En quittant le docteur et M. des Jonchères, le premier geste d'Aubrun,
sans le jour férié, eût été de se faire habiller convenablement. Avec
raison, il décidait de ne rien tenter avant d'être vêtu de façon à
inspirer la confiance.
En errant autour de la rue Vavin, il ne vit aucun appartement meublé à
louer, sauf dans la rue d'Assas.
Il ne pouvait pas le visiter avant le lendemain et retourna dans la rue
Vavin afin d'apercevoir le pharmacien, M. Darrault, dont le nom, au
sujet de l'enquête, avait été dans tous les journaux. Il n'aperçut qu'un
commis et s'abstint d'entrer.
«Plus tard, je serais reconnu, se dit-il; d'ailleurs je ne veux pas
questionner sans y être amené. Demain, j'entrerai quand il y aura des
acheteurs, et ce serait bien étonnant si on ne parlait pas du crime qui
émeut tant le quartier et dont s'occupe la France entière...»
Malgré son grand désir de ne pas perdre un instant, il fut bien obligé
d'attendre au jour suivant pour poser les premiers jalons de son plan.
Quand il revint rue d'Assas, entièrement transformé, il ressemblait à un
propriétaire breton et avait l'aplomb d'un homme auquel l'argent ne
manquera pas.
Son premier soin fut de se diriger vers la maison où il avait aperçu un
appartement meublé à louer.
Cet appartement était celui d'un jeune écrivain qui, voyageant pendant
l'été, désirait le louer pour plusieurs mois. L'installation était
élégante, commode et d'un prix assez élevé. Toutefois, Aubrun, sans
hésiter, sacrifia une partie de la somme remise par le docteur Cébronne.
Il lui importait énormément, pour réussir dans ses combinaisons, de
passer pour un homme riche, habitué à un large confortable.
Après un examen minutieux, il déclara que l'appartement lui plaisait.
--Il est charmant, vraiment! c'est le mieux compris, à beaucoup près, de
tous ceux que j'ai visités.
--Je ne le louerai pas à moins de quatre mois, monsieur, lui dit la
concierge. Le locataire trouve inutile de louer pour un mois ou deux.
--Je comprends cela! et je le prends pour quatre mois. Je prolongerai
peut-être si votre locataire continue à voyager. Je veux passer l'été
dans un quartier tranquille et à proximité du Luxembourg. Quand
entrerai-je? Le plus tôt possible, car je suis fatigué de l'hôtel.
--Demain matin, si monsieur veut.
--Ah! très bien... Mais pour le linge de maison, en fournit-on?
--Certainement, monsieur! Il y a un placard plein de linge, laissé à la
disposition du locataire. Je vais montrer à monsieur.
Elle le conduisit dans une petite pièce attenante à la cuisine et qui
servait de lingerie.
--C'est parfait, en vérité! dit Aubrun. Mais maintenant il me faut
quelqu'un pour me servir?
--Monsieur désire prendre une domestique?
--Non, je ne resterai pas assez longtemps à Paris pour m'installer aussi
complètement, et puis je dînerai dehors tous les jours. Je veux une
femme qui viendra plusieurs heures; elle préparera le petit et le grand
déjeuner. Il faut donc qu'elle sache faire la cuisine, et je suis assez
difficile. Avez-vous quelqu'un en vue?
--Je réfléchirai, monsieur. Si Mme Brion voulait!... ce serait tout à
fait l'affaire de monsieur.
--Qui est-ce Mme Brion?
--Monsieur n'a pas vu son nom dans les journaux? Elle était la femme de
confiance de M. de Chantepy.
--Ah! oui... j'ai lu l'histoire d'un oeil et ne me rappelais pas le
nom dont vous parlez. Elle fait des ménages?
--Oh! non, monsieur! elle ne va pas partout; ce n'est pas une véritable
femme de ménages. Mais si elle se remet à travailler, il me semble que
le service de monsieur lui conviendrait très bien.
--Vous êtes sûre d'elle?
--Sûre d'elle? Sûre de Sophie Brion? Autant que de moi-même, monsieur!
--Où demeure-t-elle?
--Mais, rue Vavin, 6, monsieur! Dans la maison où le crime a été commis.
Seulement elle n'y restera pas, je crois bien! Elle m'a dit à moi-même
que, depuis la mort de son maître, elle prenait cette maison en grippe.
--J'irai chez elle tout à l'heure.
Mais Sophie Brion était sortie, et, aux questions d'Aubrun, la concierge
de la rue Vavin répondit:
--Je ne sais pas si elle désire se replacer, elle est presque malade de
chagrin. On l'a déjà demandée dans différentes maisons, et elle a
refusé. Il est vrai que l'ouvrage ne lui convenait pas. Le service d'un
monsieur seul serait bien son affaire.
