Le docteur Cébronne était transfiguré quand M. des Jonchères le revit
trois jours plus tard.
--Aubrun sort d'ici, Henri; je l'ai mandé par télégramme et lui ai remis
son chèque. Il vaut mieux que son métier, et je m'en souviendrai pour
qu'il ne connaisse plus la misère.
--Avec la grosse somme que tu lui donnes et les copies que je lui
fournirai, il vivra suffisamment bien. Et ces pauvres femmes? Parle-moi
d'elles! Comment s'est passée leur première entrevue?
--Sans scène, sans crises nerveuses, Dieu merci! Elles se sont
embrassées longuement, mais étant habituées à souffrir et à se dominer,
il n'y a pas eu de démonstrations extérieures exagérées. Cet empire sur
soi-même, cette modération dans une circonstance exceptionnelle me
plaisent énormément. C'est une garantie pour leur rétablissement.
--Mais tu ne crains rien pour Mlle Deplémont? Elle ne tombera pas
malade?
--Je craindrais si elle s'abandonnait elle-même... heureusement sa mère
a besoin de ses soins, elle le sent et s'efforce de surmonter
l'accablement amené par la réaction. Pour toutes les deux, la sécurité
et la paix feront le reste. Gertrude, qui s'inquiétait, comprend
maintenant qu'aucune corde n'est brisée chez elle.
--La paix et la sécurité!... elles produisent le même effet sur toi, mon
cher Bernard, répliqua M. des Jonchères en regardant avec joie
l'expression rassérénée de son ami. En trois jours, tu as rajeuni
étonnamment. De ces angoisses, de cette aventure extraordinaire, il ne
te restera que quelques cheveux blancs. Le mauvais rêve, dont je
souffrais, en vérité, presque autant que vous, a disparu, Dieu soit
loué!
--Oui, dit Cébronne, tu entrais dans ma douleur avec toute l'affection
d'un ami... Mais ce mauvais rêve... aurait-il pris un caractère odieux
si vos lois n'étaient pas si mal faites?
--Explique-toi?
--On a refusé d'accepter la caution que je proposais pour éviter à Mlle
Deplémont la brutalité de sa position... et cependant mon honorabilité
n'est mise en doute par personne, et, au besoin, ma parole d'honneur
fait loi, tu le sais bien!
--Sans doute, mon pauvre cher, mais si on appliquait ta théorie, combien
de coupables échapperaient à la justice?
--Pourquoi? On mettrait des conditions strictes à l'acceptation de la
caution.
--Et tu fais entrer dans ces conditions l'honorabilité de celui qui
offre caution? Mais l'homme le plus honnête, le plus sûr est souvent
trompé!
--Aussi je ne dis pas de laisser un prévenu ou accusé sans surveillance;
on le surveillerait de près, soit! mais, à moins qu'il n'y ait aucun
doute sur la culpabilité d'un homme, la prison préventive est
révoltante! Vois la contradiction flagrante dans le fait suivant
d'après un principe de jurisprudence: «Tout homme est innocent, tant
qu'il n'est pas reconnu coupable»; on ouvre des débats pour apporter ou
discuter la preuve de la culpabilité, et on enferme l'individu avant que
la question ne soit plus douteuse!
--Mon cher ami, tout ceci est complexe et ne se résout pas de cette
façon simpliste. Remarque, je te prie, que les erreurs judiciaires sont
rares et que la justice est inspirée, de nos jours, par un grand esprit
d'humanité.
--Je le sais!... mais n'y aurait-il qu'un seul fait comme celui dont
trois êtres viennent de tant souffrir, que, à mon sens et sans parti
pris, ce serait suffisant pour modifier la loi sur la prison préventive.
Deux mois après, par un temps chaud de mois d'août, le docteur Cébronne
et Gertrude venaient passer leur lune de miel en Bretagne.
Bernard avait envoyé ses domestiques pour préparer la maison et la
mettre en état de recevoir la jeune femme.
Aucun endroit ne pouvait être mieux choisi, loin du bruit, loin des
hommes, dans un cadre qui, reportant l'esprit bien loin en arrière,
aidait à l'oubli et à l'apaisement.
La maison longue, assez basse, aux toits arrondis, datait du
dix-huitième siècle. On lui avait conservé ses volets verts, chantés par
le goût romantique d'autrefois. Un perron de quelques marches donnait
accès au jardin dont les carrés réguliers, parsemés de bosquets en
miniature, s'étendaient jusqu'à la Rance aux bords singulièrement
escarpés et sauvages. Des statues, voilées de lichen, ajoutaient à la
mélancolie du vieux jardin, que cultivait l'homme chargé de garder la
propriété.
Cébronne conservait un souvenir attendri de l'habitation où s'était
passée son heureuse enfance; ni lui ni son père, appelés par des
carrières brillantes loin de leur pays natal, n'avaient voulu la vendre,
bien qu'ils n'y fissent que de courts séjours, à très longs intervalles.
Bernard observait, sur le visage de sa femme, l'effet produit par
l'aspect suranné mais, à ses yeux, très poétique de la propriété.
--C'est charmant! dit-elle avec le sourire un peu souffrant qu'elle
conservait depuis ses épreuves.
--Ai-je bien fait de vous amener ici?
--Oh! oui... ce sera le repos enfin loin de Paris! loin de souvenirs
affreux.
--Ils disparaîtront ici, vous verrez! Plus de regards en arrière, ma
chère Gertrude! dit-il d'un ton ferme; et ne pensons qu'à nous. Nous
sommes seuls, nous sommes heureux.
Ils étaient complètement seuls, en effet, Mme Deplémont ayant refusé de
les accompagner pour ne pas être en tiers indiscret dans leur bonheur.
Cébronne avait bien auguré de l'atmosphère de paix et de joies dans
laquelle ils vécurent plusieurs semaines, et bientôt il ne revit plus
l'expression souffrante qui lui faisait mal.
Gertrude, aimante, passionnément reconnaissante, et, malgré le
développement de son énergie par la lutte et le travail, restée femme
jusqu'au fond de l'âme, veillait sur elle-même pour que nul reflet du
passé ne vînt attrister son mari. Puis l'effort disparut, car elle
s'épanouissait dans un bonheur que les anciennes douleurs rendaient plus
pénétrant, plus profond, et les objets qui l'entouraient s'imprégnaient
des douceurs de sa vie actuelle.
«Mon cher ami, écrivait le docteur Cébronne à M. des Jonchères, tu te
rappelles cet endroit où tu m'as accompagné il y a quelques années? En
vrai Parisien, tu y voyais seulement une solitude absolue, un air triste
sous sa verdure et sa vétusté, sous le siècle qui a jauni les toits et
patiné les murs. Moi je t'en décrivais le charme mystérieux, vu par mon
coeur et mes souvenirs... Je l'aimais jadis, maintenant je l'adore
dans son rajeunissement produit par l'amour heureux.
«Tu te souviens aussi d'une pensée que nous avions discutée ensemble:
«Le coeur de la femme est un miroir qui reflète l'univers entier?» La
comprenions-nous bien? Je ne le crois pas, et un mariage malheureux me
l'avait rendue amère.
«Aujourd'hui, je ne la comprends pas, je la vis!... Le coeur honnête
d'une femme intelligente renferme toutes les nuances infinies, toutes
les délicatesses exquises qui sont, pour l'homme, l'essence de sa paix
et de son bonheur.
«Le coeur féminin, qui comprend tout, est bien «le miroir qui reflète
l'univers entier.» Ma vieille amitié te souhaite de le posséder un jour.
«Adieu et à bientôt!
«CÉBRONNE.»