M. des Jonchères suivit Aubrun dans l'antichambre.

--Vos soupçons se basent-ils vraiment, Aubrun?

--Oui!... J'observe cette femme à loisir et je continue à la croire

coupable, bien qu'elle ait su se mettre à l'abri. A-t-elle exécuté

elle-même le crime? A-t-elle un complice et a-t-elle partagé avec lui le

produit du vol? Nous le saurons bientôt.

--Mais vous affirmez simplement! Il faut bien autre chose qu'une

affirmation!

--Je le sais! et c'est pourquoi je demande un délai, très court du

reste. Elle dit avoir fait un héritage; un de ses parents serait mort

auprès de Blois, à Ménars. Aussitôt son retour, j'irai à Ménars entre

deux trains. Si elle a menti, c'est un indice.

--Ce ne serait pas une preuve... et l'enquête sur cette femme a été

minutieuse.

--L'enquête a-t-elle découvert que deux ou trois fois dans l'hiver, M.

Darrault a confié son magasin à Sophie Brion, de grand matin? elle y est

restée seule pour le mettre en ordre?

--Oui, je connais ce détail... Mais les poisons étaient sous clef, M.

Darrault est absolument péremptoire sur ce point. Il est non moins

affirmatif sur l'honorabilité de la femme de charge.

--Serait-il impossible que le pharmacien eût ignoré un incident

quelconque; par exemple l'oubli de la clef dans la serrure de l'armoire

aux poisons?

--Ce n'est pas impossible, mais c'est invraisemblable. Il répond de

l'aide qui s'occupait seul avec lui de l'armoire.

--Oui, et cet aide est mort, dit Aubrun.

--Evidemment, reprit l'avocat, l'aconitine a été volée, mais M. Darrault

affirme que le vol n'a pas pu être commis chez lui.

Ensuite si Sophie est la coupable, comment expliquer son alibi très sûr?

Et elle eût prémédité aussi longuement son crime!

--Certainement, dans mes soupçons, mieux que cela, dans ma conviction,

il y a des invraisemblances, mais pas plus, à mon avis, que dans

l'accusation portée contre la jeune fille. Devant le juge d'instruction,

M. Darrault n'a pas spécifié exactement le moment où il avait accepté

les services de la femme de charge?

--Si... c'est dans les premiers jours de mars.

--Epoque où Mme Deplémont était très malade?

--Oui.

--Et pendant cette maladie, le docteur Cébronne, qui employait de

l'aconitine dans le traitement, a bien expliqué à Mlle Gertrude les

effets violents du poison?

--Oui.

--Il ne se rappelle pas à quelle date... mais une troisième personne,

croit-il, était présente?

--Parfaitement!... mais, pour lui, cette tierce personne était la

soeur garde-malade.

--Il n'en est pas sûr... et j'ai bien noté le fait qui me paraît

important. Je sais pertinemment que Sophie Brion avait besoin d'argent,

et d'une somme assez forte, très grosse pour elle en tout cas!

--Ah! nous entrons dans le précis... pouvez-vous le prouver?

--Je prouverai mieux probablement! J'ai gagné la confiance de Sophie

Brion, précisément en affectant de ne pas la désirer. Comment, au

reste, se défierait-elle de M. de Lucel, bon rentier et bon maître? En

outre, vous savez quel besoin impérieux ont les femmes, surtout de cette

classe, de parler d'elles et de leurs affaires?

--Oui, je sais.

--J'ajoute que celle-ci est relativement réservée. Quoi qu'il en soit,

elle est engagée dans une affaire qui, devenue chez elle une idée fixe,

le but de tous ses efforts, la fera découvrir si elle est coupable. Elle

me consultera, je crois, sur des questions d'argent, et c'est alors que,

s'il y a lieu, je mettrai la main sur la preuve... Ah! j'oubliais! dit

Aubrun en se frappant le front. N'a-t-on pas les numéros des valeurs

dérobées à M. de Chantepy?

--Je les ai dans mon cabinet.

--Il me les faut demain matin.

--Je vous les enverrai par pneumatique ce soir même; ils vous

parviendront demain à la première heure.

--Aucune indiscrétion n'a été commise sur ces numéros?

--Aucune... on a pris les plus extrêmes précautions pour que les

journaux n'y fassent aucune allusion. Dans un cas semblable, on espère

toujours une imprudence des coupables, les valeurs au porteur passant

pour pouvoir se négocier sans danger...

--C'est l'idée de la femme de charge, idée que j'ai eu le soin de

fortifier.

--Quand votre accusation aura une forme présentable, Aubrun, vous

n'attendrez pas plus longtemps pour prévenir le magistrat. Je l'exige

absolument.

--Je vous le promets; dans trois jours peut-être... mais n'oubliez pas

les numéros.

--Je n'oublierai rien... Hâtez, hâtez les choses, si c'est possible.

Vous avez vu combien mon pauvre ami est changé?

--Il me fait pitié... mais si je n'agissais pas avec prudence, nous nous

éloignerions du but. Si j'ai une communication importante à vous faire,

le matin, est-ce au Palais qu'il faut aller?

--Oui, d'ici huit jours et plus, j'y serai tous les matins.

--Et M. de Monvoy?

--C'est moins sûr... cependant il y a chance pour que vous l'y trouviez

également.

Cébronne attendait impatiemment M. des Jonchères.

--Je me défie d'Aubrun, Henri! il n'a rien découvert et veut faire

l'important.

--Mon impression est très différente, et nous avançons vers une

solution.

--Il te l'a dit, mais... Je ne l'aurais pas reconnu sous son nouvel

aspect. Il espionne, et ne ressemble pas à un espion. Quel métier!

--Ce métier sauvera une innocente...

--C'est vrai, mais penser que ces dessous honteux l'effleurent, elle!

Hélas! continua Cébronne avec amertume, nous n'en sommes plus à souffrir

de ces côtés secondaires, puisque ces hommes l'ont mise en prison...

pauvre Gertrude!

--Ne pensons qu'au résultat probable et prochain... Dans une

circonstance aussi grave, Aubrun est incapable de se vanter par

vanité... Qu'est-ce que c'est? dit-il au valet de chambre qui entrait.

--Un télégramme, monsieur!

L'avocat lut tout haut:

«Mon cher Jonchères, venez me voir ce soir si ces mots vous arrivent à

temps.

«Bien cordialement.

«MONVOY.»

--Une découverte heureuse sans doute! s'écria Cébronne. Va vite, Henri!

je t'attends ici.

Aimer quand même · 第 39 / 44 题