--Comme elle voudra! mais il faut que je sois fixé; c'est la concierge
de la maison que je vais habiter qui m'a donné le nom de Mme Brion, en
me disant que c'était une femme très sûre.
--Je crois bien qu'elle est sûre! et bonne ménagère! Monsieur verra, si
elle veut bien entrer à son service!
--Qu'elle vienne me parler demain matin... Voici mon nom et mon adresse:
M. de Lucel, 180, rue d'Assas.
--Je ferai la commission, monsieur!
«Tout mon plan s'effondrera si elle n'accepte pas, se disait-il en s'en
allant. Mais elle acceptera... ne pas se remettre au travail serait bien
malhabile de sa part!»
Dans la fin de l'après-midi, il arriva rue d'Assas avec deux malles
contenant des livres et des effets.
--Je serai ici demain matin de bonne heure, dit-il à sa concierge à qui
il donna un fort denier à Dieu. J'ai rendez-vous avec cette Mme Brion;
si je ne m'arrange pas avec elle, vous me chercherez une autre personne.
Assez satisfait de sa journée, il la termina en allant flâner autour de
la pharmacie.
Il vit M. Darrault qui causait avec un ami, et en profita pour entrer
dans le magasin. Très décidé à questionner, et voulant en avoir le
temps, il demanda différentes choses. Le pharmacien appela un commis et
continua la conversation interrompue par Aubrun.
--C'est une triste affaire, dit l'ami de M. Darrault. Une jeune fille
comme elle devenir criminelle!
--Ce n'est pas prouvé...
--Bah! mon cher, c'est clair! Elle était pauvre, fatiguée d'un travail
auquel son éducation première ne l'avait pas habituée, et elle a perdu
la tête en même temps que le courage.
--Elle n'a pas l'air d'une femme à perdre la tête, je vous assure! Ceux
qui l'approchaient la défendent énergiquement.
--C'est possible... mais les faits sont les faits.
--Vous parlez du vieillard assassiné dans cette rue, dit Aubrun.
J'arrive de loin, et ne suis pas bien au courant, car les rapports des
journaux se contredisent. Qu'y a-t-il de vrai pour la jeune fille?
--On n'en sait rien encore, répondit le pharmacien, mais on affirme que
l'arrestation de Mlle Deplémont est imminente.
--Evidemment! s'écria son ami. Je m'étonne qu'elle ne soit pas encore
arrêtée. Il est tellement clair que c'est elle!
--Quand on la connaît, on ne trouve pas que ce soit clair, répliqua M.
Darrault d'un ton chagrin.
--Vous la connaissez donc? demanda Aubrun.
--Sans doute! elle demeurait presque en face de moi. Je l'ai vue
souvent; j'étais son pharmacien et celui de la victime. Il est difficile
de la croire coupable, c'est l'avis de tout le monde dans la maison. Mme
Brion en est malade de chagrin.
--Qu'est-ce que c'est que Mme Brion? Une parente de l'accusée?
--Oh! non... c'est l'ancienne femme de charge de M. de Chantepy. Elle
aidait quelquefois Mmes Deplémont dans leur ménage et leur était très
attachée. C'est une si brave femme! elle se consolera difficilement.
--Triste, triste affaire! répéta l'ami de M. Darrault en secouant la
tête.
--Oui, reprit Aubrun d'un ton indifférent, les crimes se multiplient
dans ce Paris. Mais les témoins à décharge sauveront sans doute cette
jeune fille à laquelle vous vous intéressez.
--Oui... je m'y intéresse vivement! répondit M. Darrault dont l'honnête
figure était des plus sympathiques. En vérité j'y pense sans cesse; si
elle est innocente, comme je le crois, c'est tellement affreux!
--N'est-elle pas aimée d'un grand médecin de Paris?
--Oui... le docteur Cébronne. Il se dit son fiancé, la proclame
innocente, tient tête aux magistrats, dit-on, en un mot se conduit
admirablement. Il n'y a pas de mots pour exprimer l'estime qu'il
m'inspire.
--C'est vrai! appuya le visiteur. Un amour aussi désintéressé et dévoué
est un bel exemple.
--Mais, reprit Aubrun, cette Mme Dion, Bion, non! Brion, que vous
connaissez et employez, saura la défendre.
--Je n'emploie pas Sophie Brion, répondit le pharmacien, elle ne servait
que M. de Chantepy. Une ou deux fois, comme j'étais dans un grand
embarras, elle est venue mettre de l'ordre dans le magasin, mais c'était
par pure complaisance, car je la connais beaucoup et depuis longtemps.
--Et elle défend Mlle Deplémont?
