--Qu'y a-t-il? dit-il vivement en entrant chez le magistrat.
--C'est moi qui vous le demande...
--Comment?
--Aubrun est filé... je sais qu'il espionne la femme de charge.
--Ah! bah! dit M. des Jonchères qui ne put retenir un sourire. Et lui
qui se croyait si sûr d'agir à votre insu!
--On le connaît... on sait que vous l'avez plus d'une fois employé, et
j'ai été prévenu par la préfecture de police qui voyait, avec raison,
une connexion entre le changement de domicile d'Aubrun, ses allures
nouvelles et l'affaire qui nous occupe. D'autant que, influencé par les
dénégations de Cébronne, et bien que croyant à la culpabilité de Mlle
Deplémont, j'ai continué à faire surveiller Mme Brion. J'ai su ainsi
qu'elle était entrée au service d'un M. de Lucel... Enfin qu'a-t-il
découvert?
--Il demande encore quelques jours pour donner de la tangibilité à ses
soupçons. Il sait que Sophie Brion avait besoin d'argent, et il croit à
l'innocence de Mlle Deplémont.
--Ceci est une opinion... et le besoin d'argent ne prouve pas que cette
femme soit un assassin.
--Assurément... mais l'aconitine a été volée, Aubrun sait que le magasin
de M. Darrault a été confié à la femme de charge, et ce détail, auquel
nous n'attachions aucune importance à cause des affirmations du
pharmacien, ce détail, dis-je, est un jalon solide pour les déductions
de mon agent.
--C'est bien faible tout cela, Jonchères!
--Cependant si la femme de charge était allée le soir chez M. de
Chantepy, le fait deviendrait une présomption?
--Oui, et son besoin d'argent également... mais elle n'y était pas!
--Aubrun suppose un complice...
--Comment l'eût-elle introduit? Comment eût-il été dans l'appartement au
moment où Mlle Deplémont y était elle-même? Rien dans les enquêtes n'a
confirmé ou simplement indiqué une telle hypothèse? Cependant nous avons
cherché. Quel complice? Son fils alors, seul intéressé au vol? C'est un
excellent garçon, et nous connaissons l'emploi de sa soirée le jour du
crime.
--Si Aubrun se trompe, nous le saurons d'ici peu. Mais je crois prudent
de n'entraver en rien sa marche.
--C'est mon avis... aussi nous le laissons agir sans intervenir, bien
que convaincus de l'inutilité de son espionnage. Ce ne sera jamais
qu'une perte de temps et d'argent.
M. des Jonchères répéta à Cébronne sa conversation avec M. de Monvoy; il
le chargea de mettre à la poste le télégramme dans lequel il copia les
numéros demandés par Aubrun.
--Le juge d'instruction n'a pas ébranlé ma confiance dans l'habileté de
mon agent, dit-il; ses déductions se tiennent.
En recevant les numéros, Aubrun s'empressa de les apprendre par
coeur. Il espérait, par une adroite manoeuvre, amener la femme de
charge à lui montrer les valeurs de son héritage fictif... ou réel.
Mais, selon toutes probabilités, il ne pourrait pas les garder pour
contrôler les numéros; il était donc nécessaire de les avoir nettement
présents dans sa mémoire.
Trois jours après, Sophie revint prendre son service. Elle paraissait
très satisfaite, et, sans attendre de questions, parla de son héritage.
--Puisque monsieur s'intéresse à moi, je suis contente de lui apprendre
que mon cousin a laissé de belles économies.
--Je suis bien heureux de cette bonne nouvelle, Sophie, et vous félicite
sincèrement. Votre cousin ne s'était pas marié?
--Si monsieur, mais il n'a jamais eu d'enfants, et ma cousine est morte
il y a dix ans. Il a mis de côté une douzaine de mille francs, plus sa
maison et son jardin. C'était un homme très rangé.
--Malheureusement cet héritage n'est pas suffisant pour vous permettre
d'acheter le fonds de commerce que vous désiriez.
