le miroir qui reflète

l'univers entier.» Ma vieille amitié te souhaite de le posséder un jour.

«Adieu et à bientôt!

«CÉBRONNE.»

Aimer quand même · 第 43 / 44 题