--Elle la défend... oui! c'est-à-dire elle soutient qu'elle n'est pas
coupable, continua M. Darrault tout possédé de son sujet,
malheureusement elle n'est pas un témoin à décharge, au contraire! Sa
déposition, à son grand chagrin, était écrasante... Elle m'a dit à
moi-même en pleurant: «Mais il fallait bien ne rien cacher... c'est une
question de conscience...»
--Elle a raison... pauvre femme! Je comprends sa douleur, répondit
Aubrun d'un ton dont l'ironie échappa à ses interlocuteurs.
--Voulez-vous que je vous envoie ces petits paquets, monsieur?
--Inutile! je rentre chez moi.
Il alla dîner et coucher dans un hôtel de la rue de Rennes, et passa la
nuit, comme l'avait fait dernièrement M. des Jonchères, à creuser le
mystère, à récapituler les événements, mais, au rebours de l'avocat, à
suivre imaginairement une piste qui le conduisait, dans sa pensée, droit
au but. Il employa ces heures sans sommeil à parachever son plan, à en
prévoir les différentes étapes et à se bien pénétrer du rôle qu'il
devait jouer.
«Si la piste est bonne, comme je le crois, j'espère marcher rondement.
Mais il y a l'imprévu. Quant à la justice... bouh!...»
Il ignorait qu'une enquête avait précédé la sienne, seulement pour
arriver à une conclusion diamétralement opposée.
M. Darrault, interrogé, n'avait point omis un détail qui allait devenir
un point d'appui solide pour les soupçons d'un esprit prévenu comme
celui d'Aubrun. Aux questions pressantes et minutieuses du juge
d'instruction sur la possibilité d'un vol d'aconitine, le pharmacien
avait répondu:
«Si un vol d'aconitine a été commis, ce n'est pas chez moi, c'est de
toute impossibilité! Jamais la clef de l'armoire aux poisons ne reste à
la serrure. Moi seul et un de mes aides pharmaciens surveillions
l'armoire. Depuis que j'ai perdu cet aide, mort dernièrement, mes
nouveaux aides étant très jeunes, je ne confie la clef à personne. Quant
à Sophie Brion, que je connais depuis toujours, elle ne peut, en aucun
cas, être suspectée...»
Ces réponses, concluantes et péremptoires, confirmaient tous les
rapports favorables à la femme de charge.
Aubrun entra dans son appartement avec une vive satisfaction. Pendant la
nuit, il s'était monté la tête sur les résultats certains de son plan,
et il se voyait déjà arrêtant les coupables et gagnant avec aisance
vingt-cinq mille francs.
Il défit ses malles, qui contenaient des emplettes faites la veille au
Bon Marché, mit sous clef quelques papiers et n'entendit pas sonner sans
émotion.
Il laissa sonner une seconde fois, ouvrit la porte sans empressement et
introduisit une femme d'aspect éminemment respectable et correct.
--Je suis Mme Brion que vous désiriez voir, monsieur.
--Ah! parfaitement.
Il la fit entrer dans un petit salon, se plaça à contre-jour et lui
demanda s'il devait compter sur elle.
--On m'a dit que vous étiez souffrante, et que vous n'accepteriez
peut-être pas de reprendre du travail?
--J'ai passé par de si grandes émotions, monsieur, que j'ai été malade
en effet! Mais, d'une part, je suis mieux; ensuite j'ai besoin de
gagner, et il faut bien que je prenne sur moi.
Elle parlait avec la correction, presque l'élégance de certaines gens du
peuple dont le choix d'expressions, à Paris, est parfois étonnant.
--Réponse courageuse! dit Aubrun avec onction. Mon ménage, d'ailleurs,
ne sera pas compliqué.
--Monsieur passera l'été ici?
--Probablement... sauf un mois où je ferai une fugue au bord de la mer.
J'ai à travailler beaucoup; des recherches à entreprendre dans les
bibliothèques, et ce quartier tranquille me paraît favorable au travail.
Alors c'est entendu? Je compte sur vous?
--Oui, monsieur, c'est entendu.
Il convint du prix, donna les explications nécessaires, et lui demanda
si elle se chargeait de mettre l'appartement en ordre le matin même.
--Oui, monsieur, très bien.
--Plus vite vous travaillerez, plus vite vous écarterez les idées
noires, lui dit Aubrun avec bonté.
--Monsieur a raison... Et puis le courage ne me manque pas; il m'en a
fallu beaucoup dans ma vie.
--Combien de temps êtes-vous restée chez M. de Chantepy?
--Quatorze ans, monsieur!
--C'est la meilleure des références, répondit Aubrun sans accorder
d'attention à l'émotion évidente de la femme de charge quand il avait
prononcé le nom de son ancien maître. Si vous vous organisiez pour que
je déjeune chez moi demain, j'en serais très satisfait. Voici cent
francs, je vous laisse carte blanche pour les achats nécessaires.
--Tout sera prêt, monsieur, j'espère bien.