--Pourquoi donc, monsieur? Je ne vois plus de difficultés, au contraire!
La somme exigée par M. Marait se complétera avec les bénéfices du
commerce ou un emprunt. Je suis heureuse, heureuse de cette bonne
aubaine, parce que le rêve de mon fils va se réaliser.
--Et le vôtre aussi; vous méritez bien votre bonheur, mais en bonne
mère, vous ne pensez qu'à votre fils. Il est venu me parler l'autre soir
pour me demander si vous étiez partie; c'est un charmant garçon.
--Oh! oui, monsieur, il est charmant! Tout le monde l'aime, et, à
présent, il est bien sûr de réussir, d'être indépendant.
Aubrun désirait ardemment une ouverture sur les valeurs dont se
composait cet héritage présumé, mais la femme de charge ajouta seulement
que, dans la journée, elle irait parler au patron de son fils et
s'entendre définitivement avec lui.
Quelques heures plus tard, Aubrun descendait à Ménars.
Ce joli endroit, que domine l'ancien château de Mme de Pompadour, était
plein de roses, de lumière, de verdure, et Aubrun, poète jadis à ses
moments perdus, alors qu'il aimait une femme par laquelle il avait été
indignement trahi, fut saisi par la saveur embaumée de la campagne. Le
contraste entre son métier et la pure nature dont la vue, la douceur,
les parfums le reportaient à d'heureuses années de jeunesse, lui fut
pénible.
Il écarta les regrets pour penser à la jeune fille accusée et
prisonnière alors que le mois de juin fleuri rayonnait!...
Il eut tout à coup, sans savoir pourquoi, l'impression si vive de la
culpabilité de Sophie Brion, de sa noire scélératesse qu'il éprouva une
violente colère contre cette femme. Puis il sourit de lui-même.
«Et si elle n'est pas coupable?...»
Il entra dans une petite auberge bien placée au bord de la route et très
fréquentée par les rouliers. De la salle, ornée de dressoirs reluisants,
chargés de vaisselle à grosses fleurs, on apercevait l'eau miroitante de
la Loire au delà d'un jardin plein de gueules de loup, de lis et de
giroflées.
A cette heure de l'après-midi, il n'y avait personne dans l'auberge, et,
après avoir demandé des rafraîchissements, Aubrun questionna la femme
qui le servait.
--N'aviez-vous pas ici un maçon nommé Rollant?
--Rollant?... Non, monsieur, je ne connais pas.
--Un patron décédé il y a quelques jours, m'a-t-on dit?
--Personne n'est décédé à Ménars il y a quelques jours, monsieur.
--C'est singulier! alors on m'a donné une fausse indication?
--Oh! oui, monsieur, très fausse! Il n'y a personne ici, ni dans les
environs, s'appelant Rollant.
--Mais autrefois? Ce Rollant a peut-être habité le pays?
--Non, monsieur, certainement! Je ne suis pas jeune, j'ai toujours été
dans cette auberge, ma défunte mère y était également, et jamais je n'ai
entendu ce nom; je connais tous les maçons des alentours.
--Je cherche les traces de cet homme pour une question d'héritage. Vous
avez un notaire à Ménars?
--Oui, monsieur... il habite une grande maison à l'extrémité du bourg,
au milieu d'un jardin; il y a une grille.
Aubrun éluda les questions de l'aubergiste, paya sa dépense et se
dirigea vers la maison indiquée.
Le notaire était sorti, mais un clerc répondit:
--Ni décès, ni héritage de maçon ici dernièrement. Je connais deux
patrons retirés à Ménars, mais ils ne s'appellent pas Rollant et sont
aussi vivants que vous et moi.
--Alors on m'a induit en erreur... Ce Rollant a pu mourir à Blois?
--C'est facile à vérifier... nous avons l'état civil de Blois et des
environs dans un journal hebdomadaire.