Aubrun passa plusieurs jours sans chercher à causer avec Sophie Brion.
Il manifestait simplement sa grande satisfaction sur la façon dont il
était servi, mais ne posait aucune question, bien que la femme de charge
eût essayé de parler avec son nouveau maître.
Le samedi, il lisait son journal tout en observant l'expression inquiète
et préoccupée de Sophie.
--Ah! dit-il tout à coup, voici une nouvelle qui vous intéressera.
--Laquelle, monsieur?
--L'arrestation de l'assassin du pauvre M. de Chantepy. Mlle Deplémont,
d'après ce journal qui annonce l'événement pour ce matin, doit être sous
les verrous.
--J'ai entendu crier la nouvelle par un camelot, monsieur! J'en suis
désolée, malade. Pour moi, elle n'est pas coupable!
--Pas coupable! Comment pouvez-vous en douter? Elle est prise, pour
ainsi dire, la main sur le poison, et il y a des gens assez naïfs pour
nier sa culpabilité!
--Mais monsieur sait bien qu'on ne l'a pas arrêtée tout de suite?
--La justice a bien fait en s'entourant de précautions, en ne mettant
aucune précipitation, mais son opinion doit être faite depuis la
première heure.
Il reprit son journal, non sans remarquer la pâleur de Sophie Brion dont
la main tremblait en posant une cafetière auprès de lui.
Toutefois ces signes, pour un homme qui n'eût rien suspecté, prouvaient
la sincérité des paroles de la femme de charge, quand elle s'écria d'un
ton très ému:
--La pauvre jeune fille! moi qui l'ai tant connue! Elle est attachante,
monsieur, je vous assure! et si courageuse dans une si triste position!
travaillant toute la journée pour adoucir le sort de son père!
--Précisément! elle était excédée de ce travail forcé; et puis elle a su
dissimuler un mauvais fonds. C'est un fait ni rare, ni bien
extraordinaire, je vous assure!
--En vérité, monsieur! Pour moi, je conserve mon idée, et ne me
consolerai jamais d'un tel chagrin.
--Vous avez bon coeur, mais il faut que justice se fasse. Irez-vous la
voir dans la prison?
--La voir! s'écria-t-elle en reculant. Voir Mlle Deplémont en prison...
Elle se laissa tomber sur un siège, le visage décomposé par une émotion
qui ressemblait à de la frayeur.
--Mais, ma pauvre Sophie, rien ne vous y oblige, dit Aubrun avec
commisération. Et vous ferez bien d'éviter de nouvelles secousses, car
vous ne me paraissez pas encore bien sûre de vos nerfs... Je comprends
que, en dehors des sentiments que vous avez eus autrefois pour Mlle
Deplémont, il vous répugne d'approcher une criminelle... car elle est
coupable, croyez-le bien!
Si Sophie Brion avait trempé, indirectement ou non dans le crime, il la
confirmait, en assurant que Gertrude était coupable, dans la conviction
qu'elle-même était désormais à l'abri d'une poursuite.
Elle se domina assez vite et se leva en s'excusant.
--Que monsieur veuille bien m'excuser... C'est bien vrai que je ne suis
pas encore forte.
--Comment en serait-il autrement? Il faut vous distraire de ces
tristesses et prendre bravement votre parti de l'inévitable.
Un peu plus tard, elle revint elle-même sur le sujet.
--Monsieur dit qu'il faut être bien naïf pour croire innocente Mlle
Deplémont. Mais qu'a-t-elle fait des valeurs qui ont été dérobées? Et
qu'en aurait-elle fait si elle n'avait pas été découverte?
--Elle les a cachées en attendant... Elle ou sa mère les aurait
négociées.
--Les négocier? C'eût été un grand danger, il me semble, monsieur?
--Oui, puisque les soupçons se sont portés sur elles et que leur nom est
jeté à tous les vents. Mais pour moi, pour vous, pour n'importe qui, la
négociation de valeurs au porteur n'offre jamais aucun danger,
précisément parce qu'elles ne sont pas nominatives. Or, M. de Chantepy
ne possédait que des valeurs au porteur, plus dix mille francs en
espèces, paraît-il. Mlle Deplémont se décidera sans doute, un jour ou
l'autre, à révéler l'endroit où elle a caché l'argent.
Il fut frappé de l'attention avec laquelle la femme de charge écoutait
ses explications. Comme elle ne fit aucune objection, il vit clairement
qu'il n'avait pas vainement compté sur son ignorance. Elle ne savait pas
certainement que, soit par un agent de change, soit par la société
financière à laquelle s'adressait habituellement M. de Chantepy, il
était facile à la Justice de connaître les numéros des valeurs dérobées,
et que ces numéros, confiés sous le sceau du secret aux différents
centres financiers, feraient immédiatement connaître le coupable s'il
s'avisait de vouloir négocier les titres.
Aubrun se plongea dans la lecture et, pendant que ses yeux parcouraient
les lignes sans les voir, il coordonnait ses différentes impressions.
«Je mettrais ma main au feu que je suis sur une bonne piste... Que sait
cette femme? Dans quelle mesure est-elle compromise? Malgré sa vive
émotion de tout à l'heure, elle est bien maîtresse d'elle-même. Il
faudra une surprise ou une maladresse pour qu'elle se livre. Je compte
sur la maladresse et sur son besoin évident de parler. Dans peu de
temps, je la questionnerai sur les difficultés de sa vie, car une
manifestation d'intérêt réussit toujours. La clef pour entrer chez M. de
Chantepy était chez le concierge, mais elle en avait une troisième,
parbleu! Cependant c'est difficile à concilier avec les réponses de Mlle
Deplémont au juge d'instruction, et avec la présence de la jeune fille
chez son cousin vers dix heures...»
Les jours suivants, il avança à très petits pas, posant une question
d'un ton indifférent, puis restant deux jours sans parler, ou tellement
occupé au dehors qu'il voyait à peine la femme de charge.
Ce jeu lui réussit, et trois semaines après son installation, il avait
gagné la confiance de Sophie Brion, d'autant qu'il se montrait maître
très généreux, nullement familier, et facile à servir.
Il était allé directement à son coeur en lui parlant de son fils, en
compatissant aux difficultés qu'elle avait surmontées pour élever son
unique enfant, la passion de sa vie. Il apprit ainsi que ce fils
travaillait dans un magasin de rubans et de fleurs artificielles. Son
espoir, disait-elle, était de le voir un jour, peut-être prochainement,
possesseur du fonds de magasin.
--Mais il faudrait une forte somme sans doute, dit Aubrun.
--Assez forte, je suppose, monsieur; mais depuis que mon fils gagne,
j'ai fait des économies; on paierait par acomptes, et puis
j'emprunterais...
«Ah! ah! pensa Aubrun, nous avançons vers quelque chose.»
Malgré son grand désir de pousser plus loin, il eut la prudence de
laisser tomber la conversation et d'attendre que Sophie revînt elle-même
sur le sujet.
Ce moment ne devait pas tarder, car plus la femme de charge connaissait
«M. de Lucel», plus elle appréciait sa bonté et pensait qu'il ne
refuserait pas, le cas échéant, de l'aider dans la réalisation de ses
projets.
Elle vint donc le trouver pour lui dire:
--J'ai un service à demander à monsieur; j'espère que ce ne sera pas
indiscret.
--Indiscret? Pourquoi donc? répondit Aubrun d'un ton satisfait. Vous
avez l'air d'une si brave femme, et vous vous êtes si bien débattue pour
élever votre fils, que je serai enchanté de vous rendre service.
--Merci, monsieur! Le nom du patron de mon fils est Marait, 60, rue du
Bac. Il parle de se retirer, mais je ne connais pas ses idées sur le
prix du fonds de commerce...
--Mais alors vous ne pouvez former aucun projet!
--Non, monsieur; c'est bien cela! Il me faudrait des informations.
--Et vous désireriez que je les prisse moi-même, afin qu'on ne sache pas
que c'est pour votre fils?
--Oui, monsieur, nous ne voudrions pas nous avancer avant de savoir si
notre projet est réalisable.
--Je puis écrire à M. Marait, c'est bien facile.
--Je remercie beaucoup monsieur.
Aubrun parut réfléchir, puis reprit:
--Au lieu d'écrire, je passerai rue du Bac. Ce n'est pas bien pressé,
j'imagine?
--Mon Dieu, monsieur... je serais heureuse d'être fixée, voilà tout!
--Eh bien, j'irai bientôt. Aujourd'hui, c'est impossible, je suis pris
toute la journée, mais j'irai demain si je ne reçois pas un rendez-vous
dont on m'a parlé.
Le soir, il alla voir M. Marait. Il apprit que, pour des raisons de
santé et de famille, ce commerçant désirait se retirer des affaires le
plus tôt possible.
--Je suis en pourparlers pour vendre, monsieur, mais j'hésite encore,
l'acquéreur qui se présente ne remplissant pas exactement mes
conditions.
--Et ces conditions?
--Quinze mille francs versés immédiatement et quinze mille en deux ans
avec les intérêts, bien entendu! Est-ce pour vous, monsieur?
--Non... Je me suis chargé d'une commission.
Il quitta M. Marait convaincu que la femme de charge connaissait
parfaitement--sauf le prix--les intentions immédiates du commerçant.
Le matin suivant, il dit à Sophie que, s'étant trouvé libre dans la
soirée, alors qu'il n'y comptait pas, il en avait profité pour se rendre
chez M. Marait. En quelques mots, il la mit au courant du résultat de sa
démarche.