Le clerc, très complaisant, examina le journal, puis le passa au
policier:
--Voyez vous-même!... il n'y a aucun nom ayant quelque ressemblance avec
celui de Rollant. Si j'entends parler de cet individu, faudra-t-il vous
écrire? Laissez-moi votre adresse, je me ferai un plaisir de vous
rendre ce petit service.
--Merci mille fois, mais c'est tout à fait inutile... On s'est trompé ou
j'ai mal compris.
Il se dirigea d'un pas rapide vers le chemin de fer; il se sentait
léger, heureux en pensant à Gertrude et au docteur Cébronne, car il
avait assez de coeur pour que les promesses de Bernard fussent
reléguées au second plan.
«C'est suffisant, se disait-il en revenant à Paris, pour la dénoncer,
cependant un mensonge n'est pas encore la preuve concluante. Mais la
voici entrée dans la voie des maladresses, je compte sur une maladresse
plus grosse encore que son invention d'héritage. Elle a confiance en
moi, se croit complètement à couvert et enfin est hypnotisée par l'idée
d'établir son fils. Il a l'air d'un honnête garçon; pauvre diable!
Il fut tenté d'aller le soir même chez M. de Monvoy, mais il se ravisa
en réfléchissant que l'attente au lendemain n'offrait aucun
inconvénient, puisque ses renseignements étaient maintenant assez précis
pour lui permettre de précipiter les événements.
Il avait joué son rôle avec tant de tact, l'intérêt, qu'il avait
manifesté à la femme de charge, était resté dans des limites si justes
que la confiance de Sophie était absolue.
Elle lui dit, assez tard dans la matinée du lendemain:
--Je suis allée hier chez M. Marait, monsieur.
--Ah!... vous vous êtes décidée. Avez-vous été contente de lui?
--Très contente, monsieur! nous signerons le marché dans quelques jours.
--Tant mieux, tant mieux! mais votre cousin n'a pas laissé quinze mille
francs en argent comptant?
--Oh! non, monsieur... il avait placé en valeurs auxquelles je n'entends
rien; moi j'ai toujours placé à la caisse d'épargne.
--Je croyais que M. Marait tenait à de l'argent en espèces?
--C'est vrai, il y tient absolument; alors je voulais consulter
monsieur.
--Consulter sur quoi, ma bonne Sophie?
--Sur les valeurs de mon parent.
--Eh bien, vous les ferez négocier par une société financière, rien
n'est plus simple, si elles sont bonnes.
--Comment bonnes, monsieur! pourquoi ne seraient-elles pas bonnes?
--Parce que des valeurs, excellentes au début, tombent quelquefois à
rien, ou ne présentent pas des garanties sérieuses. Espérons que votre
cousin avait bien choisi...
--Et comment le savoir, monsieur? Le notaire ne m'a pas parlé de cela.
«Je le crois bien!» pensa Aubrun.
--Portez vos valeurs à un bureau quelconque du Crédit Lyonnais ou de la
Société Générale, on vous renseignera, et vous donnerez vos ordres pour
la vente.
Il la voyait embarrassée, hésitante, et attendait anxieusement sa
décision, déterminé, si elle n'allait pas plus loin, à brusquer le
dénouement.
--Monsieur m'inquiète en me disant que mes valeurs ne sont pas bonnes.
--Mais je n'en sais rien du tout, ma brave femme! C'est une
supposition... et une réponse à vos paroles précédentes.
--Monsieur veut-il les voir? Il me dira ce qu'il en pense et ce que je
dois demander à la Société Générale.
--Vous n'avez pas besoin de moi... à la Société vous serez amplement
renseignée.
--Mais, monsieur, je n'ai jamais eu ce genre de valeurs entre les mains,
et j'aurai l'air de ne rien savoir.
--Vous n'avez donc pas questionné le notaire qui vous les a remises?
--Très peu, monsieur! mais il m'a dit qu'elles représentaient une somme
de douze mille francs. Il n'a pas dû se tromper.