--La somme me paraît élevée pour ce genre de marchandises, ajouta-t-il;
il est vrai que je n'y connais rien.
--Trente mille francs... c'est beaucoup, en effet, monsieur! Mais la
clientèle est bonne, le magasin a de l'avenir, et nous emprunterons,
s'il le faut, à une société.
«Ah! se dit Aubrun, voilà une réponse qui me démonterait sans mes fortes
présomptions. Si on acquiert par un emprunt, ce sera plus difficile et
plus long à découvrir.»
--Et M. Marait est si pressé de vendre? reprit la femme de charge.
--Excessivement pressé, m'a-t-il affirmé. Je crois qu'il conclura
l'affaire avec l'acquéreur dont il m'a parlé. Si vous n'êtes pas en
mesure d'acheter, vous chercherez plus tard un autre fonds de commerce,
c'est bien simple!
--Ah! monsieur, ce ne serait pas la même chose pour mon fils! D'abord,
il est au courant des affaires de la maison, il connaît la clientèle
dont il est aimé, ce qui est beaucoup pour réussir. Et puis, monsieur
comprendra que devenir patron de la maison où on est simple employé...
c'est bien agréable!
--Je comprends! j'entre dans tous vos sentiments, ma bonne Sophie. Mais
qu'allez-vous faire?
--Je vais causer avec mon fils et, s'il est de mon avis, j'irai parler à
M. Marait.
--C'est votre affaire! répondit indifféremment Aubrun.
Elle lui raconta, le lendemain, que M. Marait, fort étonné, avait émis
des doutes assez blessants sur la réussite d'un projet irréalisable,
selon lui, pour une femme qui gagnait péniblement sa vie.
Elle lui avait répondu en parlant de ses économies et d'un emprunt.
--Il a haussé les épaules, monsieur, dit-elle avec une certaine
irritation! Cependant, comme il aime mon fils, il m'a promis de ne rien
conclure sans me prévenir et m'a laissé trois semaines pour me
débrouiller.
--Eh bien, vous réfléchirez.
Il passa la journée à rédiger des notes, en se demandant quelle serait
l'invention de la femme de charge pour atteindre son but sans se
compromettre, si elle était coupable.
Mais était-elle coupable? Peut-être, poursuivi comme M. des Jonchères
par une idée, avait-il mis des visières qui l'obligeaient à ne regarder
qu'un point.
Néanmoins, bien qu'il eût hâte d'aboutir dans un sens ou dans un autre,
il conservait sa marche prudente.
Il était convaincu que cette femme avait de l'argent, car le chiffre de
trente mille francs, énorme pour elle, ne la décourageait pas. Si elle
savait que, dans bien des cas, on empruntait au Crédit foncier, elle
devait savoir également qu'il fallait donner des garanties sérieuses, et
le fonds d'un petit commerce paraîtrait-il une garantie suffisante?
Mais, selon Aubrun, l'emprunt n'était qu'une manière de parler, une idée
passagère, comme transition à une autre idée. Elle avait l'argent et,
pressée d'acheter, elle inventerait un moyen rationnel pour en expliquer
la provenance.
A la fin de la semaine, un incident parut confirmer ces prévisions;
Sophie demanda à son maître de lui accorder un congé de quelques jours.
--Un congé! Etes-vous malade?
--J'ai perdu un cousin éloigné, monsieur, et il faut que j'aille dans le
pays où il était établi.
--Est-ce loin?
--Auprès de Blois, monsieur... un petit endroit qui s'appelle Ménars.
Monsieur connaît sans doute?
--Non, pas du tout! J'espère que vous ne serez pas longtemps, car votre
excellent service me manquera bien.
--Si monsieur veut que je cherche quelqu'un pour me remplacer?
--Ma foi non! la concierge fera ma chambre et je déjeunerai au
restaurant. Combien de temps resterez-vous là-bas? Vous vous dérangez
pour un cousin éloigné?
--J'y suis obligé, monsieur... car il paraît que je suis sur le
testament. L'enterrement a lieu demain; je partirai dans l'après-midi et
resterai le moins longtemps possible.
--Ah! si vous héritez... c'est bien différent? Connaissez-vous le
montant de l'héritage?
--Non, monsieur; le notaire me dit seulement que je suis légataire
universelle.
--Votre cousin était marchand?
--Non, monsieur; mon cousin Rollant était maçon, et patron depuis de
longues années.
--Je vous souhaite un bon héritage.
Il eut d'abord l'idée de la suivre, mais le moyen était dangereux, et
non moins dangereuse la pensée d'aller, sur un prétexte, causer avec le
fils pour savoir si vraiment sa mère avait quitté Paris.
Après réflexion, il résolut d'attendre patiemment le retour de Sophie
Brion et de partir plus tard pour Ménars afin de vérifier si elle avait
dit la vérité.