--Mon Dieu... je veux bien! montrez-les-moi; je vous expliquerai le
nécessaire et vous dirai, d'après mon journal, à quel cours vous devez
faire vendre.
--Je voudrais bien en avoir le coeur net... Monsieur va sortir?
--Oui, je déjeune chez un ami; j'ai oublié de vous prévenir hier.
--Alors, si monsieur le permet, je vais aller chercher mes papiers.
--Faites!
Aubrun, dévoré d'impatience, eut quelque peine à attendre de sang-froid
le retour de la femme de charge. Il comptait les secondes, et, comme
elle tardait, il craignit d'avoir éveillé sa défiance. Mais, après
réflexion, il comprit que cette crainte n'était que le résultat d'une
idée toujours fixée sur le même point. Même en cette minute si
palpitante pour lui, il n'avait témoigné ni hâte ni empressement à
répondre.
La femme de charge, au contraire, se félicitait d'être tombée sur un
maître assez bon pour s'intéresser à son affaire et l'aider à éviter un
faux pas, car se sentant sur un terrain inconnu, elle était heureuse
d'obtenir des conseils désintéressés.
En parlant un jour de Mme Deplémont, elle était revenue sur le point,
capital pour elle, de la négociation des valeurs. Aubrun, avec prudence,
mais autorité, avait saisi cette nouvelle occasion pour dissiper ses
vagues inquiétudes.
Ce fut donc fort tranquillement qu'elle lui remit des actions et des
obligations de chemins de fer, dont il reconnut aussitôt les numéros.
Quelles que fussent ses habitudes d'impassibilité, Aubrun craignit de se
trahir, tant son émotion fut extrême. Son premier mouvement eût été de
se jeter sur elle pour l'arrêter, mais, prolongeant simplement son
examen afin de se remettre, il lui dit de sa voix calme:
--Ces valeurs sont excellentes... M. Marait devrait les accepter, au
lieu de vous entraîner à des frais en les négociant.
--Et s'il ne veut pas?
--Alors, vous les vendrez... mais, je vous conseille de les lui
soumettre. A moins de placer son argent dans des affaires industrielles
que j'ignore, il ne trouvera pas de meilleurs placements, à mon sens du
moins.
--Je suivrai l'avis de monsieur.
Devant lui, elle roula les papiers de façon à les introduire dans sa
poche, dont elle attacha l'ouverture avec une épingle fermée.
--C'est trop gros... ces papiers vous gêneront pour travailler, dit
Aubrun en riant.
--Ce n'est pas bon à laisser traîner, monsieur. De cette façon, je suis
sûre de ne rien oublier et rien perdre.
Il la laissa sortir, puis, un instant après, il sonna:
--Je vous ai dit, je crois, que je déjeunais chez un ami? Si vous voulez
en profiter pour vous en aller dès une heure, je vous laisse toute
latitude, puisque vous avez des affaires à régler?
--Monsieur est bien bon... j'accepte volontiers; j'irai, entre une heure
et deux, voir M. Marait et lui montrer les valeurs.
Aubrun sortit sans se presser, mais, dans la rue, il se jeta dans un
fiacre automobile qu'il eut la bonne fortune de rencontrer au coin de la
rue Madame et, un quart d'heure après avoir quitté son appartement, il
gravissait en courant les marches du Palais de Justice.
--M. des Jonchères est-il là? Et M. de Monvoy? demanda-t-il tout
haletant à un huissier.
--Si M. des Jonchères est là? Oui! vous le trouverez dans la salle des
Pas-Perdus, et il y a longtemps que M. de Monvoy est arrivé.
Aubrun, suivant les indications qu'on lui donnait, parvint à la célèbre
salle où il aperçut M. des Jonchères, en robe d'avocat, la toque en
arrière, qui causait avec animation au milieu d'un groupe de confrères.
Aubrun se précipita vers lui.