Mais le soir de ce même jour, à sa grande surprise, il reçut la visite
du fils Brion, un grand garçon qui se présentait avec assurance, mais
dont les manières étaient polies et le visage honnête.
--Pardon, monsieur! je vous dérange?
--Du tout, du tout, entrez donc!
--Je voulais savoir, monsieur, si ma mère est partie aujourd'hui pour
Ménars? Chez elle, la concierge n'en savait rien; elle m'a dit seulement
qu'elle était sortie. Mais ce n'est pas la peine que j'attende si elle
est partie.
--Elle est partie... N'était-ce pas convenu?
--Ma mère hésitait entre aujourd'hui et demain de grand matin, et comme
j'avais un mot à lui dire, je suis venu voir...
--Et vous ne l'avez pas accompagnée?
--Mon Dieu, monsieur, je n'ai jamais vu ce cousin, que je croyais mort,
d'ailleurs! La présence de ma mère, comme elle me l'a bien dit, suffit
largement; et puis, au magasin, on a besoin de moi. Alors, comme ce
n'était pas nécessaire, je suis resté.
--Combien de jours, votre mère compte-t-elle rester là-bas?
--Deux ou trois, quatre au plus... Je suis étonné que mon cousin, avec
lequel nous n'avions plus de rapports, ait pensé à nous pour son
héritage; c'est bien bon de sa part.
Après le départ du jeune homme, Aubrun demeura longtemps à la même
place, absorbé dans une méditation qui n'avait rien d'agréable.
«Elle aurait donc dit la vérité! N'importe! J'irai à Ménars.»
X
Pendant qu'Aubrun suivait sa piste avec une confiance à peu près
inébranlable, Gertrude recevait fréquemment la visite de son avocat et
de Cébronne.
Avec précautions, M. des Jonchères lui apprit que l'affaire passerait
aux assises dans le courant de l'été, ajoutant que, selon les plus
grandes probabilités, son innocence serait reconnue bien avant la date
fixée pour le procès.
--Les assises! murmura-t-elle avec consternation.
--Nous n'irons pas jusque-là, croyez-le bien!
Mais il vit que le coup était terrible et brisait une partie des
espérances de la malheureuse femme.
Elle était forte en apparence, mais sa pâleur, son expression qui, de
jour en jour, devenait tragiquement douloureuse, indiquaient un
fléchissement moral et physique.
En voyant passer les jours et même les semaines, elle avait des accès de
désespérance qu'elle combattait courageusement, mais qui laissaient des
traces poignantes sur son visage.
Elle ne voulait plus être questionnée et répondait invariablement au
juge d'instruction:
--A quoi bon? Je suis innocente, les faits m'accusent, et ce sont les
faits que vous croyez. Si vous ne me croyez pas quand je crie mon
innocence, pourquoi me croiriez-vous sur d'autres points?
Mme Deplémont, toujours malade, bien que devenue consciente des
événements, avait essayé de se lever pour venir auprès de sa fille, mais
l'effort ayant provoqué un évanouissement inquiétant, Cébronne imposa sa
volonté et l'obligea à demeurer couchée.
Il raconta l'incident à Gertrude qui répondit:
--J'aime mieux ne pas la voir, ce serait déchirant pour elle et... pour
moi. Dites-lui de se soigner jusqu'à mon retour auprès d'elle; dites-lui
que je lis et travaille, que vos visites bénies me raniment, me
consolent de tout. Répétez-lui que j'attends tranquillement la fin de
cette cruelle aventure.
--Tranquillement, Gertrude! Je lis dans vos yeux votre douleur
grandissante. Vous vous désespérez!
--Non, je ne me désespère pas! C'est impossible avec une tendresse comme
la vôtre qui me soutient, me transporte si loin dans une région
ensoleillée!
--Pauvre enfant! Je vous aime trop pour ne pas pénétrer dans les pensées
que vous ne dites pas... Mais reposez votre esprit dans la région dont
vous venez de parler. Que de joies dans l'avenir, Gertrude, quand je
vous emmènerai dans la propriété où mon enfance s'est écoulée... Nous y
passerons le premier mois de notre union.
--Notre union... répéta-t-elle avec une intonation découragée qui fit
tressaillir Cébronne.
Il l'attira à lui et, avec une tendresse inexprimable, porta la main de
la jeune fille à ses lèvres.
--Notre union! dit-il avec une fermeté persuasive. Elle sera complète,
absolue, plus encore que vous ne le supposez. Vous n'avez pas suivi
l'évolution de mes idées, sous l'influence des souffrances de ces
dernières semaines. Vous ignorez que votre force d'âme, qui vient d'un
sentiment religieux très élevé et très pur, a complété la leçon. Vous
achèverez de m'instruire et nous n'aurons qu'une âme, qu'une pensée.