--Ah! vous avez perdu votre impassibilité d'emprunt, Aubrun! Eh bien?
--Eh bien, elle est prise! j'ai la preuve matérielle.
--La preuve indiscutable? s'écria M. des Jonchères avec la plus grande
émotion.
--Indiscutable! je viens de tenir entre mes mains les valeurs de M. de
Chantepy.
--Qu'est-ce, Jonchères? demandèrent les avocats qui assistaient à ce
colloque. S'agit-il de Mlle Deplémont?
--Vivat, messieurs! Elle est innocente!
Il saisit Aubrun par le bras, courut avec lui au cabinet de M. de Monvoy
et demanda à être introduit d'urgence.
L'huissier, étonné de son agitation, voulut protester, mais M. des
Jonchères, passant devant lui, frappa vigoureusement à la porte et
attendit à peine la permission d'entrer pour se précipiter dans le
cabinet où le juge était seul avec son greffier.
Stupéfait d'une entrée si peu en rapport avec la correction habituelle
de M. des Jonchères, le magistrat se leva en s'écriant:
--Mon Dieu! mais qu'y a-t-il? C'est donc bien important?
--Parlez vite, Aubrun, en deux mots!
--En deux mots: je viens de voir les valeurs de M. de Chantepy entre les
mains de son ancienne femme de charge.
--Bravo, bravo! s'écria le greffier, dans un élan d'enthousiasme,
pendant que M. de Monvoy, interdit et très pâle, se rasseyait lentement.
--Vous êtes certain de votre dire? Il n'y a pas d'erreur possible?
--Pas d'erreur possible! cette femme est chez moi, elle y restera
jusqu'à midi ou une heure. Qu'on l'envoie chercher; elle a les valeurs
sur elle.
M. de Monvoy fit venir aussitôt deux agents de la sûreté; il donna à
l'un l'ordre de lui amener Mme Brion.
--Vous la trouverez chez M. de Lucel, 180, rue d'Assas.
--Si elle s'inquiète et refuse de me suivre, que faudra-t-il faire?
--L'arrêter immédiatement. Mais vous pouvez ne pas l'effrayer, en lui
parlant de renseignements à donner sur M. de Chantepy; je l'ai
questionnée plusieurs fois. Vous dites, Aubrun, qu'elle a les valeurs
sur elle?
--Oui... dans sa poche; je les lui ai vues mettre, elle a attaché
soigneusement l'ouverture.
--Vous veillerez à ce qu'elle vienne ici sans modifier sa toilette, dit
M. de Monvoy à l'agent. Allez vite!
Il écrivit un mot au directeur de la prison et le remit à l'autre agent.
--Trouvez une automobile, et courez chercher Mlle Deplémont.
Après cela, il cacha un instant son visage dans ses mains et on
l'entendit répéter plusieurs fois:
«La pauvre enfant, la pauvre enfant!... j'en serai malade de chagrin.»
--Et Cébronne, et la mère? dit-il en relevant la tête.
--Je cours chez Bernard! dit l'avocat. Ma plaidoirie est terminée.
--Allez! il est près de midi, peut-être sera-t-il rentré. Ah! un mot...
Et l'aconitine? Cette femme en connaissait donc les propriétés?
--Rien de plus vraisemblable, répondit M. des Jonchères. Vous savez, par
Mlle Deplémont elle-même, que Cébronne lui avait donné des explications
sur les effets du poison. Une tierce personne était là, mais ni Bernard
ni la jeune fille ne se sont rappelé si c'était la femme de charge ou la
garde-malade; ils penchaient pour cette dernière hypothèse.
--Et Cébronne, du reste, s'est bien gardé d'insister sur cette
conversation si compromettante pour l'infortunée jeune fille, dit M. de
Monvoy.
Il accompagna M. des Jonchères en dehors du cabinet.
--Je suis désolé, désolé en pensant à Mlle Deplémont... Que sont nos
prétentions de discernement et de déductions logiques quand le hasard
et un pauvre policier de fantaisie détruisent nos savants échafaudages?