Le coeur de Gertrude battait plus vite en écoutant de telles paroles
qui la réconfortaient et lui faisaient oublier le lieu où elles étaient
prononcées. Elle pénétrait plus avant dans un caractère loyal, dans une
intelligence qui abaissait sa superbe avec simplicité pour aborder
franchement des questions que Bernard savait lui être chères.
Elle essayait d'entrer dans les projets d'avenir qu'il lui soumettait et
le questionna sur la propriété dont il parlait.
--Est-elle près de Paris?
--J'ai une maison de campagne à vingt minutes de Paris, mais ce n'est
pas celle-là. La propriété dont je parle est en Bretagne, sur les bords
de la Rance. Nous n'avons jamais voulu la vendre, malheureusement elle
est presque abandonnée, quoique la maison soit meublée comme jadis.
C'est là que nous irons, dans un cadre ancien qui vous plaira, et loin
de tous les vivants.
Elle souriait et se prenait à espérer, mais il n'était pas toujours
auprès d'elle et, à chaque nouvelle visite, il avait la sensation que la
solitude et le découragement accomplissaient leur oeuvre destructive.
Le lendemain du jour où Sophie Brion avait demandé un congé, Aubrun fut
appelé le soir par M. des Jonchères qui causait avec le docteur Cébronne
quand le policier arriva.
--Eh bien, Aubrun, vous m'avez écrit que vous suiviez votre piste avec
beaucoup d'espoir; c'est bien long, n'avez-vous rien découvert?
--Ma piste est bonne... de plus en plus j'en suis convaincu, répondit
Aubrun évasivement.
--Rien de précis?
--Rien.
--Grand Dieu, s'écria Cébronne, et cette malheureuse enfant est en
prison! J'assiste à sa douleur sans plaintes, sans récriminations, mais
si terrible que je la vois changer de jour en jour. Si elle tombe
malade, si elle meurt, ce seront ces misérables magistrats qui l'auront
tuée.
--Bernard, je t'en prie, à quoi penses-tu? Mlle Deplémont n'est pas
malade; une certaine dépression est naturelle, inévitable, mais non
dangereuse.
--Qu'en sais-tu? Tu n'es pas médecin, répondit brusquement Cébronne; tu
ne connais pas le résultat souvent fatal de telles secousses sur un
organisme délicat. Il ne faudrait pas que l'épreuve se prolongeât, c'est
le médecin qui parle en ce moment. Sans l'énergie, le ressort de son âme
d'élite, Gertrude serait déjà très malade.
--Tu t'égares! De grâce, ne grossis pas les faits, répète-toi ce que tu
répètes sans cesse à Mlle Deplémont, c'est-à-dire, vois la fin heureuse
de cette situation. Nous y touchons peut-être; n'est-ce pas, Aubrun?
--Je le crois.
--Alors, parlez, parlez! s'écria Cébronne dans un élan de douleur
irritée.
Aubrun se félicitait tout bas d'avoir exigé le secret sur ses recherches
et observait avec pitié les ravages du chagrin sur la forte constitution
du docteur. Dix ans avaient passé sur lui et bien que, dans ses
occupations habituelles, il conservât son empire sur lui-même, on
sentait l'homme énergique sur le point de s'affaisser.
Aubrun, quels que fussent les écarts de sa vie, avait beaucoup de
coeur, il sut le mettre dans le ton de sa réponse.
--Je suis désolé, docteur, désolé de ne pas avancer plus vite, et je
comprends trop bien votre profonde angoisse, mais je vous assure que,
plus que jamais, la prudence est nécessaire. Croyez-en mon expérience,
tout va bien! Et j'ai lieu de croire que je touche au but.
--Vous, au moins, vous ne doutez pas de Mlle Deplémont! dit Bernard.
--Je n'en ai jamais douté... J'ai des raisons actuellement pour en
douter encore moins.
--Aubrun, dit M. des Jonchères, il est temps de ne plus agir en dehors
de la justice; elle vous aidera, et un mot de vous, si vos présomptions
sont fondées, mettrait fin à une situation intolérable.
--Pour qu'un mot de moi mette fin à une situation intolérable, il est
indispensable, n'est-ce pas, que je fournisse une preuve ou un
enchaînement logique?
--Oui, c'est indispensable.
--Eh bien! je n'en suis pas là... Accordez-moi encore une semaine. Ou
j'aurai obtenu la preuve dont je vous parle, ou j'aurai vu que je suis
un sot et que ma piste ne valait rien.
--Faites pour le mieux, dit Cébronne qui marchait de long en large.
Avez-vous besoin d'argent?
--Non!... Mes recherches seront terminées j'en ai la conviction, avant
que j'aie dépensé les quatre mille francs que vous m'avez remis.