C'est pitié, Jonchères, n'est-ce pas?
--Les faits accusaient Mlle Deplémont, et, je vous l'avoue maintenant,
je partageais votre manière de voir.
--L'astuce et la préméditation de cette femme sont inouïes! s'écria M.
de Monvoy.
Il rentra dans son cabinet et questionna Aubrun, qui ne demandait qu'à
raconter par quelles déductions logiques, et prenant le contre-pied de
l'enquête officielle, il était parvenu à la vérité.
--J'ai cru plus d'une fois ne pas réussir, car cette misérable se
possède étonnamment, au point que, en constatant son absence apparente
de crainte, j'ai douté... Mais j'ai commencé à être sûr de ma piste
quand, après avoir gagné sa confiance en lui parlant avec intérêt de son
fils, elle me parla d'acheter pour lui un fonds de commerce. C'était son
rêve, son idée fixe, et les circonstances la pressaient.
--Comment cela?
--Le patron de son fils était en marché avec un autre acquéreur et
n'avait donné qu'un mois à Sophie Brion pour se décider et trouver les
fonds.
--Pourquoi n'attendait-elle pas pour un autre fonds de commerce? Ils
sont tous les mêmes! ils combinent habilement, et creusent eux-mêmes le
trou où ils tomberont.
--Elle poursuivait son idée de voir son fils devenir patron de la maison
où il travaillait comme petit commis. J'ai vu sa vanité piquée au vif,
parce que M. Marait haussait les épaules quand elle lui parlait
d'acheter le magasin.
--La négociation des valeurs l'aurait toujours trahie... elle l'ignorait
absolument?
--Oui, et j'ai eu deux fois l'occasion de la maintenir dans son erreur.
Enfin, il fallait une invention quelconque pour expliquer qu'elle
possédait la somme demandée par le commerçant. Elle me dit donc, il y a
cinq jours, qu'elle héritait d'un cousin éloigné, mort à Ménars, auprès
de Blois. J'y suis allé hier et j'ai constaté son mensonge. Ce matin, un
peu embarrassée de ses valeurs sur lesquelles j'émettais des doutes,
elle m'en a montré une partie en me demandant des explications pour les
négocier...
Pendant qu'Aubrun entrait dans les détails de son habile campagne, M.
des Jonchères courait chez le docteur Cébronne.
Il venait d'arriver, plus fatigué, plus malheureux que jamais.
--Sauvée! lui cria son ami; sauvée, Bernard, mon cher Bernard!
--Voici un mois qu'on me leurre avec cet espoir, répondit Cébronne d'un
ton incrédule.
--Ce n'est plus de l'espoir, mais une certitude. La femme de charge est
la coupable... Aubrun a vu entre ses mains les valeurs de M. de
Chantepy.
--Est-ce certain? dit Cébronne d'une voix étouffée.
--Je te le jure!... vite! viens avec moi chez le juge d'instruction.
Aubrun fait sa déposition, on a envoyé chercher cette horrible créature,
qui sera arrêtée séance tenante, et Mlle Deplémont arrivera au Palais
dans un instant! Partons! j'ai dit en passant à ton cocher de ne pas
dételer... ta voiture est prête.
--Et la mère? dit vivement le docteur.
--Tu lui amèneras sa fille... mais, je suppose qu'il ne faut pas
brusquer, pour elle, le dénouement, quelque heureux qu'il soit?
--Ce serait la tuer.
Cébronne appela son valet de chambre.
--Prenez un fiacre et allez à la maison de santé... Vous direz à la
directrice que l'innocence de Mlle Deplémont est reconnue... qu'elle
prépare doucement Mme Deplémont à voir sa fille. Partez sans retard.
--Le fiacre qui m'a amené m'attend à la porte, qu'il le prenne, dit M.
des Jonchères, puisque je vais avec toi.